Star Girl #5

Judith regarde une fois encore ses mains comme si elles allaient lui répondre directement.

Et si j’avais pété un boulon ? Est-ce que j’ai rêvé tout ça ?

La douleur dans ses chevilles, souvenir de la grenade, affirme pourtant le contraire.

Folie ou pas, la réalité la rattrape. Sa montre affiche 8h54. Le temps file sans elle et il faut se remuer le train.

Judith se rue devant la maison et tire son vélo du buisson. Après tout, si le bus met trente minutes à se rendre au collège à une allure d’escargot, c’est qu’elle peut bien couvrir la distance plus vite avec un bon coup de pédale !

Un méga coup de pédale, se dit-elle en filant le long de l’avenue. En effet, le long des trottoirs et sur la route, la neige s’entasse déjà. Rien d’alarmant, mais juste de quoi la ralentir.

Voilà pourquoi Judith n’arrive à l’entrée de l’établissement qu’après une épuisante éternité, hors d’haleine. Elle jette un œil à sa montre : 9h55.

Faut pas se mentir : elle est grave à la bourre. Mais le bon côté, c’est que l’exam dure trois heures : il lui resterait donc environ deux heures pour finir. C’est large.

Judith ôte sa grosse veste trop chaude et martyrise la sonnette de la grille. Une concierge mal embouchée l’agresse presque verbalement par l’interphone.

« De toute façon, c’est pas avec une heure de retard que vous êtes partie pour le réussir, votre contrôle, vocifère la femme.

— Je vous en supplie, ouvrez-moi ! lance Judith. C’est une question de vie ou de mort.

— Haha ! De vie et mort ! Dites donc, ma petite dame, vous avez pas un peu fini de jouer les mélodrames ? Vous vous payez ma tête ?

— Je n’exagère pas. J’ai déjà trop d’absences cette année. Si je rate encore un contrôle, je serai dans la m… dans le pétrin. S’il vous plaît, ouvrez !

— Et c’est pas la première fois que vous séchez, en plus ? Et vous trouvez ça sérieux ? »

Judith sent son cerveau s’enflammer. Un chapelet d’injures bien salées lui vient en tête, de quoi envoyer cette carne en arrêt maladie pour un moment.

Mais elle se retient. Elle se retient, car elle sait que c’est ce genre d’attitude qui lui avait valu un renvoi temporaire, au dernier trimestre. Et le conseiller d’éducation lui avait dit mot pour mot : encore un pas de travers, et c’était l’expulsion définitive. Après ça, elle serait bonne pour pédaler pendant trois heures chaque matin pour rejoindre un collège miteux de la banlieue est.

Judith fait donc appel à toute sa volonté pour se contenir et prend de grandes inspirations, comme son oncle lui a conseillé quand elle sent la colère grimper. Après des négociations aussi laborieuses qu’humiliantes, la concierge finit par lui ouvrir.

« Merci, vieille salope », grommele-t-elle entre ses dents, assez bas pour que personne ne l’entende.

Elle pousse la lourde grille, tape un sprint à travers la cour, grimpe trois étages et frappe à la porte de la salle de bio.

Aucune réponse.

Judith insiste, frappe plus fort. Cette fois, la porte s’entrouvre (à peine) et ne dévoile que la moue pincée de Madame Perronez, une femme techniquement jeune qui a le chic de toujours passer pour une vioque. Judith n’a jamais su si c’est la faute de son chignon serré, de ses robes ringardes ou de ses manières de bourge. Sans doute une combinaison de tout ça.

« Judith ? lance la prof d’un air faussement surpris. Pouvez-vous me dire ce que vous faites ici ? »

La question est tellement à côté de la plaque que Judith en reste comme une conne. Consciente que sa mâchoire s’est décrochée, elle bégaie :

« Ben… je viens pour le contrôle. »

Perronez se fend d’un sourire carnassier. Le genre de signe qui annonce l’arrivée d’une cavalerie d’emmerdes.

« Le contrôle ? Il a commencé depuis longtemps. Et vous êtes en retard, encore en retard. »

Sans blague. D’abord, la concierge qui me vole dans les plumes et maintenant cette vieille peau. C’est la journée des connasses aujourd’hui, ou bien ?

Malgré la moutarde qui lui monte au nez, Judith retient ses insultes. Repire lentement. Calme-toi. C’est pas le moment de partir en couille.

