V-4 : Humaine

Sur ces paroles énigmatiques, Ézéchiel se planta devant une armoire. Il l’ouvrit et en tira un long paquetage, puis invita Madame Cochon à le rejoindre d’un hochement de tête. Avec une surprenante délicatesse, ses mains grossières déplièrent la toile. Y reposait le bras de Cody.

« Grouik ! s’écria Madame Cochon.

— Hé, calmos. Regarde de plus près. »

Madame Cochon surmonta son dégoût. D’abord elle ne vit rien d’autre qu’un membre exsangue, à la peau presque translucide et dont l’odeur n’était pas loin de lui donner des hauts le cœur. Puis, le Brise-tronche rapprocha une loupe grossissante de la coupure.

L’articulation était tranchée net, sans irrégularité. Mais plus encore : là où on aurait dû voir de la chair, des os et des tendons, se trouvait une curieuse matière rosée.

Madame Cochon fronça subitement le groin : l’odeur que dégageait le bras n’était pas celle d’un cadavre, mais celle de l’huile.

« Grouik…

— Ouais. C’est exactement ce que je me suis dit. »

Le suidé déconfit secoua la tête et examina de nouveau la coupure. C’était à peine croyable ; a fortiori pour un cerveau de cochon.

Composée d’innombrables et minuscules choses (êtres ?), cette étrange matière emplissait à vue de groin l’intérieur du bras. À peine plus larges qu’une fourmi, ces créatures grouillaient à la façon de milliers d’insectes. Elles allaient, venaient, se fondaient et s’enclenchaient entre elles avec la même fluidité que des gouttes d’eau forment une vague.

« Grouik !

— Ça t’en bouche un groin, hein ? Té, j’ai prélevé un de ces petits gars pour l’observer. Ils ont pas l’air d’être vivants. Aucune idée de quoi c’est fait. »

Ses pas le rapprochèrent de la gamine. Il retroussa la manche de sa robe de chambre et dévoila l’endroit où aurait dû se trouver une blessure. Les mêmes assemblages y grouillaient. Tandis qu’ils s’animaient sous ses yeux, Madame Cochon fut prise de vertiges et dut se rasseoir sur son derrière.

Les idées défilaient à travers son cerveau de cochon et s’emboîtaient comme les pièces d’un puzzle. La force et la résistance incroyables de Cody… Son intellect hors du commun… Son immunité à la magie…

« Grouik ?! »

Le forgeron replaça la couverture. Il soupesa sa pipe d’une main, une lueur pensive dans le regard.

« Pas conne, la cochonne. On peut dire ça, oui. Une sorte de machine. Un robot. Et sacrément bien fichu, en prime. » Il désigna le lit du menton. L’édredon ondulait sous la respiration de Cody. « Non, mais t’as vu ça ? Elle respire, bon sang. C’est une machine qui respire. Une machine, hein ! Qui. Respire. »

Il martelait chaque mot comme pour les forcer à rentrer à l’intérieur de son esprit incrédule.

« Grouik…

— Parce qu’elle peut manger, en plus ? Foutre bleu ! Je me demande bien comment elle évacue la nourriture.

« Quand je l’ai ramenée, j’hésitais entre rameuter un toubib et un mécano. Dans le doute, j’ai d’abord fait venir le premier, sans lui dire que c’était une machine. Il a vu que du feu. Il a pris sa température. Il a même pris son pouls ! Et il a déclaré que c’était un vilain virus. Voilà tout, merci, au revoir. Trente pièces d’argent. Je l’ai viré à coups de tatane dans le derche, ce fumiste.

« Ensuite, j’ai fait venir le mécano et je lui ai montré ça, poursuivit-il en pointant le bras inanimé. Le pauvre gus a failli perdre la boule. J’ai pas insisté. »

Madame Cochon revint devant le lit et posa sa tête sur les jambes de Cody.

« Tu sais, je croyais avoir tout vu. À force de voyager dans le temps et les Étages, tu finis lassé de tout. Plus rien peut m’étonner. Mais ça ? C’est un être vivant et synthétique. Plus paradoxal que ces conneries de voyages dans le temps. C’est à s’aplatir les parties sous une enclume. Si Cody est bien une machine, elle contient une des technologies les plus avancées de cette Tour. Et crois-moi, on y trouve un paquet de trucs. »

Le Brise-tronche acheva son monologue par un long soupir, ce qui lui fit sortir sa fumée par les narines. Ses traits anguleux baignés dans les volutes grises lui donnaient l’allure d’un dragon. Un dragon barbu, trapu et bourru.

