I-2 : La ceinture

Lare la toisa. Ed l’imita. Au moins un terrain d’entente qui les réunissait.

« Inutile de nous regarder de haut, Opaline, répondit le troufion. Vous pourriez être un peu plus reconnaissante. Sans nous, vous moisiriez encore en prison. »

La dénommée se démena pour dénouer ses entraves, mais Armelle lui posa une main ferme sur l’épaule.

« Le billot ou la Tour de la Sorcière, sourit-elle. Vous ne me laissiez pas vraiment le choix.

– Vous l’avez, reprit Lares. Et votre chance d’échapper à la peine capitale, la voilà – pour peu que vous obéissiez aux ordres. Rebellez-vous et nous vous renverrons au bagne. Coopérez et vous gagnerez notre estime. Peut-être même votre liberté.

– C’est bien ce que je fais. Alors pourquoi m’enchaîner, me masquer et me porter comme un paquetage puant ? »

La prise d’Armelle se referma sur sa nuque.

« Vous n’êtes qu’une pilleuse de tombes, rétorqua Lares, dédaigneux. Une violeuse de tombeaux, une voleuse tant fascinée par l’or que par la mort. Vous n’êtes bonne qu’à prendre ce qui ne vous appartient pas. »

Opaline révéla un rictus blanc aux canines pointues.

« Pour votre information, je me débrouille tout aussi bien en vol à la tire.

– Qu’importe, vous êtes la lie de ce royaume. Nous n’avons pas confiance en vous. »

Opaline feignit l’étonnement :

« Pourquoi pas ? Après tout, j’avais déjà travaillé pour vous, à l’époque. Et vous ne pouvez pas dire que je n’étais pas fiable. »

Lares pinça des lèvres.

« Assez de parlotte. Si vous voulez faire demi-tour vers la potence, libre à vous. Dans le cas contraire, acquittez-vous de votre tâche. Seulement alors, nous vous promettrons l’expiation de vos crimes passés. »

Opaline haussa les sourcils et fit un geste vers la Tour.

« Personne n’est ressorti de là en plus de dix ans. C’est une mission-suicide. Vous le savez, ça ?

– Évidemment, ricana Ed le troufion, c’est d’ailleurs pour ça qu’on envoie une bagnarde faire le boulot à notre place.

– Mais avisez-vous de nous trahir, l’avertit Lares, de tenter de vous évaporer dans la Tour, de vous soustraire à votre tâche… et la hache vous rattrapera. Les yeux du roi sont partout – aussi bien hors la Tour que dedans. Ne l’oubliez pas.

– Comment le pourrais-je ? soupira Opaline. Vous n’avez cessé de me bassiner avec ça depuis que nous avons quitté la ville. »

Las, Lares branla du chef à l’attention d’Armelle. La gaillarde força la prisonnière à se mettre debout et défit ses liens.

Quant à Ed, il lâcha au sol un lourd sac de cuir. Le contenant s’enfonça dans la neige avec un bruit sourd.

« Les effets personnels récupérés sur vous lors de votre capture. Tout y est. »

Opaline massa la peau écorchée de ses poignets.

« Tout ?

– Tout. Et le reste, aussi. »

Elle ouvrit le sac comme on déballe un gros cadeau de Noël. Ce sac, c’était son vieil ami de toujours. Il l’avait accompagnée jusque dans les plus sombres cryptes du royaume ; dans les tréfonds de donjons minés de pièges ; au cœur des ruines les plus maudites du pays. Et parfois, elle l’utilisait simplement pour faire ses emplettes.

Elle l’aimait beaucoup, ce sac. Tout en poches spacieuses, en compartiments hermétiques, en fermetures dérobées. Certaines n’étaient proprement accessibles qu’à la condition de détenir leur secret. Opaline elle-même y avait perdu quantité de choses, comme si le sac possédait un estomac caché et se plaisait à taper de temps en temps dans la masse d’objets qu’il contenait, des fois que sa propriétaire ne le remarque pas. En retour, elle y retrouvait fréquemment des babioles dont l’existence avait fini par prendre congé de sa mémoire. Un jour, elle y avait même déniché un sandwich au poulet parfaitement frais, sans aucun souvenir de l’avoir fourré là-dedans.

Opaline fouilla le sac et en tira le vêtement qui avait si longtemps couvert ses épaules. Une grande veste de cuir souple, usé mais encore assez solide pour un dernier voyage. Une protection idéale qui autorisait dans le même temps une liberté de mouvement totale.

« Oh. Vous avez cousu vos armoiries à l’intérieur. C’est… très touchant.

– Les couleurs du roi », confirma Lares.

Opaline fronça les sourcils.

