Sam & Gary #4

Sam n’a cependant pas le temps de sortir de la salle. La porte s’ouvre et découvre une énorme silhouette sombre. Pris au dépourvu, il se fige et lève les yeux vers un étrange masque lisse.

« Oh, pardon. Morgenstern, c’est ça ? se rappelle-t-il.

— Morgernsturn ? »

Le géant en armure s’avance dans un concert de cliquetis. Une femme vêtue d’une robe noire et rose le suit à l’intérieur. Elle est grande de taille et forte de carrure, et capte le regard de Sam un peu plus qu’il ne le voudrait.

« Qui êtes-vous ? demande-t-il.

— Oranne, répond-elle. Je suis chargée de t’habiller.

— Ah ?

— Notre costumière, ajoute Morgenstern de sa voix caverneuse. C’est elle qui fabrique nos tenues et nos armures.

— Et qui les répare, aussi, précise Oranne.

— Oh. Ça a l’air… intéressant, dit Sam par défaut.

— La grosse éclate. » Oranne laisse chuter son sac de toile et tire un ruban de sa ceinture. « