Épilogue

Loin de là, au fin fond de l’immensité des Limbes, une montagne s’éveilla. Ça en avait du moins la taille et la couleur.

Mais à bien y regarder (ce qui impliquait un sacré recul), ça n’y ressemblait même pas.

À bien y regarder, c’était un cochon.

Un cochon gigantesque, titanesque, cyclopéen. Il renifla l’air de narines où auraient pu s’engouffrer une frégate pirate et son équipage.

Ses pattes se replièrent sous lui pour, lentement, accomplir l’impossible : arracher ce corps à l’éprouvante gravité des Limbes. Et il y parvint. Son incommensurable masse l’aurait normalement cloué au sol, condamné à dépérir sans jamais pouvoir se relever ; mais ce cochon y parvint tout de même.

Une fois debout, il scruta le ciel de ses yeux vastes comme plusieurs terrains de récolte.

« Grouk », dit le cochon, ce qui n’avait aucun sens.

Il franchit plusieurs lieues de quelques pas décidés, puis il se pencha vers un monticule de poussière blanche, sur un sol du même blanc. Nul œil n’aurait pu le voir de cette hauteur ; mais le cochon, lui, le pouvait.

« Grouk, dit-il.

— Voui ? répondit le monticule. Qu’est-ce qu’il y a, Grouchon ? C’est pas l’heure de manger. Reviens plus tard.

— Grouk.

— Je te rappelle que tu n’es qu’un cochon, et que les cochons ne parlent pas. Je ne te comprendrai jamais, doives-tu essayer mille ans.

— Grouk.

— Il est là, voui ? C’est ça, que tu veux dire ?

— Grouk. »

Le monticule s’effrita en grains de poussière qui, peu à peu, s’envolèrent portés par la brise chaude. Jusqu’à ce qu’un nez en émerge ; puis une tête ; ainsi qu’un dos voûté ; et enfin une silhouette complète. Elle se secoua lentement pour chasser les derniers grains de ses guenilles.

Cette silhouette partageait de nombreux points communs avec celle d’Ézéchiel, au détail près qu’elle paraissait infiniment plus vieille. Le mot vieux ne suffisait d’ailleurs plus à qualifier ce personnage : il avait atteint un stade de vie techniquement inaccessible, au-delà de tout âge. Son visage fripé comme la peau d’un fruit trop mûr s’ornait d’un énorme nez rond, de sourcils exagérément touffus tombant sur ses yeux et d’une barbe étonnamment soyeuse.

Le Vénérable pointa son bâton vers le ciel et conserva la pose.

« Il est là, voui. Déjà ?

— Grouk », dit Grouchon, tandis que son interlocuteur n’avait toujours pas la moindre idée de ce qu’il racontait.

Grouchon se retourna avec la lenteur d’une tortue arthritique et s’assit pour offrir au Vénérable sa queue comme rampe d’accès. Le vieillard rabougri s’y engagea à petits pas. Alors, Grouchon se redressa. Depuis la pointe de sa queue, le Vénérable tendit son bâton vers le ciel.

« En avant, Grouchon ! Allons sauver cette âme damnée de son funeste destin. »

Son improbable compagnon leva le groin. Une longue route les attendait. Le voyage serait ardu. Douloureux. Épuisant. Ils se perdraient sans doute en cours de chemin. Les risques étaient immenses.

Mais ça en vaudrait toutes les peines du monde.

En plus, l’heure de manger approchait.

« Grouk », dit Grouchon.

Quand bien même ça ne voulait absolument rien dire.

FIN

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