I-1 : Gérald, Charles et Joey

Gérald émergea de la forêt, hors d’haleine. Le teint de son visage en sueur approchait celui d’une tomate et son armure pesait lourd sur ses épaules. Ses jambes flageolantes et percluses de crampes le portèrent encore sur quelques mètres… mais pas beaucoup plus loin.

Charles déboula sur sa droite et glissa dans un tapis de feuilles mortes. Emporté par le poids de son équipement, il manqua de se rétamer dans la boue et se tourna vers son compagnon. Celui-ci n’avait rien vu. L’honneur, pour ce qu’il en restait, était encore sauf.

Après un échange de regards fatigués, ils s’élancèrent au fond d’une vallée inondée par la pâle clarté de la lune. C’était comme courir droit vers un bol de céramique géant : une expérience inédite, mais qu’on n’était pas certain de vouloir vivre.

C’est alors que leur supérieur, le preste et fringant capitaine Joey, les dépassa en trombe. La simple vue d’un type plus jeune et moins compétent qu’eux, juché sur un beau cheval, équipé d’un beau plastron et décoré de beaux galons suffit à leur démolir un moral déjà moribond.

« À moi, mes guerriers ! » s’écria Joey, quoique son casque en fer étouffât le moindre de ses mots.

Gérald et Charles se figèrent à une distance raisonnable :

« C’est à nous, qu’il s’adresse ?

— Oui.

— On doit le suivre, alors ?

— Oui.

— Quelle plaie…

— Oui.

— Tu sais dire autre chose que « oui » ?

— Non. »

Sur ce grand moment de dialectique, Charles se racla la gorge et cracha au sol. C’est avec un léger retard et une horreur certaine que la visière de son heaume se rappela à son bon souvenir.

« Voilà la fugitive ! tonna Joey depuis son canasson. Elle ne doit pas atteindre la Tour ! »

En effet, plus loin détalait une silhouette aux dimensions indistinctes. Vue d’ici, elle ressemblait à un tonneau de bière animé d’une telle soif de liberté qu’il se serait vu pousser des pattes.

Avec un son douloureux, les mâchoires d’un piège à loups se refermèrent précisément sur l’une desdites pattes. La silhouette tituba. Charles laissa échapper un sifflement.

« Ouch. Ça a dû faire mal, ça.

— Le poisson est ferré. Bonne pêche, messieurs ! » déclara Joey.

Fier de son trait d’esprit, il adressa un sourire complice à ses subordonnés. Ces derniers lui répondirent par un air ahuri.

« C’est dans sa face d’idiot que je mettrais bien une pêche », grommela Gérald tout bas.

Ils rejoignirent la fuyarde au trot. Elle se tenait sur son séant, les mains refermées sur sa jambe emprisonnée. Les soldats accoururent, jusqu’à percuter de plein fouet une réalité que la nuit avait masquée.

« Une gamine ? bredouilla Charles. Elle est plus jeune que ma fille… »

L’intéressée releva vers eux un visage aux grands yeux bleus, aux joues rondes, au nez un peu rose et aux pommettes mouchetées de taches de rousseur. Ses traits plissés par la douleur se renfrognèrent à l’approche des soldats.

« Alors ? fanfaronna le fringant Joey. On fait déjà moins la maligne, pas vrai ? »

Gérald hésita à gratifier son capitaine d’une baffe, mais entre la peine de mort pour violence contre un supérieur et des poings crispés, la seconde option obtint sa faveur. Il s’avançait d’un pas doux vers la gamine pour la libérer du piège, quand celle-ci lui lança d’une voix claire :

« Pas touche, Monsieur ! Tu pourrais te faire mal. »

Avant que Gérald n’ait pu réfléchir une réponse, elle avait, de ses simples mains, écarté les mâchoires du piège à loups. Celles des soldats en profitèrent pour se décrocher.

La gamine se redressa et chassa les feuilles mortes prises entre ses boucles blondes rebelles. Non sans toiser les trois hommes, elle réajusta le curieux appareil rivé sur son crâne : une sorte de paire de lunettes assemblées d’écrous, d’engrenages, de loupes et autres mécanismes bizarroïdes qui tournaient, grinçaient, fumaient et bourdonnaient tout seuls comme une horloge détraquée.