« Je… je sais, madame, je… J’ai raté le bus et j’ai dû venir en vélo, et avec la neige… Mais je peux quand même entrer, non ?

— Non, répond Perronez sans détour. Vous ne pouvez pas. »

L’expression de Judith doit se décomposer à vue d’oeil, car la prof poursuit :

« Il est dix heures passées. Vous avez plus d’une heure de retard. Cette épreuve suit les règles habituelles : plus d’entrée après une heure d’examen. »

Judith ouvre des yeux ronds. Elle n’aurait pas été plus surprise si la prof avait ajouté : « En gros, tu l’as dans l’os. Cheh ! »

« Mais je suis arrivée à temps, regardez ma montre ! Il est…

— Il est 10h02, lit Perronez, soit dix heures passées. Descendez à la permanence – et, oh, ne partez pas les mains vides. Je vais vous donner du travail pour vous tenir occupée. »

Le regard de Judith est figé sur sa montre. 10h02. Putain. Merde. Couille. Elle serait arrivée à l’heure si cette tanche de concierge ne l’avait pas retenue. Elle sent le désespoir inonder sa poitrine et insiste tout de même :

« Attendez, madame, c’est pas de ma faute ! C’est la concierge qui m’a fait perdre du temps, elle a mis des plombes à m’ouvrir, c’est à cause d’elle que je suis en retard. »

La moue moqueuse de la prof l’informe que sa tentative d’apitoiement a foiré.

« Et vous accusez Madeleine, en plus ? Elle qui travaille si dur pour que vous et vos camarades puissiez étudier dans de bonnes conditions ? Judith, vous apprendrez qu’accuser les autres de vos torts est une grande preuve d’immaturité. Mûrissez un peu !

— Je vous le dis : elle n’a pas voulu m’ouvrir ! J’ai dû négocier pour que…

— Je n’en crois pas un mot. Enfin ! Madeleine est la personne la plus gentille que je connaisse. Qu’avez-vous donc bien pu faire pour la contrarier ? »

Judith sent un tic nerveux agiter un côté de son visage. Elle est sûre que si elle écarquille un plus les paupières, ses yeux bondiraient hors de ses orbites et iraient péter la gueule de la prof.

« Mais je n’y suis pour rien ! s’écrie-t-elle en désespoir de cause. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour venir à l’heure, c’est elle qui n’a pas voulu me…

— Ça suffit, siffle Perronez, et à son ton Judith comprend qu’elle est déjà allée trop loin. Encore un mot, et je vous jure que vous passez le reste de l’année en salle de permanence. Vous pensez qu’il suffit de faire irruption dans une salle d’examen avec vos accusations mensongères ? Vous dérangez vos camarades – et ils sont arrivés à l’heure, eux. Le jour où vous ferez l’effort d’en faire autant, toutes les portes vous seront grandes ouvertes. En attendant, vous descendez. Un point, c’est tout ! »

Sur ces mots, la prof lui claque la porte au nez. Les joues de Judith s’enflamment et ses poings se resserrent. Injuste… c’était le seul mot qui lui vient à l’esprit. Elle sait que son comportement n’avait pas toujours été exemplaire, ici ; mais c’est trop demandé de ne pas être traitée comme une merde par tout le personnel ?

Comment va-t-elle faire, maintenant ? Que dirait-elle à son oncle, qui s’était battu au dernier conseil de classe pour que sa turbulente de nièce ait droit à une ultime chance ? Qu’auraient pensé ses parents ? À la voir rater les cours et niquer sa scolarité, alors qu’elle n’avait toujours décroché que des mentions jusqu’à l’an passé ?

Ce n’est pas de ma faute, geint-elle intérieurement. Tout ça, c’est de la faute de ces… de ces…

De rage, elle balance un coup de poing dans le cadre de la porte avant de partir – avec pour récompense une douleur lancinante qui lui traverse la main. Avec sa carrure de crevette, ce n’est pas comme si elle peut s’attendre à autre chose. Surtout depuis qu’elle est dépourvue de son pouvoir…

Mon pouvoir ? Mon cul, ouais. J’ai p’têt rêvé tout ça. Je me disais bien que c’était trop beau. Ma vie est tellement merdique que je suis obligée d’en inventer une autre dans ma tête.

Un nouveau poids s’invite dans son ventre alors qu’elle rejoint la salle de permanence. Avec la fin de la guerre, Judith avait espéré retrouver son ancienne vie, comme tout le monde. Reprendre les cours, revoir ses amis, manger à sa faim, dormir dans un vrai lit – la vie, quoi !

