Star Girl #3

Judith retrouve son vieux vélo planqué entre deux poubelles, puis elle file vers la banlieue nord de la ville, le long des boulevards vides et des devantures brisées.

Elle roule sans encombre, mais le trajet lui semble quand même interminable. Son vélo se traîne. Il faut pousser fort sur les pédales pour actionner la chaîne rouillée. Les roues grincent, trahissent sa présence. Judith regarde par-dessus son épaule ; personne ne la suit. Elle se concentre sur la route. Faut continuer.

Son ventre grogne. Ses genoux tremblent. Son pouvoir l’a séchée. C’est, peut-être, son seul revers ; et quel revers ! Il suffit de taper un peu trop dedans, et hop : il la vide de son énergie, la laisse sur le carreau et se fait la malle. Après quoi, elle met un jour complet à récupérer complètement.

Jusqu’à présent, Judith a pu résoudre toutes les situations en peu de temps. Repérer les méchants, débarquer, balancer la sauce et s’enfuir avant que son pouvoir ne l’abandonne au mauvais moment ; c’est sa routine. Bon. Elle frime un peu, parfois. Rien que pour le style, mais rien de grave ; elle a toujours se gérer son pouvoir et contrôler ses limites.

C’est pourquoi elle redoute le jour où, justement, il la lâchera au pire moment. Alors qu’un criminel braquerait une arme contre sa tempe. Qu’elle bondirait d’un toit à l’autre. Qu’elle s’apprêterait à stopper un bus en marche. Son imagination ne manque pas de situations cauchemardesques.

J’ai encore été imprudente. J’ai été conne. Quelle idée, de faire la mariolle quand je sais que mon aura peut me claquer entre les doigts à tout moment ?

C’est là son problème : Judith ne peut pas s’en empêcher. Sous l’emprise de son pouvoir, elle perd la boule. Chargé d’énergie brute et gonflé à bloc, son corps lui confère un tel sentiment de puissance, d’invulnérabilité… C’est comme se retrouver dans un rêve où tout est sous contrôle, où plus rien ne peut lui arriver. Déconnectée du réel, au-dessus du monde, au-dessus de tout.

Judith évite le quartier Sotosa et s’engage sur le pont d’Aramore. Un détour de dix minutes, mais pas le choix. Elle observe les gratte-ciels. Sa mine s’assombrit.

Vitres brisées, sommets effondrés, murs fracturés. Et pas grand-chose d’autre. Un des plus beaux quartiers de la ville, réduit à un champ de ruines interdit au public depuis plus d’un an. S’y rendre, c’est un coup à se prendre un immeuble sur la tronche ; ou à se faire descendre par la mafia, qui s’est trouvé-là un excellent repaire. Judith se dit souvent que, le jour où elle aura la pleine maîtrise de son pouvoir, elle ira faire le ménage une bonne fois pour toutes.

Le pont franchi, elle s’engage dans l’avenue de la Muselle. Les carcasses de voitures et de poubelles calcinées s’alignent le long du trottoir. Judith lance des regards inquiets alentours. Elle ne compte plus le nombre d’emmerdeurs qui lui sont tombés dessus ici. Se balader ici seule la nuit sur un vélo pourri, c’est presque supplier de se faire agresser.

Calmos. T’es une superhéroïne, maintenant. Il peut rien t’arriver.

C’est de l’autopersuasion bas de plafond, mais ça marche. Judith inspire longuement. Elle ralentit l’allure et tâche de conserver ses forces, au cas où elle devrait se défendre.

Mais c’est sans croiser qui que ce soit qu’elle atteint la maison. Elle déverrouille le portail ; au fond du jardin où s’entasse un assortiment de bibelots improbables trône la maison. Lumières éteintes. Cette simple vue suffit à Judith pour se détendre : elle n’aura pas à s’expliquer de sa longue absence de ce soir.

Judith lâche le vélo dans l’herbe et ouvre la porte. La pénombre l’accueille – une pénombre ténue, rassurante. Le loquet n’est même pas posé que, déjà, elle se sent mieux. Les murs insonorisés donnent l’impression d’une bulle hermétique, à l’abri de ce monde de dingues. Un doux mélange d’odeur de cuir, de café et de tabac flotte dans l’air. Les vieilles photos aux murs lui sourient.

Elle est chez elle.

