IX-4 : Codice

L’écho des pas d’Ode traduisait son agacement quand elle retourna vers la salle principale.

« Qu’est-ce que vous voulez encore, vous ? lança-t-elle à un Ézéchiel en position chauve-souris.

— Pardonnez-moi de vous déranger une fois de plus, mais qu’avez-vous fait de Cody ? s’enquit-il sur le ton le plus affable qu’il eut jamais employé.

— Codice est en train de se reposer.

— Et qu’allez-vous lui faire ?

— La remettre dans le droit chemin. Cette petite est perdue. Il est temps que quelqu’un la prenne par la main. »

Ézéchiel prit un instant pour méditer sur ces paroles. Ode en profita pour lui tourner le dos.

« Attendez ! Et mon café ? »

Avec un soupir, Ode claqua des doigts. Une nouvelle tasse blanche se matérialisa sur la table.

« Voilà. Satisfait ?

— Pas vraiment. Sans vouloir abuser de votre accueil, je suis toujours attaché au plafond.

— Sans vouloir abuser de votre bonne foi, des préparatifs m’attendent. Réécrire la mémoire d’un CybOrg n’est pas chose qui s’improvise.

— Un quoi ?

— Un Cyber Organisme, reprit Ode. Mes excuses pour le jargon. »

Il n’eut pas l’occasion de répondre qu’à nouveau, elle se faufilait dans le couloir.

« Hé ho ! Attendez ! »

Pas de retour. Il balaya la pièce du regard et toussota dans sa barbe.

« Ho ? »

Un silence de cimetière planait dans la salle. Ézéchiel aurait trouvé l’instant relaxant s’il ne l’eut pas passé enchaîné au plafond la tête en bas.

Bon… Il serait p’têt temps de se remuer le gras et de sortir d’ici.

Avec application, le forgeron gonfla sa poitrine et banda les muscles. La pression exercée par sa puissante cage thoracique et ses bras épais arrachèrent une plainte aux maillons.

Encore… Encore un peu…

Son visage était à présent rouge strié de veines bleues. Briser des chaînes à la seule force de ses muscles ne lui avait jamais exigé autant d’effort…

Presque…

Un vaisseau sanguin éclata dans son œil droit. Il l’ignora.

« Allez… Allez ! » rugit-il.

Puis, alors que plusieurs maillons avaient déjà cédé, sa force le quitta d’un coup. Épuisé, Ézéchiel relâcha la pression et aspira l’air à grandes goulées avides. Où était donc passée l’époque où il pouvait mordre sans crainte dans une enclume et y laisser une fière empreinte de dentition, simplement pour impressionner la gent féminine ? Décidément, cette saloperie de temps raffermissait son emprise de jour en jour.

De toute façon, le coup de l’enclume n’avait jamais eu beaucoup de succès.

En dépit des chaînes distendues par l’effort, celles-ci maintenaient encore son embonpoint. L’idée lui vint alors de rentrer le ventre. Aussitôt fait, aussitôt regretté : son abdomen contracté, Ézéchiel glissa hors de son cocon de métal tel un papillon obèse et heurta le sol quatre mètres plus bas avec la délicatesse d’un pachyderme.

Le crâne désormais orné d’une superbe bosse bleue, il se redressa et tituba vers la tasse à café. Voilà qui soulagerait son mal de tête. Mais lorsque ses doigts l’effleurèrent, son regard s’assombrit en même temps que son humeur. La tasse était froide.

Froide ! Quel genre de rustre sans éducation traitait ses hôtes avec si peu d’égards ? Ézéchiel pouvait tolérer certaines commodités, comme être enchaîné au plafond par pure méfiance. Mais du café froid ? L’insulte était inqualifiable.

Pis encore. Son œil perçut l’éclat d’une couleur qui n’augurait rien de bon. À l’intérieur de la tasse flottait un liquide marron clair.

« Impossible… » murmura le forgeron. Sidéré, il porta la tasse à son gros nez rond. Son odorat confirma alors ce que sa vue avait subodoré : le café était adouci avec du lait.

« Hérésie… Sacrilège. Berluserie ! Mocassin ! »

Ézéchiel sentit soudain rejaillir l’hostilité, l’aigreur, le dégoût, le mépris… tout autant de traits de personnalité qui avaient fui au contact d’Ode. Son poing brisa la table d’un seul coup.

