Star Girl #1

« Dites donc, les gars. Vous êtes tellement en rade de thune que vous vous prenez aux vieux, maintenant ? »

Les braqueurs tournent leurs tronches d’ahuris vers Judith. Celle-ci ne peut réprimer un sourire.

Une entrée réussie a toujours un petit goût de satisfaction. Et la sienne est réussie. Mains sur les hanches, sourire aux lèvres, plantée dans l’entrée pour bien barrer la route des malfaiteurs. Elle en vient presque à se questionner sur la bêtise teintée de surprise étirée sur leurs faces.

Peut-être parce qu’ils n’attendaient pas qu’un masque débarque ici, dans ce quartier pourri… après tout, les vrais superhéros du coin ont d’autres choses à faire que de ferrer les braqueurs. Ou peut-être qu’ils sont surpris par l’aura superposée à la silhouette de la jeune fille.

Judith lève une main lumineuse devant mon visage. Elle n’aurait troqué ce pouvoir pour rien au monde. Faut avouer qu’un pouvoir qui dispense de se bricoler un costume, c’est assez cool : des pieds à la tête, des flammes bleutées voilent son corps telles un bouclier spectral.

« Je sais, ça impressionne toujours. » Une étincelle noire s’échappe de ses doigts. L’un des types tressaille. Comme prévu. « Oh, t’as eu peur ? reprend-elle. T’as bien raison, mon couillon. »

Sans se laisser démonter, l’un des braqueurs lâche la cravate du caissier et pointe son flingue sur Judith. Son arme détonne une fois – deux fois – trois fois. Les coups de feu explosent dans l’espace clos, assourdissants…

… mais pas plus dangereux. L’aura de Judith a encaissé les tirs, sans pression ; elle ressent au pire un léger fourmillement dans la poitrine.

« Encore une connasse pare-balle », grogne l’un des hommes cagoulés. Il éclate la gueule de la patronne d’un grand coup de matraque. Des dents cassées et du sang volent contre le mur. « Descendez cette pute, qu’on se… »

Il n’a pas le temps de terminer. Jaillie de la main de Judith, une colonne d’énergie brute le percute en plein visage. Le type s’effondre raide – pas mort, mais pas loin. Ses potes ouvrent de grosses billes. La justicière tourne sa paume vers eux en guise d’avertissement.

« Y en aura pour tout le monde, les gars. Bougez pas, ou je vous jure que je vous explose. »

Derrière son masque lumineux, les yeux de Judith détaillent les tenanciers de l’épicerie. L’homme s’est précipité vers sa femme et la tient dans ses bras. Elle git inconsciente, la bouche en sang. Les enculés, se dit Judith. Ces deux vieux auraient pu être ses grands-parents. Le papy aussi semble s’être pris une branlée : son nez est cassé et l’un de ses yeux ressemble à une vieille prune. Judith cherche son regard, elle s’apprête à lui dire que tout va rentrer dans l’ordre.

L’occasion lui échappe. L’un des types tire un couteau et essaie de lui planter dans la gorge. Elle n’a pas besoin d’esquiver ; la lame se tord net sur son aura.

Sans forcer, elle empoigne le mec par la gorge et le projette en avant. En temps normal, jamais sa carrure de gamine famélique ne lui aurait permis de soulever un homme adulte. Mais ainsi chargé d’énergie, son corps déploie une force terrifiante, y compris pour elle-même. Le type décolle du sol, pulvérise la vitrine et roule dans la rue. Ses deux potes suivent le même chemin.

Avant de sortir, Judith adresse un regard complice aux épiciers – ils ne le lui rendent pas, tout tremblants et meurtris qu’ils sont.

Dehors, les braqueurs se carapatent vers une camionnette parquée non loin. Elle s’élance à leur suite ; son pouvoir la propulse droit sur le véhicule.

« Bah, les mecs ? Vous partez déjà ? On s’amuse bien, pourtant ! »

Judith marque un temps d’arrêt. Cette réplique est plutôt nulle, mais sur l’instant, rien d’autre ne lui était venu à l’esprit. Elle aurait aimé être comme ces masques capables d’improviser de super punchlines à tour de bras. Sans doute a-t-elle besoin d’un peu de pratique – ou d’un bon agent.

Elle reprend conscience de l’instant quand l’un des hommes plonge son bras dans l’habitacle de la camionnette et en sort une mitraillette. À l’instant où il ouvre le feu, Judith se fend d’un gloussement. Les balles s’écrasent sur son aura et rebondissent sur le bitume.

Judith sourit et s’avance sous la pluie de balles, pas à pas, avec une lenteur calculée rien que pour se la jouer. Elle n’a son pouvoir que depuis quelques semaines, mais elle a déjà bien conscience que celui-ci est tout pété. Force surhumaine, mobilité augmentée, résistance aux balles et aux armes blanches : elle avait tout ce dont un masque peut rêver, elle l’a, tant que son aura l’entoure.

Elle s’immobilise et fait mine de se curer l’ongle. Elle attend patiemment que le type vide son chargeur. Toute intimidation repose sur la mise en scène, avait un jour dit un superhéros local à la télé. Et encaisser les balles sans broncher, si ça, c’est pas de la mise en scène de fou !

La camionnette démarre soudain et l’un des types jette un truc par la fenêtre. Dans la pénombre, on dirait une balle.

Ils cherchent à détourner mon attention avec une baballe ? Pour qui ils se prennent ?

Le véhicule s’éloigne. Judith concentre l’énergie à travers son corps pour le frapper à distance. Mais elle entend alors le son lourd et métallique de la ‘balle’.

Elle baisse les yeux. Son sang se glace dans ses veines.

Judith n’aime pas vraiment les films d’action ni de guerre, et elle ne peut pas vraiment prétendre s’y connaître en arme. Mais elle en savait assez pour reconnaître une grenade à vue de nez. Surtout quand celle-ci se tient, dégoupillée, entre ses pieds.

Et merde.

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