Sur le chemin de l’escalier, Judith ouvre le frigo et fouille le grand intérieur vide du regard. Elle n’a pas à chercher longtemps : un post-it rose collé sur un sac en papier attire son attention.

Pour la petite souris afamée, indique une écriture brute et irrégulière. Judith ne peut s’empêcher de sourire à la faute d’orthographe : Mark n’a jamais été un homme de lettres, mais il est aussi prévenant qu’un oncle peut l’être. Son écriture maladroite rend l’attention d’autant plus touchante.

Elle défait ses chaussures dans le couloir, et monte dans sa chambre sans un bruit. Elle referme la porte et enfonce l’interrupteur ; la lumière s’allume en même temps que la radio. Un bricolage que son oncle lui a appris. Le gros chat vautré sur son lit lève une mine ensommeillée à son adresse.

« … confirment une nouvelle victime, annonce la radio. Rendu sur place au cours de la nuit, le procureur a déclaré…

— Oh, merde ! murmure Judith à la vue de son horloge murale. Il est déjà une heure du mat’ ? »

Le réveil à six heures va être violent. Mais Judith écarte la pression du lendemain d’un haussement d’épaules ; perdue pour perdue, elle peut bien s’accorder quelques minutes de détente avant d’aller se coucher. Elle gratifie le chat de gratouilles sur la tête et bâille avec lui.

« … n’écarte pas la piste terroriste. Mais les premiers résultats des analyses révèleraient un lien avec la récente série de meurtres… »

Judith se laisse tomber dans sa chaise de bureau et déballe le sandwich. Thon-oeuf-mayo, son combo préféré. Elle l’attaque à grands coups de dent et frissonne.

Elle lève les yeux. L’Ultranova imprimée en grandeur nature la toise, tête droite et bras croisés. Judith lorgne son costume aux tons bleus et noirs. Elle a maintes fois tenté de forcer son aura à adopter la même couleur, en vain : à sa grande déception, l’énergie dégagée par son pouvoir est toujours trop claire.

Tant pis. Son ‘costume’ est déjà aussi cool que pratique. Trop de héros amateurs se retrouvent avec de vieilles sapes délavées en guise de costume, faute de budget, de compétences manuelles ou de costumier attitré. Judith, elle, n’a jamais eu à y réfléchir. Son pouvoir prend la forme qu’elle veut. Il suffit d’y penser, point. Que demander de mieux ?

« culpabilité ne fait aucun doute, selon Twine, continue la radio. Arrivé sur les lieux dans la soirée, le numéro 2 des Parangons aurait déclaré..

— Ferme ta gueule », marmonne Judith en même temps qu’elle coupe le volume. Après cette journée de taré, elle n’est pas d’humeur à entendre toutes les conneries des infos.

Elle avale le reste du sandwich et se couche, un œil sur le poster d’Ultranova. Fixé au le mur en face de son lit, pour que ce soit la première chose qu’elle voie le matin en se levant.

Judith se glisse dans les draps. La fatigue est là, mais elle rumine. Elle est une moins que rien depuis qu’elle est née, elle le sait : une gamine anonyme gâchant sa jeunesse sur les bancs de l’école, à ne rien faire, à ne rien apprendre. L’ennui et l’oisiveté vampirisent son quotidien. Rien dans son existence n’avait semblé digne d’intérêt jusqu’à récemment.

Rien, à part les héros – et surtout Ultranova. La plus grande superhéroïne de tous les temps, au moins. La rencontrer en chair et en os a toujours été un rêve hors d’atteinte. Ça semblait foutu : comment une gamine sans importance peut espérer attirer l’attention de quelqu’un qui sauve la Terre en guise de hobby ?

Mais son pouvoir change le rêve en espoir. Une fois maîtrisé, Judith – non, Star Girl – n’aurait aucun mal à se tailler une réputation. Elle pourrait même travailler avec Ultranova, et pourquoi pas (soyons dingos) rejoindre les Parangons ? C’est à portée. Ultranova ne manquerait pas de la prendre sous son aile, alors – c’était sûr et certain. Judith se voit presque, face à face avec son modèle, recevant la reconnaissance qu’elle a toujours espéré.

Tout ce qu’il lui faut, c’est se démarquer. Attirer l’attention, impressionner par un accomplissement, de quoi la rendre célèbre et l’arracher de la masse des héros de seconde zone.

Et Judith sait exactement comment faire. Les lèvres tordues en un curieux sourire, elle s’assoupit sous le regard d’Ultranova.

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