Star Girl #2

À cet instant, Judith croit y passer pour de bon. On y est. Le jour où son pouvoir lui était monté au crâne et où elle avait sous-estimé son adversaire. Comme ces gamines à la télé, qui se découvrent un pouvoir un beau jour et se prennent tout à coup pour Ultranova en personne. Le genre d’histoire à se finir devant la cour des mineurs, ou dans un fauteuil roulant.

Judith se sent percutée par… eh bien, la première impression qui lui vient à l’esprit est celle d’un rhinocéros. Un choc terrible, écrasant, comme si la Terre entière lui flanque une tarte. Ses pieds quittent le sol. Ses tympans explosent. Un tremblement ébranle son corps, ses muscles, ses dents, ses os jusqu’à sa moelle épinière.

Elle reste hébétée, assommée mais pas tout à fait inconsciente, suspendue entre un état comateux et une curieuse pensée :

Je suis pas morte ?…

Elle ouvre les yeux. Le ciel nuageux lui sourit. À cette vue, son coeur bondit dans sa poitrine : elle est en vie !

En vie, OK… mais dans quel état ?

Judith relève la tête et voit son corps étendu sur le bitume. Son pouvoir est toujours là– elle ressent la moindre particule d’énergie mener sa propre vie, comme autant de consciences rattachées à la sienne, entre les atomes de son corps et de son environnement.

Judith s’arrache au sol et titube comme une ivrogne. Elle tâte ses membres, son corps, son visage. Aucune blessure, pas même une égratignure. Même ses vêtements sont intacts.

Un vertige la prend soudain : depuis qu’elle possède son pouvoir, elle avait certes déjà compris qu’il l’immunise à la plupart des formes d’agression physique – à condition qu’elle l’active. Mais savoir qu’il est efficace à ce point ? Elle ne s’en serait jamais douté.

Son cœur bat plus fort. C’est un truc de fou. Elle imagine déjà sa description sur HyperHype, le site de référencement des superhéros.

Alias : Star Girl. Identité réelle : inconnue. Alignement : bon. Pouvoir : génération et contrôle d’énergie brute. Exploits : a survécu à une grenade dans la face.

La réalité la rappelle quand, au loin, des crissements de pneus confirment la fuite des braqueurs. En fin de compte, ces fumiers sont venus préparés, puisqu’ils ont sorti l’artillerie lourde dès qu’ils l’ont vue. Et quel genre de justicière laisse sa proie s’en tirer à si bon compte ?

Judith concentre son pouvoir autour de son corps. Les atomes d’énergie se multiplient, se densifient et se contractent. Comme projetée par une catapulte, elle rejoint le véhicule d’un bond de puce. Ses genoux fracassent le toit de tôle comme un bloc de polystyrène. La camionnette s’écarte brusquement et percute un arbre dans une tempète de tôle pliée et de verre brisé. Judith roule au sol, protégée par son aura.

Elle se redresse, le souffle court. Le long du trottoir voisin, plusieurs curieux se sont déjà regroupés et observent. Une bonne majorité filme la scène avec son smartphone ; quelques rares autres utilisent leur propre appareil pour prévenir les secours. Judith tâche de se redresser de tout son mètre cinquante-six et d’adopter une posture héroïque.

Mais l’équilibre lui manque. Le monde tangue, comme pris d’une embardée. Elle sent le choc du sol contre son postérieur avant même de comprendre ce qui lui arrive.

J’ai encore abusé. J’ai été trop conne ; voilà, ce qui m’arrive.

Elle peine à se redresser, sans cesser de se flageller intérieurement. Quand va-t-elle faire gaffe avec son pouvoir ? Déjà qu’elle manque de tomber dans les pommes à chaque fois qu’elle en abuse ; alors se prendre une grenade en pleine poire et continuer de tirer sur la corde ? Évidemment, que son corps allait finir par lâcher !

Elle baisse les yeux : son aura a déjà diminué, à tel point que ses vêtements transparaissent sous la lumière bleutée. Même son masque s’atténue et commence à dévoiler son visage. La panique s’engouffre dans ses poumons et bloque son souffle : si quelqu’un parmi les badauds la reconnaît, elle est cuite.

Des mouvements venant de la camionnette attirent son attention ; l’une des portières vient de s’ouvrir. L’un des braqueurs s’élance, le visage en sang et un bras plaqué contre son corps. Il bouscule les passants et s’engouffre dans une ruelle.

Judith est à un cheveu de lui donner la chasse, mais elle se retient au dernier moment. Poursuivre le type l’oblige à passer sous le nez des badauds, dont le nombre grossit à vue d’œil. Une sacrée prise de risque, alors que son costume – et surtout son masque – s’effrite à vue de nez. Les probabilités que quelqu’un la reconnaisse sont minces… Mais réelles. Et Judith ne connait que trop bien le traitement réservé aux justiciers hors-la-loi, a fortiori aux mineurs.

Elle se fait déjà assez emmerder comme ça dans la vie de tous les jours. Elle n’a pas besoin qu’on l’enferme en plus entre quatre murs avec des super-délinquants pour seule compagnie. Aussi fait-elle rapidement le calcul, et décide de se carapater avant que quelqu’un ne la reconnaisse.

C’est là qu’on laisse la police faire son boulot, se dit-elle pour se réconforter. Mais elle ne peut empêcher la culpabilité de la tenailler, tandis qu’elle se fraye un chemin entre les poubelles pour regagner sa maison.

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