X-2 : Cody

Les yeux de Samson et d’Ézéchiel s’arrondirent.

« T’es sûr qu’il est pas là ? Cherche bien, gamin.

— Il était là ! Je me souviens l’avoir rangé ici. J’ai fermé le sac, j’ai verrouillé le coffre et…

— Si je comprends bien, reprit Samson avec un calme terrible, tu as laissé Cody filer avec la seule arme au monde capable de lui nuire. »

Inutile de préciser où conduisait sa pensée. Son ton sous-entendait le pire.

« Je me suis pas absenté une seconde, se défendit Dust. J’aurais dû la voir passer, et encore plus fouiller le coffre !

— On parle d’une morveuse haute comme trois pommes, rappela Ézéchiel. Ta bagnole est dos à la maison. Si elle est sortie avec Capuche sur l’épaule, c’est pas impossible qu’elle ait pu s’y faufiler.

— Et aucun de vous n’a pu la tenir à l’œil ? s’emporta Samson. Quelle équipe ! Et toi, toujours collé à elle… Ne pouvais-tu donc pas la surveiller ? »

L’invective s’adressait à Roger, qui se ratatina sur place. Ézéchiel s’interposa et siffla :

« Laisse le lardon tranquille, mon gros. On est tous sur les rotules, hein ? Après les horreurs que Cody a traversées, c’était normal qu’on lui fasse de l’air : elle vient d’apprendre qu’elle n’a jamais eu de mère et que sa famille se résume à une bande de robots sociopathes, bon sang. Fais preuve d’un peu de respect !

« Et puis pour qui tu t’es pris, vaurien, à nous parler sur ce ton ? »

Il avait prononcé la fin de sa phrase les poings serrés. Lui et Samson se livrèrent un duel de regards.

« On ferait mieux de la chercher au lieu de s’engueuler, dit Dust, conciliant. Il va rien lui arriver de bon, si on la laisse se balader avec l’inhibiteur.

— Penses-tu ? » cracha Samson.

Ils le virent s’enfuir dans la plaine, appeler Cody et fouiller les environs de coups d’œil désemparés. Ézéchiel devina l’intention de Dust de le rattraper, mais il leva un bras.

« Laisse. Tu peux pas le raisonner. La pétoche, ça rend maboule.

— Je suis pas rassuré non plus.

— Ouais. Tâchons de garder la tête froide et passons l’endroit au peigne fin. Ça sert à rien de péter un boulon maintenant alors qu’elle est p’têt simplement partie au petit coin. »

Pourquoi aurait-elle emporté le corps de Capuche et l’inhibiteur ? se demanda Dust, sans oser formuler la réponse qu’ils redoutaient.

Ils cherchèrent donc durant l’heure suivante.

Cody resta introuvable.

De son côté, Samson finit par s’immobiliser. Le souffle court et la gorge en feu, il se força à se calmer pour reprendre ses esprits. Son inquiétude grandissante lui faisait perdre la raison.

Ézéchiel avait dit vrai : Cody était atterrée par la mort de sa sœur. Et lui-même se trouvait terrifié à l’idée qu’elle commette l’irréparable. Il avait néanmoins conscience que la panique ne lui serait d’aucune aide. Il lui fallait se concentrer…

Il tenta de la pister, en vain : difficile de traquer une odeur au sol sans quatre pattes. Il revint sur ses pas et aperçut une colline surélevée, au loin. Derrière elle, le soleil étirait sa chaleur orangée dans le ciel, comme du jus d’orange renversé imprègne une feuille de papier.

« Elle voulait voir le lever du soleil… » se remémora-t-il. Il prit une profonde inspiration et s’engagea vers la butte.

Ce n’est que parvenu à son sommet qu’il aperçut une tignasse blonde avec soulagement. Assise sur un tronc mort, Cody lui tournait le dos, le regard porté vers la palette de couleurs chaudes qui se mariaient par-delà les montagnes.

Une forme attira l’attention de Samson. Là, entre les rochers brisés et les tiges desséchées, reposait une adorable tombe cerclée de galets polis. Il s’y recueillit un moment, puis s’assit lui aussi sur le tronc. Les restes de l’inhibiteur détruit gisaient aux pieds de Cody.

« C’est une belle tombe.

— Merci, dit Cody d’une voix éteinte. Elle mérite au moins ça. J’ai pas fabriqué les pierres avec ma magie, j’ai… Je suis allée les chercher moi-même dans la rivière. »

En effet, en contrebas zigzaguait une ligne claire. Les galets au fond du lit renvoyaient les rayons du soleil jusqu’ici.

« Samson ? Je peux te demander quelque chose ?

— Je t’en prie.

— Tu penses que les dieux existent ? »

Il s’étira et fit craquer sa nuque en grognant.

« C’est une bonne question. Certains ont passé leur vie à chercher la réponse.

— Mais toi, qu’est-ce que tu crois ? »

Il se rendit compte que la question était demeurée loin de son esprit depuis fort longtemps. Oui : en quoi croyait-il ?

« Je crois ce que je vois. Mais admettons que nos vies ne soient que le déroulement du plan millimétré de l’Univers, ou, pourquoi pas d’êtres supérieurs. Quand bien même ce serait vrai… Nous, humains, serions insignifiants face à cette perfection. Nous ne pourrions pas comprendre. Ce n’est pourtant pas notre faute : cette nature charnelle nous impose par définition d’immuables limites, contre lesquelles nous ne pouvons rien.

« Alors, pourquoi s’en soucier ? Si les dieux existent, je leur ferai face le moment venu. S’ils me demandent des comptes, je leur dirai la vérité : j’ai fait de mon mieux. Ce sera peu, mais ce sera la vérité. Oh, j’ai moi aussi vécu dans le doute et commis des péchés. À chacun sa part d’ombre. Mais tant que je respire, il est de mon devoir de faire mieux que ça.