« C’est pourtant un chien, que je vois là. L’animal du roi n’est-il pas le tigre ? »

Une étincelle brilla dans le regard de Lares. Alors, seulement, elle comprit sous quelle bannière ce groupe de soldats se ralliait.

« Le tigre est symbole de l’usurpateur. Sa véritable Majesté, elle, est figurée par le Cane Corso royal. »

Troublée, Opaline enfila la veste mais ne pipa mot. Porter de ces couleurs-là n’avait rien de prudent, mais telles quelles, les figures canines demeuraient dissimulées au regard, libre à elle de les exhiber au besoin.

« Montrez ces armoiries à nos agents, recommanda Lares en écho à ses pensées tandis qu’elle continuait de s’équiper. Une fois compris votre soutien à notre cause, ils vous fourniront toute l’aide possible.

– Comment les reconnaître ?

– Ouvrez les yeux et réfléchissez. Vous trouverez.

– Ah, très bien ! »

L’enthousiasme d’Opaline n’était pas né de ce bon conseil, mais plutôt du plaisir d’avoir recouvré ses anciennes possessions : bottes, mitaines, ceinturon, et surtout son fidèle chapeau à large bord. Elle l’appréciait tant par son style que par son aptitude à maîtriser son irréductible tignasse, qui sans couvre-chef n’en faisait qu’à sa tête.

Elle récupéra également son ceinturon, attache aux multiples poches pratiques.

« Vos armes, annonça Lares, un paquetage entre les mains. Par souci de sécurité, vous n’ouvrirez ça qu’une fois à l’intérieur de la Tour.

– La confiance règne, gloussa Opaline.

– Non. Je vous l’ai dit, je n’ai aucune confiance en vous. »

Elle voulut se claquer le front, mais il ne lui restait pas assez de mains libres.

« Prenez aussi cette sacoche avec vous. Remettez-la à vous-savez-qui – et à lui seulement ! Et surtout, ne regardez pas à l’intér… »

Trop tard pour le pauvre Lares. Opaline avait déjà plongé son visage constellé de taches de rousseur dans la sacoche.

« Vous êtes sûr qu’il aura besoin de… ce truc ?

– Ne posez pas de questions », rétorqua Lares, agacé.

Opaline haussa les épaules et se passa les deux sacs en bandoulière, leurs lanières croisées sur sa poitrine. Les soldats l’escortèrent jusqu’à l’escalier au pied de la Tour. Là, ils gravirent des marches ridiculement hautes – voilà de quoi se dégourdir les mollets après ce voyage pénible, relativisa Opaline en son for intérieur – jusqu’à la porte, improbable bloc de glace incrusté à même la pierre. Sur injonction de Lares, ils s’alignèrent pour peser de tout leur poids dessus.

« Bon sang, grommela Ed. Quelle idée de poser une porte aussi coriace ! À croire que la Sorcière souhaite que personne n’entre dans sa Tour pourrie.

– Cesse de geindre et pousse », lui intima Armelle, le teint rougi par l’effort.

Le panneau finit par gémir, gronder, puis s’ouvrir. Derrière, rien à part le néant et le son d’un écho troublant, comme au cœur d’une caverne. Ou plutôt, comme une suite de cavernes où chacune situerait dans une caverne plus grande.

Les soldats reculèrent en demi-cercle derrière Opaline. Un moyen parmi d’autres de lui signifier qu’aucune retraite n’était possible, au cas-où elle l’aurait oublié.

« Souvenez-vous. Accomplissez votre mission, et la liberté vous tend les bras. Trahissez-nous, et c’est un sort pire que la mort qui vous attend. »

Le ton sur lequel Lares avait prononcé ces mots n’allait pas sans rappeler celui qu’emploie un enfant qui récite un poème appris par cœur. Opaline masqua son sourire derrière sa main.

« Vous connaissez d’autres conseils que « Faites ce qu’on vous dit » ?

– Oui, intervint Ed. Fermez-la et entrez dans cette damnée Tour.

– Tour ? Quelle Tour ?

– Celle-là, pardi ! Il n’y en a pas cinquante !

– Navrée. Il convenait tout bonnement d’être précis, mon bon Ed. »

Excédé, le jeune soldat l’empoigna par la gorge et la repoussa. Opaline tituba et fut engloutie par les ténèbres de la Tour, tandis que la porte coulissait, mue par sa propre initiative.

« Enfin débarrassés, maugréa Ed le troufion. Qu’est-ce qu’elle a pu nous asticoter, celle-là…

– Au fait ! lança la voix d’Opaline. Merci pour votre ceinture. »

Alors que les soldats s’interrogeaient sur le sens de cette dernière réplique, la porte se referma. Au même moment, le pantalon d’Ed profitait de la disparition de sa sangle pour lui tomber sur les chevilles.

I-1 : Lares, Ed et Armelle
I-3 : Elirac

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