VIII-6 : Dieu

« Maître Dust ? dois-je intervenir ? À moins que capituler face à l’adversaire ne soit une toute nouvelle tactique ?

— Tu n’es pas très utile, aujourd’hui, Vidocq, fit remarquer Dust pour la première fois.

— C’est tout à fait volontaire, maître. Loin de moi l’idée de faire de l’ombre à votre compétence. »

Le regard de Samson alla de l’un à l’autre. Il ignorait tout de la curieuse relation qu’entretenaient Dust et Vidocq, mais elle ne se fondait visiblement pas sur l’amitié et la confiance.

Quant à Cody, elle boudait dans son coin en dorlotant Roger. Elle s’efforçait d’afficher un air détaché, mais les étincelles crépitant le long de ses boucles blondes la trahissaient.

« Maître Dust, ne me dites donc pas que vous allez déjà abandonner. Ce n’est clairement pas votre genre.

— J’ai jamais dit que j’abandonnais, mon vieux ! Mais qu’est-ce que je peux faire contre… ça ? »

Dust dégaina un petit pistolet et fit feu sans même viser. Cody entendit la détonation partir, mais sa bouderie lui interdit de réagir ; la balle ricocha à l’arrière de son crâne et s’enfuit entre les arbres. Elle l’ignora superbement. Samson se redressa, un grondement au bord des crocs.

« Non, mais tu as vu ça ? Ça ne lui a rien fait ! se défendit Dust. Je m’attendais à ce qu’elle soit coriace, mais pas à ce point. Si j’avais su, je me serais pas foulé : j’aurais miné la zone et expédié la région sur la lune. Je suis un champion des causes perdues, mais j’ai mes limites. Vous voulez pas me tuer, donc ? À charge de revanche. Vidocq, mon vieux ! On rentre à la maison. »

Il se redressait sur ses jambes quand Samson s’interposa.

« Un instant. J’ai quelques questions pour toi ; et ne songe pas à te téléporter de nouveau, ça risquerait de me mettre en rogne. Pour commencer, qui t’a demandé de nous tuer ? »

Dust cligna des yeux. Son strabisme était si fort que Samson ne savait décidément pas lequel regarder : le gauche, qui le jaugeait avec suspicion, ou le droit qui semblait vouloir s’enfuir ?

« Dieu », répondit alors le jeune homme.

Les oreilles de Samson se dressèrent. Dans le doute, il consulta Vidocq (le plus rationnel des deux) du regard. Le chien-robot leva les yeux au ciel.

« Je n’ose comprendre… Dieu ?

— Oui. Dieu.

— Grands dieux, soupira Vidocq.

— Non, non ! Dieu tout court.

— Gruik », ronchonna Roger. Juché sur le crâne de Samson, il semblait se désintéresser de la conversation au plus haut point.

Cody n’avait pas pu s’empêcher de laisser traîner une oreille curieuse. Elle revenait déjà vers eux, sans toutefois décroiser les bras ni refréner sa moue.

« Dieu ? C’est qui, ça ?

Hum », murmura Samson.

Il chercha ses mots quelques instants, avant de lui expliquer en termes simples le concept d’une divinité unique à l’origine de toute création.

« Ouah, lâcha Cody. Si Dieu est si forte que ça, c’est à elle que je devrais demander de sauver ma Maman !

— En matière de théologie, Dieu est de genre masculin, précisa Vidocq.

— Oooôooh. Pourquoi ? »

Le chien-robot pencha la tête sur le côté. Ses algorithmes tournaient à toute allure à la recherche d’une réponse.

Samson se gratta énergiquement l’oreille, un œil méfiant sur Dust.

« Il n’y a qu’un problème. Pourquoi Dieu lui-même t’aurait envoyé tuer une enfant et un chien ?

— Gruik !

Et un porcelet, oui. Ça n’a aucun sens. Il n’en faudrait pas plus pour que tu aies l’air de te moquer de nous…

— Tu doutes de moi ? s’emporta Dust. Je l’ai vu comme je vous vois, je te dis ! Il m’a annoncé qu’une gamine bizarre et un chien qui parle se trouveraient dans cette forêt le 6 mai à 7 h 41. Il fallait être au moins Dieu pour le savoir !

— Ou tout simplement bien informé, maître, suggéra Vidocq.

— Et donc, tout ce que j’avais à faire, c’était de me rendre ici et de vous tuer.

— Oui, maître. C’est tout.

— Sauf que je ne peux pas. En tout cas, je vois pas comment. J’ai bien quelques joujoux qui feraient l’affaire, mais faudrait pas détruire la planète au passage.