Du café au lait, et puis quoi, encore ? Du thé sucré ? Des cigarettes à filtre ? Bon sang de bonsoir… De toute manière, il avait bien vu que quelque chose ne tournait pas rond chez Ode. On ne pouvait décidément pas faire confiance aux bonnes femmes.

Le maigre mobilier massacré, Ézéchiel tourna les talons. Il était temps de lever les gaules, mais la porte qu’il avait empruntée à son arrivée avait depuis disparu. Aussi se lança-t-il dans la recherche d’une nouvelle sortie.

Il n’eut toutefois pas à chercher longtemps. À la suite de quelques couloirs tortueux et salles sans intérêt, il trouva une porte de la Tour. Celle-ci était identique à celles qu’il connaissait, à la différence qu’elle était complètement détruite.

Son regard tomba au sol. Y trônait une énorme massue d’un métal aux reflets irisés. Le forgeron fronça les sourcils et caressa le manche.

Celle de Cody ? Non, pas possible. La sienne est en cuivre. Mais qu’est-ce qui se trame, par ici ?…

Qui que soit le propriétaire de cette étrange massue, il avait bel et bien démoli le passage. Mais ce n’était pas un problème, pour Ézéchiel : il jaugea les débris de bois, en déduit l’heure d’apparition de la porte à une enclume près et se gratta la barbe.

En un éclair spatio-temporel, il était retourné dans le passé, quelques instants plus tôt. La porte se tenait à nouveau devant lui, flambant neuve. La massue avait disparu.

Voilà. Maintenant, cassos !

Il levait sa main vers la poignée quand le panneau s’ouvrit à la volée. Happé par l’irrésistible souffle, Ézéchiel bascula cul par dessus tête à travers le cadre. Il eut juste le temps de voir filer Cody au-dessus de sa tête en direction inverse, puis la porte claqua derrière lui. Il roula au sol comme un boulet de canon barbu et s’immobilisa, face contre terre.

Une immense silhouette noire freina des quatre fers pour éviter de le piétiner. Le forgeron releva la tête, la barbe imprégnée de terre. La chaleur lui sauta à la gorge : était-il donc de retour dans ce foutu désert ? Une vague odeur d’essence lui suggéra que non. Ses yeux peinaient encore à s’habituer à cette trop vive lumière, mais la silhouette le couvrit d’une ombre bienvenue.

« C’est bien toi, Ézéchiel ? Le vrai, cette fois-ci ?

— Salut, mon gros. Ça faisait longtemps, té… »

Samson se baissa vers lui. Seulement alors, Ézéchiel remarqua son anxiété.

« Où mène cette porte ? Où est passée Cody ? Réponds, forgeron ! »

Ézéchiel pencha la tête sur le côté. Derrière Samson, deux corps luttaient au sol dans un nuage de fumée. Le plus épais d’entre eux prit le dessus et martela l’autre de ses poings. Roger les encourageait d’enthousiastes « Gruik ! » et de petits sabots rageusement brandis.

« Mais qu’est-ce que vous foutez ici, tous les deux ? » hurla Ézéchiel.

Deux visages tuméfiés se tournèrent vers lui, irrités par cette interruption. Roger les imita.

Zend flanqua un coup de boule dans la poitrine de Dust et se releva pour toiser son double du futur.

« Te mêle pas de ça, toi. C’est déjà assez compliqué sans que tu viennes fourrer ton gros pif dans cette histoire. »

Figé sur place, Ézéchiel observait son cadet avec une fureur à peine contenue. La veine bleue palpitant sur son front et le tic nerveux secouant sa paupière n’auguraient rien de bon.

« C’est ça, alors ? Tu t’acoquinais avec les Bâtisseurs ? Mon gars, je vais tellement te démolir la face que Cody devra inventer un nouveau mot pour dire à quel point tu seras moche. Dis-moi comment tu te fais appeler, déjà ? C’est pour ta pierre tombale.

Ézéchiel ? intervint Samson avec une méfiance qui déguisait la colère. Où est Cody ?

— La morveuse ? Je l’ai livrée aux Bâtisseurs, rétorqua Zend non sans fierté. C’était la seule chose à faire. »

Ézéchiel se claqua le front avant de rugir :

« Mais les Bâtisseurs sont nos ennemis, triple andouille ! Ce qu’ils veulent, c’est détruire la Tour !

— La belle affaire. C’est tout ce que la Sorcière mérite, elle et son armée et cette Tour qui a pourri notre existence.

— J’ai du mal à croire ce que j’entends… Tu trahirais la Sorcière ? Après toutes ces années ? »

Zend cracha du sang sur la terre.