Ben, non. C’est tout le contraire qui s’est produit ; son existence est encore plus pourrie qu’avant. Ses parents et la quasi-totalité de ses amis portés disparus, probablement emportés par l’ampleur des batailles entre les Parangons et Ultimatum. Toutes ses affaires – ses souvenirs d’enfant, ses vêtements, ses livres, ses dessins ? Détruits avec la maison de ses parents.

Judith titube le long des couloirs vides. Les vitres sales et brisées projettent des ombres fatiguées sur un lino à l’odeur douteuse. Elle dépasse la porte de la cantine. Encore un coin qui ne rouvrira pas avant un bon bout de temps à cause de la pénurie de nourriture.

Son regard se porte au-delà des barreaux fixés aux fenêtres. Dehors, la neige tombe sur la ville en reconstruction aux airs de chantier géant. Et c’est pas près de changer. Judith se reconnaît dans l’image de cette ville bousillée. Ce ne sera plus jamais comme avant. La réouverture des écoles en septembre dernier aurait dû permettre à sa vie de retrouver un semblant de normalité. Dans la réalité, le collège est désormais son endroit détesté.

Des élèves au personnel, la guerre a fait ressortir ce qu’il y a de pire dans le cœur des gens. C’est chacun pour sa gueule, et si tu peux piétiner sur celle des autres au passage, te prive pas. Au quotidien, son oncle est la seule personne qui ne la traite pas comme une sous-race. Pour le reste, c’est comme si le monde entier lui marchait dessus, et ne se retournait que pour exiger des excuses.

Judith arrive à l’entrée de la permanence : une salle trop grande et trop sombre, comme tout le reste. La pionne installée au bureau ne lui prête aucune attention, partagée entre regarder son smartphone et mâcher son chewing-gum la bouche ouverte. Face à elle poireaute une bonne quarantaine d’élèves éparpillés dans la salle. Certains reluquent leur téléphone, coincé entre les pages d’un cahier. D’autres roupillent carrément sur la table. Cette salle est toujours fréquentée : entre les travaux en ville, les trains qui ne circulent plus et les milliers de problèmes que connait la ville, il n’est pas rare que les profs arrivent à la bourre – voire n’arrivent pas du tout.

Judith serre les dents. Ultimatum a beau avoir foiré son coup : avec les conséquences de son attaque, il continue de faire chier le monde jusqu’au bout.

Toutes ces difficultés, tous ces problèmes… C’est trop pour Judith. Le monde qu’elle a connu a disparu, remplacé par un cimetière d’ombres. Déjà qu’avant, c’était pas très intéressant…

Ses seuls instants de bonheur éveillés sont désormais ceux passés à s’intéresser à ses héros préférés. Notamment à la plus célèbre des équipes : les Parangons. Ceux qui se sont battus pour sauver le monde. Ultranova, sa préférée, mais aussi le Corbeau, Twine, Toccata, Bluefox, Sentence et tant d’autres. Beaucoup d’entre eux ont péri aux mains d’Ultimatum, mais là où nombre d’équipes ont disparu, les Parangons tiennent encore debout. Dévastés par la guerre, dépassés par les affaires extérieures et endettés jusqu’au trognon ; mais unis.

Et ils continuent de fasciner Judith. Leurs activités, leurs pouvoirs, leurs déclarations dans les journaux, leurs exploits relatés à la télé, leurs biographies… Elle sait tout d’eux. Et comme beaucoup d’autres, elle a rêvé de rejoindre un jour leurs rangs.

Jusqu’à ce que le rêve bascule vers le monde du possible. Ses pouvoirs avaient été un cadeau miraculeux. Une chance inespérée d’oublier le passé, d’effacer l’horizon chargé de nuages et d’en dessiner un tout neuf. Avec son pouvoir, tout devenait alors possible.

Quitter l’école. Trouver sa vocation. Aider les Parangons à nettoyer les rues et à rétablir le calme. Ce serait elle qui sauverait les innocents, donnerait les interviews et aurait une page Wikipédia longue comme le bras. Ce serait pour avoir sa signature, que les gens feraient la queue durant des heures. Et enfin, elle donnerait un sens à sa vie. Elle dépenserait son temps et son énergie pour une cause utile – au lieu de se faire recaler par un bahut pourri.

