Twine #7

 « Comment tu te sens ? » demande Toccata.

Twine passe le bout de ses doigts sur sa joue. La plaie est refermée, mais sa peau reste creusée et douloureuse.

« Mieux que tout à l’heure. Ça se voit encore beaucoup ?

— Ça se remarque, admet Toccata. Je suis inquiet. À l’époque, tu pouvais te remettre de ce type de blessure en quelques minutes. Mais là…

— Je commence à sentir mon âge, sourit Twine. Me métamorphoser est plus fatigant, me régénérer prend plus de temps. C’est comme ça. »

À dire vrai, il sait que la fatigue et l’anxiété lui font perdre prise sur son pouvoir. Et ce n’est pas comme si ces derniers jours ont été reposants.

Il s’assied sur son lit et enfile ses chaussures. Ses gestes sont lents et ses membres lourds. Renoncer aux antidouleurs permet à son pouvoir d’agir plus librement, mais les lancinements de sa joue nimbent son cerveau d’une purée de pois opaque.

« Tu devrais te reposer, recommande Toccata. Tu n’as pas encore récupéré.

— Je me reposerai quand on aura retrouvé Pigboy.

— Tu penses les aider à résoudre l’enquête dans cet état ?

— Je dois pourtant essayer, insiste Twine. Eric est mort par ma faute. Je lui dois bien ça. »

Il se redresse ; ses jambes tremblent sous son poids. Il sent le regard de Toccata rivé sur lui.

« Eric est mort par la faute de Pigboy. Pas la tienne. 

— J’y ai contribué. Si seulement je n’avais pas déchiffré ce fichier…

— Tu ne pouvais pas savoir, le coupe Toccata. Notre système de sécurité résiste à toutes les attaques connues – Qwartz s’en est assurée. »

Twine débouche la bouteille sur la table de chevet et boit à grandes lampées. Régénérer son corps lui provoque une de ces soifs…

« La seule raison pour laquelle Pigboy a pu neutraliser dans nos serveurs, poursuit Toccata, c’est parce qu’il connaissait notre système et qu’il a tiré parti d’une faille que personne d’autre qu’un Parangon n’aurait pu connaître. »

À ces mots, Twine sent la colère battre. Son sang se déverse plus fort dans ses veines et exalte la douleur de son visage.

« On en revient encore à ça… À t’entendre, Pigboy serait l’un des nôtres. Après avoir combattu à nos côtés et survécu à la guerre, il se trouve un Parangon qui a décidé de nous trahir aujourd’hui ?

— C’est une possibilité…

— Pourquoi maintenant ? Pourquoi ne pas avoir essayé de nous tuer pendant la guerre, alors qu’Ultimatum gagnait ?… Non, ça n’a pas de sens. Je connais chacun des Parangons, je refuse de croire que l’un d’entre eux nous trahirait après toutes ces années. »

Toccata se rapproche.

« Twine, murmure-t-il, la gorge serrée. Sais-tu pourquoi Pigboy a tué le Corbeau ? »

 Les mains de Twine se plaquent sur son front. La douleur et la fatigue enflent comme un abcès à l’intérieur de son crâne. Lorsqu’il ferme les yeux, il ne voit que le visage d’Eric, figé dans la mort.

« Parce qu’il en veut aux Parangons. On s’est fait beaucoup d’ennemis, avec le temps… Ça pourrait être un ancien lieutenant d’Ultimatum revenu se venger.

— Ça ne suffit pas. Pigboy ne tue que les périhumains. Comment aurait-il pu savoir qu’Eric possédait bien un pouvoir, contrairement à ce que tout le monde pense ? »

Voilà longtemps que Twine n’a pas entendu parler de cette histoire, mais elle revient en mémoire, claire comme le jour.

Les Corbeaux sont une dynastie de longue date. Le manteau noir se transmet à travers le temps, depuis la fondation des Parangons jusqu’à Eric. Le Corbeau est le représentant humain parmi une assemblée de périhumains. L’un des seuls Parangons uniquement sélectionnés sur ses compétences et ses aptitudes, puisqu’il n’est qu’un humain.

À l’exception du dernier Corbeau. En interne, l’histoire a fait grand bruit à l’époque : celle d’un Corbeau doté d’un pouvoir. Un pouvoir furtif, relativement anecdotique. Et c’est d’ailleurs cette discrétion qui avait permis à Eric de récupérer le manteau noir, à condition que son statut de périhumain demeure confidentiel.

« Personne d’autre que nous ne savait, reprend Twine. Mais cela ne veut pas dire que Pigboy est dans nos rangs.

— Si Pigboy n’est pas un Parangon, c’est que l’un d’entre nous lui vend des informations, concède Toccata. Dans les deux cas, nous avons un traître à notre bord.

— C’est… inimaginable.

— Pigboy savait qu’Eric était un périhumain, et c’est pour cette raison qu’il l’a pris pour cible.

— Je… je ne sais pas. Il aurait pu le déduire ?

— Comment ? Son pouvoir était celui d’une nyctalopie parfaite ; un atout certain, mais indétectable, surtout que les Corbeaux ont toujours été entraînés à opérer dans l’obscurité. Eric n’avait qu’un maigre avantage comparé à ses prédécesseurs. Ce pouvoir lui facilitait certes un peu la tâche… Mais personne n’aurait pu faire la différence. »

Twine reprend un peu d’eau et finit par se relever. Les paroles de Toccata font leur chemin dans son esprit.

« Il faut donner cette information à Einart. Sinon, la police va commencer à croire que Pigboy vise tous les masques sans distinction de pouvoir.

— Il n’a pas tué d’humain pour le moment, à ma connaissance. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne le fera pas à l’avenir. Il faut rester prudents. »

Twine se dirige vers la porte en massant sa joue sensible. Redwolf reste le seul humain que les Parangons comptent dans leurs rangs. Tous les autres possèdent au moins un pouvoir. À l’exception de Sam, dans une certaine mesure.

Ils quittent le bloc médical et s’engouffrent dans l’ascenseur le plus proche.

« Où est-ce qu’on va ? s’enquiert Toccata.

— À l’atelier. Tous les Parangons sont au QG à l’heure actuelle.

— Redwolf est resté sur les lieux. Mais tous les autres sont ici, oui.

— Sam aussi ?

— Il devrait être arrivé avec Gary ce matin.

— C’est bien. Si ce que tu dis est vrai, notre traître se trouve ici en ce moment même. Je te propose qu’on fasse le tour des Parangons présents et qu’on mette ton pouvoir à profit. »

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