— User du module de désintégration était d’ailleurs particulièrement hardi de votre part, maître. S’il avait ne serait-ce qu’effleuré le sol à son activation, c’est la Terre entière que vous auriez convertie en énergie. La mort de Cody serait devenue le cadet des soucis de ce bon vieux Dieu.

— Pas très sympa, Dieu, dites donc… » marmonna Cody. Elle grattait ses boucles blondes avec force, imitant Samson sans s’en rendre compte.

Celui-ci ferma les yeux. Il avait le sentiment qu’une grosse fraction de l’histoire lui manquait.

« Reprenons depuis le début. Raconte-nous comment ça s’est passé. »

Dust haussa les épaules. Ce geste lui valut une douleur fulgurante venant de son bras cassé. Il risqua un regard derrière Samson, évaluant ses chances de fuite. Mais le molosse lut ses intentions et s’approcha d’un pas, la tête basse et l’air menaçant.

« D’accord, d’accord ! Je vais tout vous raconter, mais juste la version courte. Alors, pour commencer, Vidocq et moi habitons une base antiatomique, à cent cinquante bornes au nord d’ici. Nous étions peinards, en train de nous mêler de ce qui nous regarde, quand ce mec bizarre est arrivé.

— Un mec bizarre ? » s’étonna Cody. L’étrange expression de Dust l’empêchait de se focaliser sur ce qu’il racontait.

« Ouais, bizarre comme pas deux. Et le premier truc qui m’a frappé, c’est qu’il voulait pas nous tuer. Je crois que c’est la deuxième fois de ma vie que je rencontre quelqu’un qui ne cherche pas à me faire la peau. »

Vidocq hochait pensivement la tête, mais il n’écoutait pas vraiment.

« Ce vieux salaud n’a même pas dit bonjour ! » s’écria Dust. Indignée, Cody plaqua ses mains sur sa bouche. « T’y crois, ça ? Le gars se pointe chez moi, m’annonce qu’il est Dieu dans le plus grand des calmes et m’ordonne de vous buter. Vous vous doutez bien que j’ai dit non !

— Puis, il vous a mis une baffe et vous avez dit oui, maître.

— C’est rare, quelqu’un qui n’essaie pas de me tuer, dit Dust, gêné. J’étais tellement scié que j’ai pas su comment réagir. Et puis je voulais pas prendre le risque de le froisser. Je me suis dit que si je lui obéissais, on pourrait devenir potes. Oui. »

Samson leva un regard pensif vers la cime des arbres. Qu’est-ce que c’était encore que cette histoire de fous ?

« Et tu as accepté, s’exclama Cody, alors tu ne sais même pas qui nous sommes ! T’es vraiment rien qu’une patate.

— On parle quand même de Dieu, hein. Je me voyais mal tenir tête au type qui a créé l’Univers. Et il m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser…

Certes. À quoi ressemblait-il ?

— Alors là, il est pas du tout comme je l’imaginais ! Dieu, c’est un bonhomme grincheux et court sur pattes de trois fois ma largeur…

Ézéchiel, souffla Samson à Cody. Mais pourquoi voudrait-il notre mort ? S’agirait-il d’un de ses doubles ?

— … longue barbe hirsute…

— Je sais pas, répondit Cody, mais ça fait peur. Pas vrai, mon Roger ?

— Gruik.

— … pas un poil sur le caillou…

Un instant, Dust. Comment peux-tu être aussi sûr qu’il s’agit bien de Dieu ? Tu l’as cru sur parole ? »

La question déclencha une profonde anxiété chez Dust. Dire que le pauvre garçon n’avait plus toute sa tête semblait tenir de l’euphémisme, mais à bien y flairer, Samson sentait autre chose chez lui. Une sorte de terreur insondable et poussiéreuse, qu’il n’avait pu cacher que sous un épais tapis de troubles mentaux.

« Tu m’as pris pour un débile ? rétorqua Dust. Tu crois que je suis attardé, c’est ça ?

Non.

— Ne vous forcez pas à mentir pour le satisfaire, Samson », intervint Vidocq.

Le Cane Corso l’ignora. Dust avait beau être aussi loufoque qu’instable, il ne méritait pas un compagnon si ingrat. Sa réponse parut toutefois apaiser le jeune homme, qui passa une main dans ses dreadlocks et reprit :

« Tu veux que je te dise comment je suis sûr qu’il s’agissait de Dieu ? Alors, accroche-toi bien à ton slibard et ouvre tes esgourdes.

— Slibard… ! souffla Cody, tout heureuse d’avoir enrichi son vocabulaire par le voyage.