« Tu vas rester plantée là longtemps ? s’agace la pionne d’une voix trainante.

— Euh… non », bredouille Judith.

La surveillante la considère d’un œil dédaigneux. Est-ce qu’elle va me voler dans les plumes, celle-là aussi ? Non… La fille rabat son attention sur son téléphone. Judith est tranquille pour le moment.

Et comme elle veut le rester, elle prend une place à l’écart, de la pionne comme des autres élèves. Elle pose son sac sur la table et sa tête dans ses mains. Elle soupire. Est-ce que son seul espoir de quitter cet endroit s’est vraiment volatilisé ? Elle ne peut pas croire qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Elle refuse d’y croire.

Peut-être qu’il n’est qu’épuisé ? Peut-être que ses escapades de la veille l’ont bloqué, le temps qu’elle récupère ?

Dans le doute, Judith tente de l’appeler de nouveau : les bras tendus sous la table, les doigts écartés, elle ferme les yeux et multiplie les efforts de concentration.

Reviens. Reviens, st’eu plaît.

Son ventre se noue; pire qu’épuisé, son pouvoir semble disparu. Elle a beau l’appeler, elle ne sent rien d’autre que son absence, comme un membre qu’on lui aurait coupé dans son sommeil.

La douleur envahit ses entrailles : sans son pouvoir, Judith était bonne pour se morfondre dans une vie morose, sans avenir. Rien ne l’attend, à part l’ennui. Rien d’autre ne vaut la peine. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi lui avoir accordé un pareil pouvoir ? Simplement pour lui faire miroiter le rêve de rejoindre les Parangons ? La faire saliver devant une carrière de superhéroïne, juste avant de la lui retirer sous le nez ?

Son front touche la table. La surface est couverte de gravures de bites et femmes nues. Judith ne reste pas longtemps dans cette posture : un rayon de soleil l’éblouit.

Judith ouvre grand les yeux. La lumière s’y engouffre et lui crame la rétine, mais elle n’y fait pas attention.

J’ai toujours utilisé mon pouvoir de nuit. Jamais de jour. Il ne fonctionne pas de jour ! C’est pour ça !

Elle se redresse, un sourire béat aux lèvres. Ce n’est qu’une théorie, mais l’idée de retrouver ses pouvoirs à la tombée de la nuit l’emplit d’une immense excitation. Tout n’est pas foutu. Elle a encore une chance de poursuivre son rêve.

Seule condition pour s’en assurer : attendre la tombée de la nuit. Et l’attente va être longue…

Judith s’adosse au mur. Autour d’elle, rien n’a bougé : les élèves sont tout aussi affalés que la surveillante. Elle fouille son sac à la recherche d’un manga, mais n’y trouve qu’un cahier de correspondance corné, des livres de cours empilés au hasard et les sandwiches de son oncle.

Elle vérifie sa montre. Plus d’une heure d’attente avant de sortir d’ici. Et puisque personne ne s’en prive, elle s’autorise à faire comme tout le monde dans cette salle : sortir son téléphone et traîner sur les réseaux sociaux. Mais à peine déverrouille-t-elle l’écran qu’une flopée de notifications lui bondit aux yeux.

Judith leva le sourcil. Voilà qui était très inhabituel : elle ne connaissait personne qui aurait pu la spammer à ce point. Elle se mord la lèvre et déroule le contenu des notifications. Elles ont toutes pour source une appli d’actualité autour des superhéros. Rassurée, Judith l’ouvre.

À la lecture du titre du premier, sa quiétude encore fébrile vole en éclats.

Non. Non. Je rêve…

La douleur explose dans sa poitrine. Les larmes inondent ses paupières.

« NON, PUTAIN, NON ! »

Judith se fait presque sursauter elle-même. Elle n’a pas fait exprès de crier ni de bondir de sa chaise. Autour d’elle, les regards la visent. La voix lointaine de la pionne lui ordonne sèchement de la boucler, de se rassoir et de ranger son téléphone.

Judith ne l’entend pas. Son esprit est écrasé sous le poids d’une seule phrase, celle du titre de l’article. Elle chasse les larmes de ses yeux d’un revers et relit attentivement, pour être certaine d’avoir bien lu.

Mais c’est écrit noir sur blanc, sous ses yeux.

ULTRANOVA RETROUVÉE SANS VIE À SON DOMICILE,

ASSASSINÉE À COUPS DE HACHOIR

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