Twine #8

Oranne est la première qu’ils rencontrent à l’atelier. Cernée de mannequins, de prototypes de tenues, d’équipements et d’armures, elle est penchée sur son plan de travail et ne remarque leur arrivée que quand Twine tape doucement sur le battant.

« Oh, salut, leur lance-t-elle. Tu t’es déjà remis, Twine ? Comment tu te sens ?

— Mieux, merci. Ed est ici ?

— Il n’est pas encore arrivé. Vous connaissez le bonhomme. Il faut venir de nuit, si vous espérez le croiser… »

Elle semble hésiter avant de reprendre :

« J’ai appris ce qui est arrivé au Corbeau hier soir. Enfin, évidemment que je l’ai appris ; le monde entier ne parle que de ça. C’est… c’est affreux. Je sais que je sonne comme une cruche, mais je ne trouve pas d’autre mot.

— Il n’y en a pas d’autre, admet Twine, la gorge serrée. Je réunirai toute l’équipe pour qu’on en parle ensemble, dès que l’occasion se présentera. Ed et toi êtes bien entendu les bienvenus. »

Il reporte son attention sur le patron d’Oranne. « Qu’est-ce que c’est ? Un smoking ?

— Je travaille sur le costume de Sam. Morgenstern a décidé d’en faire un vrai Parangon.

— Il était temps que quelqu’un s’en occupe, approuve Toccata. Lui qui avait l’impression d’être pris en otage… »

Twine a beau acquiescer, en son for intérieur il doute que Morgenstern soit le mieux qualifié pour conduire l’initiation de Sam. Cele étant, ce n’est pas comme si il avait lui-même le temps de s’en occuper.

Il décide d’aller plus droit au but de leur visite :

« On aimerait jeter un oeil à la réserve. Tu as la clé ?

— Oui. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Redwolf a abimé son armure ce matin, dit Twine. Je veux lui en préparer une nouvelle avant son retour. »

Une excuse d’opportuniste, mais une excuse tout de même. Oranne réagit :

« C’est plutôt notre boulot de faire ça, non ?

— Tout à fait. Je me permets simplement de vous ôter un peu de charge. Concentrez-vous sur le costume de Sam pour le moment.

— Comme tu voudras…  » Oranne tire de sa ceinture un badge d’accès mais ne semble pas vouloir le céder. « Ed n’aime pas qu’on traîne dans dans la réserve en son absence. C’est son côté maniaque. Au moindre truc qui traîne, ça le met de travers.

— Oh, nous sommes au courant, sourit Toccata. Il a banni Puzzle-Man de l’atelier la semaine dernière.

— On laissera la réserve telle qu’on l’a trouvée, promet Twine. À moins de vérifier le registre, Ed ne remarquera pas que nous sommes passés. »

Non sans réticence, Oranne leur accorde le badge d’accès. Twine déverrouille la lourde porte renforcée et laisse Toccata s’engager à l’intérieur. Lorsqu’il actionne l’interrupteur, la lumière jaûnatre de plafonniers usés frappe la pièce par à coups avant de se stabiliser tout à fait. Face à eux, des étagères bien alignées semblent les attendre.

Impossible de refermer derrière eux sans rendre suspecte la nature de leur examen ; ils attendent donc qu’Oranne regagne son établi avant d’échanger.

« Alors, par qui commencer ? demande Toccata.

— Je n’en sais rien, murmure Twine. Je me sens mal rien qu’à l’idée que les autres apprennent que nous les suspectons.

— Ce n’est qu’une théorie, Twine. On n’est sûrs de rien. »

Il répond par un sourire crispé.

« C’est pour ça qu’on est là. Je veux démolir cette théorie le plus vite possible afin de nous concentrer sur les vrais suspects. On travaillera mieux l’esprit tranquille. »

Ils passent ainsi l’heure suivante à arpenter les rayons, à collecter les vieux équipements de leurs compagnons. Chargées de souvenirs parfois aussi douloureux qu’anciens, les étagères ravivent la mémoire d’un passé révolu. Avant les défections, avant la guerre, avant Ultimatum. Avant Pigboy.

Une pointe s’enfonce dans le coeur de Twine lorsqu’il s’arrête devant un casque noir. L’étiquette décolorée indique “Claw, 1999”. Claw a rejoint les Parangons en même temps que Twine, après s’être taillé une réputation planétaire. Ce qui n’a pas empêché Ultimatum de lui arracher la tête d’un simple revers.

Comme pour repousser la douleur, Twine force son regard vers une autre relique. “Terracle, 2019”. En voilà une sans qui la victoire contre Ultimatum leur aurait échappé. Pourtant, si la guerre ne lui a pas coûté la vie, Terracle y a en tout cas laissé sa vocation. Twine se souvient du jour où Ultranova et lui ont trouvé son costume rangé dans une boîte avec une lettre d’adieu. Plus personne n’a entendu parler de Terracle depuis. Il soupire et formule le souhait intérieur qu’elle trouve la paix, où qu’elle soit.

L’idée seule est intolérable, mais il ose tout de même la formuler :

« Et si le traître était un ancien Parangon ?

— Il sera plus dur à démasquer, répond Toccata, mais ce serait préférable. Ça voudra simplement dire que nous sommes paranos.

— Vu le contexte, c’est un problème ?

— La paranoïa ? Il n’en sort jamais rien de bon. C’est un poison qui tue la réflexion et fausse la vue. Il y a une frontière entre vigilance et paranoïa. Et elle est à sens unique. »

Ce discours sonne bizarrement aux oreilles de Twine, mais après tout, Toccata parle en qualité de personne dont le pouvoir est de déceler la vérité. À condition d’être au contact d’un objet appartenant à sa cible.

Et en parlant du loup…

Au rayon suivant, Twine peut lire “Redwolf, 2013”. L’étiquette d’un casque si cabossé qu’on peine à deviner sa forme. Il le prend dans ses mains. Plus lourd qu’il n’en a l’air. Redwolf a beau n’être qu’un humain, son habileté aux armes est d’autant plus ahurissante qu’il ne sort jamais sans son propre poids en acier sur le dos.

« J’ai Redwolf, annonce-t-il. C’est le dernier. »

Twine dépose le casque sur une table, là où se regroupent les anciennes possessions des actuels Parangons. Toccata les surplombe, l’air grave. La tache est sinistre mais nécessaire.

« Parfait. On commence ? »

Résigné, Twine s’assied face à lui. Si tout deux se sont déjà prêtés à l’exercice, c’était dans des conditions tout à fait différentes. User du pouvoir de Toccata afin de détecter un traître parmi leurs rangs est une première.

« Rappelle-toi que la question doit-être précise, l’avertit Toccata. Mon pouvoir est efficace quand les paroles viennent directement du propriétaire, mais en son absence, les propositions doivent être liées à l’objet. Par exemple… »

Il pose la main sur le casque abîmé et prononce :

« Ce casque appartient à Redwolf… C’est vrai. Ce casque appartient à Pigboy… C’est faux. Bien, nous savons déjà que Redwolf lui-même n’est pas coupable. Mais si on essaie autre chose : Redwolf est lié à Pigboy… Aucune réponse. La question est trop éloignée de l’objet.

— Je me souviens de comment ça fonctionne, sourit Twine. Ça ne m’avait pas manqué. »

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