Twine #9

Twine et Toccata s’intéressent successivement à chaque objet : le casque de Redwolf, le gantelet de Morgenstern, le taser de Sentence, le masque d’Oubliette, le short de bain de Puzzle-Man et même, par souci d’équité, la montre de Twine ainsi que l’ancienne canne de Toccata. Malgré leurs recherches, le pouvoir de ce dernier nie l’existence d’un lien entre leurs propriétaires et Pigboy.

Une bonne nouvelle, en soi, même si Twine sent son appréhension enfler.

« Il nous reste encore à disculper Qwartz. À ma connaissance elle ne possède aucun objet, mais nous pourrions tenter de l’approcher directement. »

Toccata hoche de la tête.

« Mon pouvoir ne fonctionne pas sur elle.

— Vraiment ?

— Il n’affecte que les êtres organiques d’origine terrestre. Qwartz est un artefact alien, soit ni l’un, ni l’autre. »

Twine se passe une main sur le visage pour masquer sa contrariété. Non seulement la déception de ne pas pouvoir innocenter tous les Parangons le frappe de plein fouet, mais c’est sans compter son anxiété à l’idée que Qwartz, la personne derrière tous leurs systèmes informatiques ainsi que la gestion de leurs comptes bancaires, ait développé une connivence avec l’ennemi.

Ce même ennemi qui a déjà abattu deux de leurs membres les plus éminents. Twine n’a jamais pensé voir le jour où le Corbeau et Ultranova seraient tués pour leur affiliation aux Parangons. Au contraire, il s’est toujours imaginé partir bien avant eux, d’une manière ou d’une autre. Eux, qui ont pourtant sauvé le monde plus de fois qu’on ne peut le compter – sans exagération, puisque nombre de leurs interventions critiques sont encore aujourd’hui dissimulées aux yeux du public. Eux sans qui les Parangons n’existent plus vraiment, tant ils ont marqué l’organisation de leurs personnalités et de leurs exploits.

Verrai-je le jour où les Parangons disparaîtront ? Est-ce que je serai le capitaine du navire en train de sombrer ?

À court d’idées et à bout de nerfs, Twine se redresse et s’étire. Les vertèbres du bas de son dos, tassées et malmenées par une mauvaise posture, expriment leur mécontentement par de gros craquements douloureux.

« Je vais… Euh…

— Aucun problème, répond Toccata avec douceur. Je vais questionner encore un peu ces objets pour m’assurer qu’on n’a rien raté. »

Ils échangent un hochement de tête avant que Twine quitte la réserve. De retour à l’atelier, il s’attend à devoir justifier le temps passé à l’intérieur auprès d’Oranne. Mais celle-ci n’est nulle part en vue, ce qui lui permet de retrouver le chemin du couloir.

La réserve est située non loin des appartements. Voilà pourquoi il décide de s’y rendre, des fois que Redwolf soit de retour. En chemin, il passe devant l’entrée de la bibliothèque. Une voix grave et menaçante s’élève alors depuis les rayons :

« Pensais-tu vraiment pouvoir me vaincre, Capitaine Framboise ? Tu ne peux rien contre moi ! »

Interloqué, Twine jette un oeil à l’intérieur. C’est sans surprise qu’il découvre Puzzle-Man, assis avec ses enfants d’une façon qui est la sienne. Sa tête séparée de son corps repose sur les genoux de sa fille aînée et lui lit une volumineuse bande dessinée, tandis que le reste de sa personne donne le biberon à un bambin en couches.

Twine tente alors de s’éclipser sans bruit, mais la petite à lunettes le repère et le fixe avec des yeux ronds. Il n’en faut pas moins à Puzzle-Man pour l’interpeller.

« Ah, te voilà, boss ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Je ne faisais que passer, Dom, bafouille Twine. Je ne veux pas m’interposer…

— Encore mieux. Tu arrives pile au moment où Capitaine Framboise s’apprête à écraser la Maîtresse du Cosmos. Tu restes avec nous ? »

La proposition paraît tellement absurde que Twine s’apprête à accepter, quand la voix de Sentence s’élève derrière lui :

« Twine ! Ça fait des plombes que je te cherche, où tu étais caché ? »

Il se tourne vers elle. Masque à la main, Sentence s’approche de lui d’un pas rapide. Il voit déjà la mauvaise nouvelle arriver.

« À la réserve avec Toccata. Qu’est-ce qui se passe ? 

— Pigboy est en ville. Qwartz l’a repéré sur une caméra de surveillance du côté de Sotosa.

— Il est en ville en ce moment même ? reformule Twine, incrédule.

— Il y était il y a quelques minutes. Il y sera peut-être encore si on se remue le croupion. »

Il n’en faut pas plus à Twine pour s’engouffrer dans le couloir à la suite de Sentence. Son sang afflue avec force à travers ses veines. La douleur de sa joue à peine cicatrisée se réveille. L’anxiété l’attaque au ventre toutes griffes dehors. Twine a pourtant eu son content d’affrontements et de situations périlleuses à travers les années. Pourtant, il comprend que la seule idée de Pigboy l’effraie désormais. C’est toutefois sans hésitation qu’il suit Sentence en direction du garage, au pas de course.

Ils s’engagent dans un vaste hangar peuplé d’ombres hautes, anguleuses et métalliques. Twine se dirige vers sa collection personnelle. Sentence enfile son masque et dit :

« J’ai déjà prévenu Morgenstern et Oubliette. Ils sont déjà en route.

— Sam aussi ?

— Oui. Ce sera peut-être l’occasion de voir ce dont Gary est capable.

— Et Redwolf ?

— Injoignable. Judith a endommagé son casque lorsqu’il l’a attrapée et il ne l’a toujours pas fait réparer. »

Twine prend le volant d’une Mustang de 1977, rénovée par ses soins et à laquelle Qwartz a apporté sa propre touche. L’une des seules voitures au monde capable de monter de zéro à deux-cents kilomètres-heure en quelques secondes. Il démarre en trombe et percute une silhouette dégingandée qui éclate en morceaux.

Twine écrase le frein et ouvre la porte.

« Dom ! Je suis désolé…

— Et moi, alors ? s’étonnent des morceaux de corps éparpillés. Vous m’oubliez ?

— Jamais. Simplement, avec la visite de ta famille, je pensais qu’il serait mieux que… »

Les pièces de Puzzle-Man se rassemblent en un tas informe à l’intérieur d’une chemise à fleurs. Le spectacle est d’autant plus curieux à observer qu’une main parfaitement formée s’en extrait et vient se poser sur l’épaule de Twine.

« Mon ami… Pigboy a déjà fait trop de victimes parmi nous. Je ne peux pas vous laisser y aller et rester sans rien faire. 

— Cette voiture n’a que deux places, signale Sentence par la fenêtre. On change ?

— Pas le temps. Je m’entasserai à l’arrière. »

L’urgence de la situation ne permet pas à Twine de négocier. De toute façon, Puzzle-Man n’attend pas pour s’engouffrer par la fenêtre sous forme d’un flot de membres dissociés. Twine reprend alors le volant et fait rugir la Mustang et direction de la sortie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.