Sentence #5

La Mustang fonce à travers le tunnel qui relie le coeur de la ville avec le QG. Les barrières de sécurité s’abaissent une à une sur leur passage. Le véhicule file à telle allure que, plus d’une fois, Sentence se prend à redouter qu’ils percutent une des barrières.

Le poste de radio est allumé depuis le démarrage. Entre les parasites, on peut entendre l’une des fréquences cracher :

« Alexia Travis, entrepreneuse immobilière et fidèle de l’Église insécable, s’est immolée cet après-midi sur le parvis du palais de justice. Plusieurs témoins rapportent l’avoir vue brandir un drapeau américain, devenu symbole de contestation des Parangons depuis la destruction de Baltimore en 2011… »

Twine coupe la radio d’un geste hargneux.

« Immolée ? murmure-t-elle. Eh ben…

— Ils ne savent pas ce qu’ils racontent, grommelle Twine. À ce niveau de malhonnêteté, ce n’est plus de l’information, c’est de la propagande. »

Sentence lui accorde un regard en coin.

« Je n’étais pas là en 2011, mais… il me semblait que Baltimore, c’était de notre faute.

— Non, c’est de la leur. Ce désastre est le fruit d’une escalade absurde entre leur gouvernement et nous, mais en définitive, c’est bien les États-Unis qui nous ont posé un ultimatum. Ou bien les membres des Parangons se livraient à la justice américaine, ou bien les États-Unis envoyaient leurs troupes en Europe. À aucun moment ils ne nous ont laissé le choix.

— C’est Ultranova qui est intervenue à l’époque, c’est ça ? Elle ne pouvait pas simplement faire sauter un ou deux bâtiments, au lieu de raser une ville entière ? »

Même sans le regarder directement, elle sent que l’humeur déjà terne de Twine bascule dans le noir complet. Le rugissement du moteur s’amplifie et Sentence se sent attirée par son siège.

« Ultranova a fait de son mieux, répond-il avec hargne. Tu aurais préféré que l’Europe se retrouve à feu et à sang, peut-être ?

— J’aurais préféré que personne ne meure. Pourquoi est-ce que tu te braques, tout à coup ?

— Tu ne sembles pas comprendre notre position. Les Parangons combattent l’injustice à travers le monde, et c’est pour ça qu’ils ont une cible dans le dos. Nos actions dérangent les puissants. Si les Parangons n’existaient pas, l’URSS et les USA détruiraient le monde. »

L’exagération caricaturale déclenchez chez Sentence un petit rire. Mais Twine ne semble pas le prendre comme une plaisanterie :

« Ça te fait rire ? Dans quel état serait le Japon aujourd’hui si Météore n’avait pas dévié Fat Man et Little Boy ? Si nous n’étions pas intervenus, que se serait-il passé en Mandchourie, en Corée, au Cambodge, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak ? Dans quel état serait l’Europe si nous avions laissé leurs armes nous menacer ?

— Je ne rabaisse pas tout ce que les Parangons ont fait pour le monde, s’agace Sentence. Simplement, je pense que raser Baltimore était peut-être… un peu… extrême. »

Elle a beau essayer de nuance sa phrase, le mot extrême claque comme un coup de tonnerre.

« Ça leur a servi de leçon, persiste Twine. Les États-Unis ont toujours pensé pouvoir contrôler le monde. Il était temps que quelqu’un les remette à leur place.

— Qui contrôle le monde, alors ?

— Personne. Et c’est notre boulot de servir de balancier. »

Sentence se tord le cou pour chercher le regard Puzzle-Man, mais celui-ci est empilé en tas de membres sans visage. Il n’a jamais été grand amateur de ces sujets de toute manière. Éternellement neutre, peu importe la manière dont on essaie de l’impliquer. Peut-être a-t-il raison. Alors, elle décide que cette conversation a trop duré et qu’il est temps de cesser de l’alimenter.

La Mustang émerge en fin du tunnel. La clarté du jour est telle que Sentence est forcée de plisser les yeux. Est-ce la réverbération du soleil sur la neige, ou cette dernière qui est plus blanche qu’ordinaire ? Dans tous les cas, la surprise l’envahit quand la voiture s’engage sur le périphérique. Les flocons chutent, si drus et nombreux, qu’on croirait presque à une pluie de coton.

Le froid glacial ne tarde pas à envahir le véhicule et à s’attaquer aux doigts de Sentence. Elle plonge les mains loin dans ses poches. Le froid ne lui réussit jamais. À moins de porter des gants et des moufles, elle passe ses hivers les doigts gelés et la goutte au nez.

Heureusement, elle est sur le point de se réchauffer. Malgré la circulation laborieuse, il ne faut pas longtemps à Twine pour trouver la bonne sortie. Les tours de Sotosa, immenses et sinistrées, s’étirent au-dessus de leurs têtes au moment où ils descendent du véhicule. Puzzle-Man s’écoule à travers la portière et reprend forme humaine en un clignement d’yeux. À partir de là, ils franchissent le barrage de sécurité sans encombre – le jour est encore loin où ce quartier sera de nouveau ouvert aux civils – et progressent vers l’adresse transmise par Qwartz.

Il leur faut s’enfoncer parmi des bâtiments dont la hauteur et la proximité bannissent la lumière du soleil hors des rues. Les courants d’air qui y sifflent ne font rien pour arranger le froid. Sentence progresse d’un pas précautionneux, ses chaussures légères loin d’être adaptées pour marcher dans la neige, et se frictionne les mains avec énergie.

« T’as pas froid, avec tes tongs et ton short ? lance-t-elle à Puzzle-Man.

— Jamais. J’ai tout le temps chaud. Pour moi, là, c’est la température idéale.

— C’est un effet de ton pouvoir ?

— Pas du tout. J’ai toujours été comme ça.

— Eh ben… Tu as bien de la chance.

— Ne m’en parle pas. Je n’imagine pas le calvaire, si je devais récupérer une tenue complète à chaque fois que je me disperse.

— C’est cet immeuble, déclare soudain Twine. Je n’ai pas le sentiment que Morgenstern et Sam sont arrivés, mais Pigboy est entré là-dedans il y a dix-sept minutes. Vous savez quoi faire ? »

Puzzle-Man sait manifestement quoi faire, puisqu’il se disperse au sol et envoie de multiples parties de son corps en reconnaissance à travers le bâtiment. Quant à Sentence, elle entre en phase et se dirige vers la porte.

« Sentence, l’interpelle Twine. Si tu croises Pigboy, ne tente rien contre lui.

— Tu es sûr ? Il suffirait que je lui arrache le coeur, et ce serait terminé. 

— Je sais. Mais avant ça, j’ai l’intention de lui faire avouer ses motivations. »

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