Épilogue

Bien des années après, loin de tout, aux confins d’une dimension et d’une temporalité déconnectées de notre histoire, une montagne s’éveilla. Ça en avait du moins la taille et la couleur.

Mais à bien y regarder (ce qui, plus que jamais, impliquait du recul), ça n’y ressemblait pas.

À bien y regarder, c’était Grouchon.

Il releva son divin Groin, sur la taille duquel il commencerait à être indécent de s’étendre. Un gros groin, pour résumer. Ses seules narines auraient pu engloutir les plus grandes constructions érigées par l’homme sans mal. Hypothèse d’ailleurs improbable puisque Grouchon lui-même n’aspirait à rien d’autre qu’un environnement calme et un peu de nourriture de temps à autre, par simple gloutonnerie.

« Grouk », dit Grouchon.

Ses yeux vastes comme des lacs s’ouvrirent. De son omniscience, il percevait tout ce qui se tramait à travers la réalité, depuis les contrées du monde extérieur jusqu’au dernier Étage de la Tour. Les sens lui étaient par conséquent superflus, mais pour une raison connue de lui seul, il aimait observer le monde par les mêmes filtres qu’un être de chair.

Son regard cyclopéen apprécia l’environnement autour de lui. Un vaste paysage de vallons verts, de bosquets bruns et de champs de récolte. Non loin, nichée au fond d’un creuset naturel, une cité s’extirpait de la torpeur du sommeil.

Les cheminées alambiquées de ses toits pointus se mirent à lâcher de minces colonnes de fumée blanche. Parmi elles naviguaient paresseusement quelques aéronefs rondouillards et colorés.

« Grouk », dit Grouchon.

Son attention s’attarda sur la rotonde, place centrale de la ville où convergeaient la plupart des grands axes. Impossible pour quiconque de distinguer quoique ce soit d’ici – pourtant, Grouchon le pouvait, lui. Au centre s’érigeait un promontoire surmonté de deux statues.

La première était celle d’une jeune femme, une immense massue sur l’épaule, une main posée sur sa hanche et le regard levé vers le ciel. En dépit de son immobilité, tout dans sa gestuelle reflétait le bouillonnement de la vie.

Dos à dos, la seconde statue représentait une figure drapée dans un long manteau rapiécé, son visage dissimulé par un chapeau à large bord. Ses mains enfouies parmi les replis de sa veste paraissaient sur le point de brandir un instrument de mort.

L’artiste avait rendu les traits de ses créations indiscernables ; pourtant, nul à travers la ville n’ignorait le nom des deux personnages qu’elles représentaient. Tous avaient eu vent des hauts faits de ces deux figures de la Tour.

Leur récit était connu, non pas seulement aux quatre coins du monde, mais aussi à travers la multitude de dimensions formant les Étages.

Elles, qui avaient déjoué d’innombrables menaces à la Tour – à travers l’espace comme à travers le temps. Sauvé plus d’un univers. Bravé leur propre condition.

L’écho de leur bravoure résonnerait aussi loin que le temps. Dans cette réalité comme ailleurs, nul ne les oublierait.

Certainement pas Grouchon.

« Grouk », dit Grouchon.

Et il n’y a rien d’autre à dire.



FIN

D’OPALINE & LA TOUR DE LA SORCIÈRE

XII-6 : La Tour de la Sorcière
Cody - Dessins (1/2)

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