Star Girl #4

Bong ! Bong ! Bong !

Putain, se dit Judith. On est déjà demain ?

Bong ! Bong !

Ses paupières dévoient ses yeux secs. Le réveil est encore plus violent qu’elle l’avait anticipé. Tout l’appelle à la chaleur et au confort de son lit – et pourtant, elle sait qu’elle doit se lever.

Bong ! Bong ! Bong !

Dans la pénombre de la chambre, elle roule sur le côté. Des coups secs et répétés sonnent à travers son radiateur, comme si quelqu’un s’acharnait contre la tuyauterie.

Elle grommelle un autre juron et jette un œil à son réveil. Quel genre de connard ose la réveiller à une heure pareille ?

Une heure pareille…

Ses yeux s’exorbitent. Le réveil affiche en gros caractères rouges 08:32. Son cerveau semble faire une rotation sur lui-même et lui balance les informations en pleine face :

Elle a raté la sonnerie de son réveil.

Il lui faut une heure pour rejoindre le collège.

Son examen de biologie commence à neuf heures.

L’adrénaline et la panique explosent dans sa poitrine. Elle bondit du lit. Putain, putain, putain !

Sans même prendre le temps de chercher d’autres vêtements, Judith attrape ceux de la veille et jaillit hors de sa chambre. La lumière du jour frappe ses mirettes comme si un boxer miniature venait de lui décocher un pain dans sa chaque œil.

Elle franchit le couloir en essayant d’enfiler son pull, avec pour résultat de se payer un mur à chaque pas. Un éléphant aurait plus de grâce.

Judith dévale l’escalier et boite jusqu’à l’entrée en enfilant son jean récalcitrant, ce qui ne manque pas de lui arracher une nouvelle volée d’injures.

« Tout va comme tu veux, Juju ? » lance une voix dans son dos.

Judith se retourne. Attablé dans le salon, une tasse à café en main, un journal sous le nez et le chat sur les genoux, son oncle Mark lui adresse un regard curieux. Curieux, mais aussi fatigué. D’épaisses cernes soulignent ses yeux et il semble plus pâle que d’ordinaire.

Mais à quoi je dois ressembler, les cheveux et le cul en l’air en train de sautiller dans son couloir ? se dit-elle, rouge de honte.

« J’ai pas entendu mon réveil, tonton ! Je vais encore être à la bourre au collège. Et en plus, j’ai un exam ce matin. »

Loin de se mettre en colère, Mark affiche un regard concerné. C’est, peut-être, l’une des choses que Judith ne parvient pas à expliquer : malgré le temps, il continue de tout lui passer et de se soucier d’elle. Ce, alors qu’elle enchaîne connerie sur connerie depuis qu’elle vit chez lui.

Il pose son journal et s’apprête à soulever le chat. Judith voit celui-ci plonger ses griffes à travers le pantalon de son oncle.

« Ce n’est pas grave, dit Mark avec son habituelle tranquillité. Je vais te déposer en voiture. 

— C’est gentil mais je me débrouillerai. Je ne veux pas te mettre en retard au travail. »

En vérité, Judith culpabilise d’être un boulet. Hors de question d’en rajouter une couche en servant de son oncle comme d’un taxi.

« Je ne risque pas d’être en retard : je viens de rentrer », répond Mark avec un sourire malicieux.

Ce qui ne manque pas de piquer la curiosité de Judith. Elle n’ignore pas que son oncle travaille dans la police et qu’un gros dossier l’occupe en ce moment. Mais elle n’en sait pas plus : Mark est tenu par le secret professionnel ou quelque chose du genre. Un truc qui l’empêche de parler de son boulot en détail. Judith n’y comprend pas grand-chose, mais ça a sans doute un lien avec les nuits blanches que son oncle multiple en ce moment.

Elle se force à repousser ses questions à plus tard. Il y a plus urgent. Elle finit par réussir à boutonner son jean et retourna le vestibule à la recherche de son sac – sans succès. Comme souvent, Judith sent sa poitrine enfler d’impatience, et c’est insupportable. Comme souvent, elle ne connait qu’un seul moyen de l’évacuer.

« Merde, à la fin ! Mon sac ! Mais bordel de chiasse de cul de couille de…

— Je croyais que ta psy t’aidait à te calmer sur les gros mots, lui rappelle Mark, mi-réprobateur mi-amusé. Ton sac, je l’ai trouvé en plein milieu du couloir ce matin. Il est dans la cuisine. Je t’ai mis des tartines pour ce midi. »

Judith glisse la tête par l’entrebâillement de la porte de la cuisine – miracle, son sac trône gentiment sur la table !

« Merci, tonton, s’écrie Judith. T’es le meilleur ! »

Depuis la table, Mark lui adresse un clin d’oeil.

« C’est toi, la meilleure, Juju. Maintenant, fous le camp !»

Le coeur un peu plus léger, Judith enfile ses chaussures et se jette à l’extérieur. La rue, sinistre et hostile la nuit dernière, apparait accueillante et lumineuse. En paix. Le jour était bien levé et la cohue du matin est déjà apaisée. Et plus encore : quelques flocons dégringolent du ciel, et une fine neige couvre déjà bitume et allées.

Judith se serait bien arrêtée pour mieux apprécier la première neige de l’année, mais pas le temps. Sa montre affiche 8:44. Plus de bus. Jamais elle n’y sera à temps.

Mais elle a un autre atout dans sa manche, et le calme des environs s’en porte garant. Elle se faufile à l’arrière de la maison, vérifie soigneusement les environs et active son pouvoir. En dépit du coup dur d’hier, une nuit de sommeil suffit à le recharger ; et à sauts de puce, elle serait au collège en un rien de temps.

Un immense sourire la gagne : son pouvoir est décidément la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée. Elle tend les bras, doigts écartés, et savoure d’avance la délicieuse sensation de l’énergie brute à travers son corps.

Sauf que…

Sauf que rien ne se produit. Judith ouvre de grands yeux et lèvre les mains.

Rien.

Son coeur rate un battement.

Où sont les particules d’énergie ? Où est la force terrible qui l’envahit chaque fois qu’elle appelle son pouvoir ? Elle tente de nouveau. Rien. La fatigue due à la nuit trop courte, peut-être ? Non… Même épuisée, elle peut d’ordinaire le sentir battre. Mais en cet instant, elle ne sent rien.

Judith sue à grosses gouttes sous l’effet de la panique. Elle ferme les yeux, s’assied au sol, tente de s’apaiser et se concentre.

Rien n’y fait.

Son pouvoir a disparu.

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