« Faut dire, reprit-il d’un ton vague, que je suis pas censé aider les voyageurs. Surtout quand la Sorcière leur a elle-même arraché un bras. Mais tu sais quoi ? Je m’en bats la panse.

— Grouik ? s’enquit Madame Cochon.

— Bé, oué ! Attends. Je suis le larbin de cette mégère depuis toujours. Je passe ma vie à courir dans tous les sens pour son bon plaisir. Plus que ma vie, même, puisqu’elle m’a rendu immortel pour ça ! Je trouve un peu de quiétude dans mon travail, mais sinon ? Toujours les mêmes tâches ingrates à me taper, les mêmes sales gueules à cogner. Alors, je m’en accommode bon gré mal gré. S’agit de trouver sa place dans ce monde, hein ? Sauf que ça…

« Ça, c’est digne d’intérêt. Enfin quelque chose de neuf. Ça va me donner une bonne excuse pour partir en vadrouille. Parce qu’on va pas s’arrêter là, c’est moi qui te le dit ! Moi, je veux comprendre comment cette gamine fonctionne. Savoir qui l’a construite. Et surtout : à quelles fins on l’aurait… »

Un crépitement l’interrompit. Sa barbe ainsi que la moustache de Madame Cochon se dressèrent sous l’effet d’une multitude de gerbes électriques venues valser à travers la pièce. Ces impromptus danseurs se rassemblèrent en un point fixe, avant de matérialiser un double du forgeron.

« Grouik ! » lâcha Madame Cochon face au nouveau venu.

Les poches sous ses yeux étaient moins prononcées, ses cheveux plus sombres et sa bedaine moins protubérante. Mais parmi les attributs qui le différenciaient d’Ézéchiel, le plus remarquable demeurait la moitié de son visage, dévorée par d’anciennes et graves brûlures. À la place de son œil gauche se trouvait une cavité de chair béante. Madame Cochon fit de son mieux pour ne pas y poser le regard.

Le Brise-tronche fit mine d’étouffer un ricanement. La condescendance était un réflexe, face à ses doubles plus jeunes. Il tira sur sa pipe pour faire bonne mesure, mais avala la fumée de travers et essuya une violente quinte de toux.

« C’est pas le moment de clamser, le vioc, cingla le double défiguré. J’ai de bonnes nouvelles qui… Que fait ce cochon avec une moustache ?

— Grouik », répliqua Madame Cochon. L’œil suspicieux, l’animal le détailla de haut en bas.

Il portait une longue toge beige à capuche, rapiécée et poussiéreuse. Son sac à dos rebondi lui donnait la vague allure d’une tortue. En dépit de sa jeunesse, son regard n’en était pas moins dur que celui de son aîné. C’était même plutôt le contraire…

« Alors comme ça, tu te fais pote avec les cochons ? lança-t-il à Ézéchiel. Décidément, vieux, tu perds les pédales. »

Ézéchiel se racla la gorge et rectifia :

« D’abord, c’est une dame. Madame Cochon.

— Grouik », entérina Madame Cochon en bombant la poitrine.

Le borgne lui porta un regard vicieux qui eut tôt fait d’entamer son assurance. Vexée par cette attitude, Madame Cochon prit ses distances. L’Ézéchiel qu’elle connaissait ne fixait guère les gens de cette façon ! À bien des égards, celui-ci était fort différent de son alter ego du futur…

« Pourquoi la moustache, alors ? insista-t-il sans lâcher Madame Cochon de l’œil.

— Pourquoi tu demandes ? rétorqua Ézéchiel. Occupe-toi de tes fesses.

— On peut le manger ?

— Non.

— Même pas un tout petit bout ?

— Bas les pattes, j’ai dit. »

Madame Cochon fit un pas en arrière. Les deux Ézéchiel allaient l’un à la rencontre de l’autre, l’œil, les poings et la mâchoire crispés. Et si elle ne savait que peu de choses de leur passé, elle décelait sans peine leur inclinaison à la violence aveugle.

V-3 : Le pantin
V-5 : Le borgne

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