— Après m’en avoir collé une, le type a ricané, il a pris une de mes armes et il s’est tiré une balle dans la tête. J’ai vu sa cervelle gicler hors de son crâne. Y en avait partout, c’était dégueulasse.

— De mémoire, vous en avez même reçu dans l’œil, maître.

Il s’est suicidé ? bredouilla Samson.

— Loin de là ! Deux minutes après, il s’est redressé comme si de rien n’était et m’a collé une deuxième mandale dans la bouche. Il a failli m’arracher la tête, ce fumier. »

Cody et Samson s’accordèrent d’un seul échange de regard : si Créateur il y avait, on pouvait le penser assez futé pour manifester sa volonté de façon plus subtile qu’en se faisant sauter la cervelle.

« C’est hélas la vérité, confirma Vidocq. Tout est tel que l’a raconté notre maître… » Il se tourna vers Dust, qui hochait un peu trop vigoureusement du chef à son goût. « … mais ça ne fait de cette personne une divinité. Il s’agit d’une imposture, à n’en pas douter.

Nous connaissons celui que vous décrivez. Il se nomme Ézéchiel et n’a rien d’un dieu, disons simplement… Qu’il est exceptionnellement difficile à tuer. Que t’a-t-il promis, en échange de nos vies ?

— M’aider à sauver le monde », répondit Dust en bloc.

Samson crut avoir mal entendu. Sur son crâne, Roger pouffa de rire.

« Le monde ? Quel monde ? » s’enquit Cody.

Quel monde, elle me demande ! Comment ça, quel monde ? Ce monde, bien sûr. Il n’y en a pas cinquante.

Ce monde ? Cet Étage, tu veux dire ! »

Dust et sa créature robotique échangèrent un regard perplexe.

« Étage ? Qu’est-ce qu’elle raconte, encore ?

— Maître Dust, Cody se réfère à un mythe ancien répertorié dans notre base de données sous le nom de Tour de la Sorcière. Selon la légende, notre univers ferait partie d’un ensemble infini de réalités parallèles. Toute réalité serait contenue à l’intérieur de la Tour ; y compris la Tour elle-même.

— Une Tour qui contient tout, y compris elle-même, répéta Dust. C’est cela, oui. Mon vieux, je sais pas ce que tu t’injectes, mais j’en veux aussi.

— Oui, c’est ça la Tour de la Sorcière ! s’écria la gamine. Vous, moi, Samson, Roger, même ce monde : tout est dans la Tour ! Tu comprends mieux, maintenant ? »

À sa surprise, Vidocq lui lança une moue sévère.

« Ne nous emballons pas. Cette légende est aussi fondée que l’existence de Dieu.

Vous ne croyez donc pas qu’il existe d’autres mondes en dehors de celui-ci ? »

Dust partit d’un rire nerveux, puis reprit avec le plus grand sérieux :

« Non. Des mondes dans une Tour magique ? Et puis quoi, encore ?

— Un chien qui parle, une enfant à la force surhumaine et un porcelet téléporteur surdoué ? suggéra Samson.

— C’est des conneries », grommela Dust. Cody se couvrit la bouche une nouvelle fois. « Vous êtes pas les êtres les plus chelous qu’on ait croisés. Ce monde est rempli de mutants dégénérés, d’expériences génétiques foirées et de robots débiles. Je dis pas ça pour toi, Vidocq.

— Je sais, maître.

— Je te trouve au contraire un peu trop intelligent…

— Je sais, maître.

— Même si tu m’énerves vraiment, quand tu fais ça.

— Je sais, maître.

Et si nous vous disions que nous avons vu cette Tour et ces mondes de nos propres yeux ?

— Alors, je te répondrais que vous êtes mentalement déséquilibrés et que les manipulations qui ont fait de toi ce que tu es (c’est-à-dire un chien qui parle) t’ont fait perdre la boule. Tout comme Cody : eh, après tout, elle n’est qu’une machine paramétrable. Qu’est-ce qui nous dit que ses créateurs n’ont pas inscrit un tas de bobards dans sa mémoire ?

— Je ne suis pas qu’une machine, gémit Cody, peinée. C’est méchant de dire ça…

— Mais c’est pourtant vrai, reprit Dust avec un sourire taquin. Tu es artificielle ; même si, pour être honnête, tu as toujours l’air plus humain que moi. »

Cody rougit. Mais c’était moins à cause de la colère que de la pointe d’admiration qui perçait la voix de Dust.

VIII-5 : Les livres
VIII-7 : L’ermite

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