« C’est la différence entre toi et moi, pépé. T’as jamais cessé d’être le toutou qui obéit au doigt et à l’œil. Moi, ça fait longtemps que j’ai arrêté de la servir. Que je cherchais un moyen de lui nuire. Que je priais pour que quelque chose se passe et vienne enfin détruire cette connerie de Tour. Et les Bâtisseurs ont répondu à mon appel. Pourquoi tu crois que je t’ai aidé à réparer le robot, quand il s’est fait mettre en pièces ? J’en ai rien à cirer, de ton tas de ferraille ! Je sais juste qu’avec ça, Ode a de quoi démolir la Tour pour de bon.

— La Sorcière nous a asservis, gronda Ézéchiel avec un calme terrible, mais au moins, elle nous a donné une seconde chance. Une occasion de faire quelque chose de notre vie. On est devenus le forgeron de la Tour, le gars qui construit les meilleures armes du monde, notre rêve de gosse ! C’est quand même pas de la daube ! »

Zend émit un rire sardonique.

« Regarde-toi, pauvre cloche. Tu rampes à ses pieds depuis aussi longtemps que tu peux t’en rappeler. Et qu’est-ce que t’en as tiré ? Fournir aux bouseux de la Tour de quoi s’entretuer, c’est ça, ton œuvre ? Redescends sur terre. T’as rien apporté à ce monde, ni à aucun autre. Rien du tout. T’es rien, Ézéchiel. Juste un vieux croulant qui passe sa vie à picoler et à exécuter les ordres.

— Ça vaut toujours mieux qu’être clamsé. Ode t’aurait pas prévenu ? Tuer la Sorcière, c’est détruire les Étages et tuer tous les êtres de la Tour. C’est ce que tu veux, espèce de demeuré ? »

Son double haussa les épaules. Son sourire méprisant acheva de faire sortir Ézéchiel de ses gonds.

« Et réfléchis deux secondes, bougre d’âne, s’emporta le forgeron, quand la Sorcière apprendra que tu t’es rapproché de ses ennemis, elle t’atomisera en un claquement de doigts. Tu sortiras pas vivant de cette histoire, que tu gagnes ou que tu perdes. Dans tous les cas, t’es cuit !

— Parce que tu crois que je veux survivre à ça ? répondit Zend sur la même véhémence. Tu proposes quelle alternative ? Rentrer dans le rang ? Je me marre ! Plutôt crever qu’être toi. Et si je peux emporter cette damnée Sorcière dans la tombe avec les tous autres idiots de la Tour, c’est tant mieux. »

Il avait posé le regard successivement sur Ézéchiel, Samson, Roger et Dust. Ce dernier se redressait, ensanglanté et sonné.

« Attendez, il y a deux Dieux ? Qu’est-ce que c’est que ce souk, encore ? »

Sans crier gare, Zend lui répondit d’une droite en plein visage. Il reçut lui-même un coup sur la trachée de la part d’Ézéchiel, qui à son tour encaissa un genou robotique dans l’entrejambe. La mêlée reprit de plus belle, et avec elle les acclamations de Roger. Le porcelet potelé leur lançait même des pièces de monnaie, subtilisées à Ézéchiel un instant plus tôt.

Samson assistait au spectacle, une lassitude teintée de panique peinte sur ses traits. Détruire la Tour ? Tuer la Sorcière ? Tout ceci allait trop loin. Il ignorait comment Cody et lui s’étaient fourrés dans cette histoire, mais elle prenait une ampleur inconcevable. À moins que Zend ne soit qu’un double perturbé au discours sans substance, rendu dément par les voyages temporels ? Et Ézéchiel lui-même : était-il seulement digne de confiance ? Qui croire ?…

« Je n’ai pas le temps pour ça… » murmura-t-il. Il se détourna ; derrière lui, Dust, Ézéchiel et Zend luttaient farouchement pour une raison qui lui échappait ; et qui, se dit-il, leur échappait sans doute aussi.

Alors qu’il fonçait sur la porte fermée, Ézéchiel saisit la brève occasion de lui crier, depuis la mêlée :

« Non, malheureux ! Cody a dû détruire l’autre côté à l’heure qu’il est ! Tu vas… »

Un coup sur le crâne l’interrompit. Et malgré son avertissement, Samson avait déjà basculé à travers le panneau.

IX-3 : Encore le café
IX-5 : La chute

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