Charles couvrit du regard la cheville piégée. Sa bouche béait tant qu’une souris aurait pu s’y engouffrer sans toucher ses lèvres.

Cette morveuse n’a pas une égratignure, se dit-il. Son attention revint au piège. Avec ses dents pliées et sa mâchoire tordue, ce dernier faisait peine à voir, mais Charles ne ressentait pour l’heure qu’une stupeur totale.

Sa surprise ne faisait que commencer. Ses yeux déjà ronds comme des billes manquèrent de jaillir hors de leurs orbites quand la gamine leva un bras par-dessus son épaule et empoigna, fixé dans son dos, un véritable mastodonte métallique.

C’était comme une massue d’un doré mat et couverte de gravures. Une très, très grosse massue. Incroyable. Improbable. La seule tête de l’engin devait surpasser le poids de n’importe lequel des soldats, armure comprise. Un adulte de constitution solide n’aurait pas pu la soulever d’un centimètre ; pourtant, entre les mains de l’enfant, elle semblait légère comme un nuage.

Joey se laissa choir de son destrier, inspira profondément et manqua de s’étouffer à la vue de la massue. Mais son professionnalisme à toute épreuve l’autorisa à se ressaisir bien vite, sans toutefois mépriser la voie de la prudence :

« Au nom du roi, jetez votre arme, jeune fille ! Nous sommes ici pour vous raccompagner chez vous, pas vous faire du mal.

— T’es sûr de ça, Monsieur ? » s’enquit la gamine. Ses grands yeux bleus louchaient sur l’épée du capitaine.

« Notre mission est de vous stopper. Voilà tout.

— Votre mission, ce serait pas plutôt de poursuivre les méchants au lieu d’embêter les enfants ? »

Le jeune et fringant capitaine Joey ne trouva rien à répondre. Il faut dire que sur le pur plan diplomatique, la massue de la gamine représentait la quintessence de l’arme dissuasive. Celle dont on ne se sert qu’une fois.

Volant au secours de son supérieur, Charles releva la visière de son casque. Et fit son possible pour éviter la terrifiante massue du regard.

« La loi est la même pour tous, petite. La Tour de la Sorcière est un lieu interdit. Ta famille répondra de sa négligence devant la justice du roi, mais d’ici là, tu viens avec nous. »

La gamine abaissa son arme, les sourcils froncés et la moue boudeuse.

« Facile pour le roi de faire la loi ! Tout le monde sait qu’il est devenu roi parce que c’était son souhait que la Sorcière a exaucé. Mais vous pouvez rentrer dans votre château pour le rassurer. Mon vœu à moi, c’est pas de lui voler sa couronne.

— Tu n’y es pas. Tu es là parce que comme tout le monde, tu as entendu dire que la Sorcière exauce le vœu de qui la trouve, pas vrai ? Ce qui est moins connu, c’est que sa Tour est maudite. Quiconque en franchit le seuil est condamné à y rester prisonnier. La Sorcière seule peut t’en libérer… Et si tu ne la trouves pas ? C’est ça que tu veux ? Demeurer à jamais coincée là-dedans en compagnie des autres vagabonds égarés ?

— Sans compter les hordes de criminels qui s’y déversent chaque jour pour fuir la justice du roi, renchérit Gerald. Des voleurs, des assassins, des coquins et j’en passe. Ils ne feraient qu’une bouchée de toi. On ne peut pas permettre que les sujets du royaume gâchent leur vie comme ça, surtout pas nos enfants.

— Mais je dois y aller ! insista la gamine. J’ai pas le choix.

— On a toujours le choix ! crut bon de brailler Joey. Ça suffit, les caprices : tu viens avec nous !

— Non !

— Si !

— Non !

— Si !

— Bon. »

Qui ouvrit les hostilités, votre serviteur ne saurait le dire. Dans tous les cas, l’enfant et les soldats engagèrent promptement la mêlée. Ces derniers, étonnés de leur propre audace, n’eurent guère le temps d’esquiver un revers de massue souple et vif. Ils s’écroulèrent dans un concert de grognements et de fracas de métal, avec l’impression d’avoir été chargés par un éléphant en colère.

La gamine les couvrit d’un regard dénué d’agressivité. À l’inverse, on y lisait une lueur d’inquiétude.

