Sentence #6

Un hurlement étouffé s’élève depuis le bâtiment. Sans un mot de plus, Sentence phase et se glisse à travers le mur. Aucun mouvement dans l’entrée, et Puzzle-Man n’est déjà plus dans les environs.

Elle s’élève alors en profitant du mur et grimpe ainsi les étages, aux aguets. Sous cette forme éthérée, ses tympans peinent à capter les sons et ses rétines ne retiennent presque plus la lumière. Un avantage de taille compense toutefois sa cécité et sa surdité : son corps devient bien plus sensible aux vibrations. Le moindre déplacement d’air lui parvient depuis plusieurs mètres.

D’où son habitude de se déplacer à travers la matière. Ainsi enfermée dans un mur, elle est à la fois invisible à tous les yeux, mais elle sent tous les mouvements de l’immeuble traverser le béton, du rat en train de grignoter dans son coin aux bruits qui proviennent du quatrième étage.

Sentence laisse son corps travers la matière jusqu’à leur source et s’arrête dans le plafond du troisième. D’ici, elle capte une respiration hachée ainsi que, plus loin, des pas lourds et lents… Pigboy. J’en suis sûre.

« Je t’ai déjà dit tout ce que je savais, gémit une voix d’homme. Putain, mais tu vas continuer comme ça pendant longtemps ? »

Le sang de Sentence bout rien qu’à entendre cette voix entre mille. La haine a cet avantage de marquer la mémoire à vie. Blitzgriek. L’un des lieutenants d’Ultimatum, évanoui dans la nature depuis la fin de la guerre. Un connard arrogant doté d’un pouvoir dévastateur – celui de se mouvoir plus vite que la lumière. Avec ce pouvoir, Blitzkrieg l’avait écrasée – pas seulement vaincue, mais humiliée – plus d’une fois.

Depuis le temps qu’on cherchait cette raclure. C’est à Sotosa qu’il se planquait ?

Les pas s’interrompent. Sentence sent Pigboy abattre son hachoir. Impossible de déterminer ce qu’il a coupé, mais la voix de Blitzkrieg retentit puis se brise comme s’il s’en était trop servi. Pigboy est certes l’ennemi, mais elle ne peut s’empêcher d’éprouver une vague gratitude. Ce fils de pute n’a que ce qu’il mérite.

Elle sent une silhouette massive s’agenouiller. La voix de Blitzkrieg tremble tellement que Sentence a mal pour lui. Il faut dire qu’avec un pouvoir comme le sien, il n’a pas vraiment l’habitude de faire face à ses adversaires. Courir vite et frapper par-derrière, voilà tout ce qu’il sait faire. Il y a deux catégories de périhumains : ceux qui voient leur pouvoir comme un don, et les gros cons avec des tactiques de lâche.

Mais alors… Comment Pigboy a l’a attrapé ?

« Fais pas ça, implore Blitzkrieg.

— Pour la dernière fois. Où est Mirage ?

— Mais je n’en sais rien, putain ! »

Sentence ne l’a jamais rencontrée directement, mais Mirage a la réputation d’une des plus féroces partisanes d’Ultimatum. Qu’est-ce que Pigboy a derrière la tête ? Traquer les derniers résidus de l’armée d’Ultimatum ?

« … D’accord, dit Pigboy. Je te crois. Quelles sont tes dernières paroles ?

— Mes quoi ? Mais je t’ai dit tout ce que je savais ! Laisse-moi partir.

— Non. »

Pour Sentence, la mort de Blitzkrieg signifie simplement un fumier de moins sur la Terre. Si ça ne tenait qu’à elle, elle encouragerait même Pigboy. Mais le code d’intégrité des Parangons la pousse à intervenir. Et quand bien même son étude du Code remonte à loin, elle se souvient de cette tournure : chaque vie vaut la peine d’être sauvée.

Elle repousse donc ses pensées de côté, jaillit du sol et déphase. Ses sens lui bondissent dessus, s’y réaccoutumer lui demande un instant. Pigboy est là, à genoux sur la poitrine de Blitzkrieg, les mains refermées sur sa gorge.

Le premier réflexe qui lui vient est de lui flanquer un coup de pied en plein visage. Il chute en arrière et trébuche. Avant qu’il ne s’immobilise, Sentence presse un doigt sur son oreillette et déclare : 

« Je le tiens. Quatrième étage, sud.

— J’arrive, répond aussitôt Twine. Ne l’engage pas seule.

— Trop tard.

— Je fonce. Tiens bon. »

Elle reporte son attention vers le fond de la pièce. Deux yeux glacés se découpent dans la pénombre. Sentence frémit ; elle ne se sentirait pas moins exposée d’avoir deux pointeurs de sniper braqués sur le front.

Une seconde s’écoule. Ils se fixent. Seule la respiration saccadée de Blitzkrieg trouble le silence. Sentence n’ose pas lâcher Pigboy des yeux, mais elle devine le corps de l’anta allongé dans une mare de sang, à côté d’un petit tas de ses propres membres.

Pigboy se relève. Il est aussi épais qu’Einhart l’a décrit. Sa carrure vaut celle de Morgenstern et sa seule présence rend l’air plus compact. Son regard ressemble aux nuages noirs qui précèdent l’orage. Sentence frémit mais maintient ses deux pieds rivés au sol. C’est comme être piégée dans un placard en compagnie d’un taureau en colère.

Pourtant, Pigboy a tout l’air humain. Sa tête de cochon et son tablier souillé ne sont qu’une mascarade, une mise en scène destinée à intimider – elle le sait, elle se le répète. Cependant l’étau de la peur compresse sa poitrine. Sous son masque, elle se force à prendre de longues inspirations. Ne panique pas. Il ne peut pas te blesser. Tu n’as qu’à phaser.

Son attention glisse alors sur ce qu’il reste de Blitzkrieg. Lui aussi, espérait se reposer sur son pouvoir. L’aiguillon de la panique lui titille les entrailles. Les souvenirs d’Ultranova et du Corbeau remontent à la surface comme des corps noyés et gonflés par la pourriture.

« Anissa », déclare Pigboy de sa voix d’outre-tombe, et à l’entendre prononcer son prénom Sentence sent sa résolution s’ébranler. « Si tu es là, c’est que les autres Parangons ne sont pas loin.

— D’où tu connais nos noms ? » l’invective Sentence.

Pose-lui des questions. Fais-le parler. Gagne du temps.

« Je connais tout de vous, dit Pigboy. Qui t’accompagne ? Simon et Dominique, sans doute ?

— Qu’est-ce que tu nous veux ? Pourquoi tu t’en prends à nous ? »

Dans un cliquetis de chaînes, un absurde hachoir se matérialise dans la main de Pigboy.

« Tu as bien fait de venir à moi directement. Ça m’évitera de te chercher. »

Plus par instinct que par réflexe, Sentence phase immédiatement. Avant qu’elle n’ait le temps de le sentir arriver, le hachoir fend sa forme spectrale et explose le mur derrière elle. D’un geste souple trahissant l’aisance, Pigboy tire sur la chaîne reliant l’arme à son bras et la ramène à lui.

Sentence déphase et lève les mains pour dégainer ses matraques. Sous son haut de visage porcin, Pigboy se fend d’un petit sourire. Il arme alors son bras et jette son hachoir au sol. La tête de Blitzkrieg roule sur le plancher.

Sentence le sait, si elle survit aujourd’hui, cette vision la hantera jusqu’au restant de ses jours.

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