I-1 : Lares, Ed et Armelle

« Bon. J’imagine que quand faut y aller, faut y aller. »

C’est sur ces sages paroles que Lares brisa le tapis blanc. Il était pénible d’y avancer puisque la neige lui montait jusqu’aux genoux. Une difficulté qui repoussait d’autant plus le moment où il aurait à franchir les portes de la Tour. Mais ceci, étrangement, n’avait rien pour lui déplaire.

Ses compagnons le suivirent sans autre bruit que le cliquètement cliquant des armures et le frottement feutré de leurs bottes.

« Tout ça pour ça, s’écria Ed, un jeune homme efflanqué aux airs narquois. Une personne seule aurait suffi pour ce boulot !

— La neige et la nuit t’effraient, mon bon Ed ? »

Ed répondit à ce sobriquet par une grimace.

« Vous savez aussi bien que moi que nous sommes en plein territoire interdit. Soldats de l’armée ou pas, se faire surprendre sur ces terres est la voie assurée vers les accusations de haute trahison. Certes, je puis supporter quelques engelures – mais une tête tranchée ? L’affaire est moins sûre. »

Armelle, la fille trapue et peu bavarde qui guidait le cheval, ricana.

« Voilà pourquoi, reprit Lare, il était plus prudent de se déplacer en groupe. Si tu as fini de pleurnicher, peut-être pourrions-nous continuer ? »

Ed allait répliquer, quand la forêt s’ouvrit sur une vue des plus troublantes. À seulement quelques pas, le terrain fondait vers une vallée qui avait tout d’un bol de céramique géant. Rien ne perturbait sa lisseté mais, en y prêtant attention, on distinguait au centre de la dépression une structure rectiligne et filiforme tendue vers le ciel d’encre. Elle luisait d’une aura douce, immaculée, et ici dans la nuit, passait pour un rayon de lumière tout droit descendu du royaume des dieux.

Le groupe s’entendit déglutir – et nul ne remarqua que la tempête, et avec elle le vent et le froid, avaient fui l’endroit devant un silence venu geler le temps comme l’espace.

Silence que Lares trouva le courage de braver par un murmure, audible à des lieues à la ronde.

« La Tour de la Sorcière. »

Ed braqua sur lui un œil moqueur.

« Merci, chef. Je ne l’aurais pas reconnue.

— Tu ne reconnaîtrais pas ta mère dans un banc de carpes, mon ami.

— Eh bien, on s’attaque aux mamans, à présent ? Quelle finesse !

— Je n’ai aucune pitié envers les troufions. Voilà tout. »

Derrière eux, le cheval osa à son tour s’exprimer d’un hennissement non contenu.

« Il dit que vous êtes débiles, traduisit Armelle.

— Déclare la femme qui prête la parole aux chevaux, saillit Ed le troufion.

— Les chevaux parlent. Un cerveau suffit à les comprendre. »

Lares intervint pour étouffer les braises du conflit.

« Mais bouclez-la, tous les deux – c’est un ordre ! Plus vite nous auront accompli cette mission, plus tôt nous quitterons cet endroit. Et c’est ce que nous voulons tous ici, non ? »

Il se secoua pour se donner de la contenance et reprit d’assaut la neige. Elle se faisait plus compacte au fil de leur progression, comme si l’élément lui-même leur conseillait de rebrousser chemin. En vain, car le groupe franchit le bord de la cuve, où la pente offrait d’avancer d’un bon pas. Encore fallait-il avoir le pied sûr, car la moindre perte d’équilibre signifiait une belle glissade.

Au fond, la Tour se tenait pareille à un cheveu d’argent cloué aux cieux. Son apparence était à la hauteur des rumeurs qui couraient sur elle. Tout se disait à son propos : vestige d’un monde disparu, don des dieux, œuvre d’un empereur doté de plus d’or que de raison, édifice jailli de la terre sans raison abordable des mortels… Les théories les plus folles circulaient et se contredisaient, sans que quiconque semblât détenir le moindre pan de vérité.

Une chose était sûre : la Sorcière avait le pouvoir d’exaucer les vœux des hardis capables de la trouver. Mythe ? demandera le sceptique. Balivernes ! lui répondra le sage, celui qui savait que le seigneur du royaume – le roi en personne ! – clama de lui-même sa couronne auprès de la Sorcière, des années auparavant. Chassé du trône, le précédent régent sombra pour sa part dans l’anonymat ; on ne le désignait plus que par le surnom très à propos d' »Ancien roi« . Le Nouveau, lui, prit sa place le plus confortablement du monde et remerciait la Sorcière chaque jour que les dieux faisaient. Cet exemple était avéré par les historiens, enseigné à l’école et admiré de tous.

Admiré, mais aussi envié… Quotidiennement des héros et des fous se ruaient dans la Tour, persuadés d’être les prochains élus de la Sorcière. Mais on disait que depuis le roi, personne n’était ressorti de là.

Car jamais rassasiée, la Tour attirait par centaines les aventureux de tous pays, obnubilés par le chant de sirène qu’était le chœur des rumeurs, et les engloutissait tout simplement. Ce qui ne retenait pas le roi de garder jalousement les environs de la Tour, de crainte qu’un jour, un autre chanceux ne le détrône à son tour.

Le groupe s’immobilisa, fasciné par beauté froide et statique de la Tour. Puis Lares reprit ses esprits et tendit la main.

« Amenez le prisonnier. »

Une quinte de toux lui répondit.

« C’est une prisonnière, chef, rectifia Ed.

— Ah. Et quelle différence ? »

L’impertinent troufion s’épanchait déjà sur les dissemblances anatomiques entre hommes et femmes quand son supérieur l’interrompit.

« Contente-toi de me l’amener avant qu’on n’y passe la nuit, bons dieux !

— Il convenait tout bonnement d’être précis, chef.

— Magne-toi, jeune imbécile, ou c’est ton rapport de renvoi qui sera précis. »

Armelle laissa le ton monter et saisit par la taille la fine silhouette qui s’était jusqu’ici tenue sur le cheval. Elle la lâcha au sol et retira le sac de sa tête, révélant une tignasse aussi rousse qu’échevelée et un visage aux yeux d’amande.

« On est arrivés ? bougonna la prisonnière en lorgnant la Tour. Pas trop tôt. Vos chipouillages commençaient à me courir. »

Prologue : Une autre histoire ?
I-2 : La ceinture

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