« J’ignore ce qui se trouve après la mort. Je sais simplement que la vie est courte. Voilà pourquoi je préfère la passer à défendre les causes justes à mes yeux ; à observer le monde autour de moi ; à comprendre ce qui m’effraie ; à apprendre de mes erreurs. Me concentrer sur ce qui est important, tant que je suis encore là.

« Et voilà que je monologue tel un vieillard, sourit-il. Qu’est-ce qui te rend si curieuse ? »

Cody serra ses genoux contre elle.

« Si les dieux existent, il y a donc un lieu où vont les âmes des morts ?

— S’ils existent.

— Mais moi… Moi, je n’ai pas d’âme. Qu’est-ce que je deviendrai à ma mort ? J’ai peur de disparaître. J’ai peur de l’obscurité.

— Tu as une âme, Cody. Tu peux me croire : tu as une âme pure et lumineuse, bien plus que la mienne ; que celle de toutes les personnes que j’ai rencontrées. Tu penses que parce qu’on t’a fabriquée, tu en serais dépourvue ? (Elle hocha timidement de la tête.) Laisse-moi te contredire. Si toi, tu n’as pas d’âme, c’est que l’âme n’existe pas. »

À sa surprise, Samson sentit la main de Cody se poser sur son bras. Ses doigts fins et pâles ressortaient d’autant plus sur son teint mat.

« Tu as la même peau que les pirates.

— J’ai passé beaucoup de temps au soleil. »

Sa remarque lui décrocha un sourire. Enfin, se dit-il.

« Je me demande si ma peau aussi peut bronzer ?

— Sans doute. Tu as pris des couleurs depuis notre arrivée.

— Et en tout cas, j’ai aussi pris du bidou ! s’esclaffa-t-elle en enfonçant un index dans son ventre mou.

— Ton appétit y est sans doute pour quelque chose, renchérit Samson avec un clin d’œil.

— Oh ! Tu me rappelles que j’ai faim. Bravo, Samson !

— Dust peut arranger ça : sa voiture est chargée de provisions. Il compte quitter l’Étage à la recherche la Sorcière. Veux-tu te joindre à lui ?

— Oui ! J’ai réfléchi. Quand j’ai réalisé que Maman n’existait pas, je… »

Elle parut lutter avant de livrer ces mots :

« Je me suis sentie détruite. Blessée à l’intérieur, tu vois ? Mais le pire, c’était pas d’apprendre que toute ma vie n’était qu’un mensonge. Non : le pire, c’est que si Maman n’existe pas… Ça veut dire que personne ne m’aime. »

Ce n’est pas vrai, pensa Samson. Mais sa gorge se serra et il n’osa pas exprimer cette idée.

« Mais il y a au moins une personne qui tient à moi, poursuivit Cody, émue. C’est Capuche. Je sais qu’elle aurait toujours été là pour moi. Elle était ma sœur ; et elle est morte, comme ça sans raison. C’est pas juste. Elle ne méritait pas ce qui lui est arrivé… »

Samson allait prendre la parole, quand elle le regarda droit dans les yeux.

« Mais ce n’est pas fini. La Sorcière changera ça. Elle peut sauver Capuche… pas vrai ?

— Elle a tous les pouvoirs. Pourquoi ne pourrait-elle pas ressusciter les morts ?

— Je me dis pareil, répondit Cody, soulagée que Samson partage son avis. Elle peut tout faire. Alors j’irai la trouver et je lui demanderai de sauver Capuche. Et Vidocq, et le monde de Dust, et celui de Madame Cochon aussi.

« Mais je le fais surtout parce que je me sens mal pour eux. Je n’aime pas que les gens souffrent et je veux les aider pour me sauver moi-même. C’est égoïste, tu ne penses pas ?

— Je ne pense pas. Tu es quelqu’un de bien. Je suis avec toi. »

Le sourire de la gamine éclot comme une fleur.

« Merci, Samson. Merci, d’être là pour moi.

— Tu n’as pas à me remercier, rit-il. Partons retrouver Dust. Qui sait ? Peut-être que la Sorcière n’est pas bien loin… »

Ils se recueillirent une dernière fois sur la tombe de Capuche et lui promirent de la ramener à la vie. Puis ils descendirent vers la maison.

Samson se sentait bien. Heureux. En paix. Ses forces revenaient à lui en même temps que l’allégresse le gagnait. L’avenir lui-même s’annonçait radieux. Ils étaient en vie. Cody avait retrouvé l’espoir ; et lui, forme humaine. Il se promit de l’aider à sauver la pauvre Capuche. Mais avant toute chose, honteux de s’être ainsi emporté contre Ézéchiel, Dust et Roger, il se résolut à leur présenter ses excuses.

Cody, qui avançait d’un bon pas, vacilla alors et s’agenouilla.

« Tout va bien, Cody ? Qu’est-ce qui t’arrive ?…

— Ça va… Je me sens encore faible à cause de ce qu’Ode m’a fait, et creuser la tombe m’a épuisée…

— Ne t’en fais pas. Ta force reviendra.

— Oh, oui ! mais pas avant un bon goûter. Je deviens une chochotte quand j’ai faim. J’ai les mollets en coton, hé hé…

— Je vais t’aider. Prends ma main. On y va doucement… »

Elle se releva en tremblant. Puis elle repoussa Samson, fila comme une flèche et éclata de rire devant son air surpris.

« Je suis peut-être fatiguée, mais on va voir si tu es aussi rapide maintenant que sur quatre pattes ! Rattrape-moi, si t’y arrives ! »

Samson feignit une grimace d’exaspération et s’élança à sa suite.

X-1 : Le trône
X-3 : La Tour de la Sorcière

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