« Ça va ? Pas trop mal ?

— Moi ça va, répondit Gérald du tac au tac.

— Uuuuurh », argua Charles, étouffé par le poids de son armure.

Derrière l’enfant, Joey s’était relevé et brandissait son épée. Elle lui délivra un coup de massue des plus mesurés. Son casque émit le joli tintement d’une cloche et il s’effondra, inconscient.

Gérald se traîna dans la poussière et dut s’appuyer contre un arbre pour se redresser. Il vit la gamine se tourner vers lui, comme dans un mauvais rêve, sa monstrueuse massue se balançant entre ses mains. Il savait qu’il était censé dégainer son épée et proférer un certain nombre d’injonctions, de rappels à la loi et d’ultimatums. Mais ses habitudes protocolaires avaient vite levé le camp face à cette terreur vivante.

« T’es encore debout ? Ouah ! Tu es du genre costaud, pas vrai ? »

Gérald serra les dents et lui fit face. Mais d’où vient cette sale gosse ? De quelle contrée éloignée avait-elle débarqué, avec ce truc fixé sur son crâne, sa force déraisonnée, son arme disproportionnée… même ses vêtements sortaient de l’ordinaire ! Un tricot de peau de rayures bleues et blanches, sous un curieux ensemble de cuir entre tunique et salopette, moulant au ventre et bouffant aux cuisses. Gérald cilla. Sa vie de soldat l’avait conduit lors de nombreux voyages dans toutes les régions du monde connu, mais jamais il n’avait vu quelqu’un s’affubler de tels effets.

La gamine parut hésiter avant de déclarer :

« Moi non plus, j’ai pas envie de vous faire du mal, tu sais. On n’est pas obligés de se bagarrer.

— Je vous empêcherai d’entrer dans cette Tour ; dussé-je mourir à la tâche ! »

L’excessive chevalerie de ses propres paroles n’eut rien pour le rassurer lui-même. Gérald s’élança, toutefois, et tenta de la plaquer au sol. La gamine leva simplement sa massue pour le bloquer. La manœuvre, quoique vide de conviction, s’avéra efficace.

« Dis pas de bêtises, Monsieur ! Personne va mourir. »

Vive comme l’éclair, elle le heurta de sa paume. Le malheureux décolla et s’étala dans l’herbe avec les mouvements d’un pantin désarticulé. Il sombra, sa conscience alourdie par la honte de l’échec.

C’est à cet instant que Charles percuta la gamine d’une ruade. Touchée à la tête, elle lâcha son arme et roula dans l’herbe. Elle se redressa peu de temps après, le pas vacillant et les mains plaquées sur son crâne.

« Personne ne va mourir, en effet, déclara Charles. Mais personne n’entrera dans cette Tour ce soir. »

Elle leva vers lui un regard embué de larmes. Était-ce à cause du coup qu’elle avait reçu ou de l’émotion ?

« Je dois voir la Sorcière, insista-t-elle entre colère et supplication. J’ai un vœu très important à lui demander !

— Comme nous tous, trancha Charles. Assez de cette folie. Nous allons vous reconduire au village. Vos parents doivent être morts d’inquiétude. »

Il pensait la victoire acquise quand un grondement s’éleva juste derrière lui. Un grondement sourd, hargneux, mécontent. Charles se raidit.

« Vous avez entendu ça, les gars ? s’exclamèrent ses oreilles. On dirait de l’orage !

M’étonnerait, rétorqua le cerveau. L’orage vient du ciel et non du sol.

J’sais pas pour vous, s’enquit la peau, mais moi j’ai la chair de poule.

Au secours !! » piailla sa vessie.

Et bien au-delà des sons perçus par ses oreilles, le grondement traversa Charles, se fraya un chemin jusqu’à son cœur et y résonna en harmoniques universelles. Des harmoniques empreintes d’une fureur contenue, qui signifiaient ceci :

« Ce sont plutôt vos parents qui devraient se faire du souci pour vous… »

Prologue : Ce n'est qu'une histoire
I-2 : Le chien

2 Commentaires

2 pings

    • un pingouin à lunettes 🐧 sur 25/03/2020 à 00:16

    De la pure poésie ^0^

      • Vault sur 25/03/2020 à 07:34
        Auteur

      Tout comme ce pseudo !

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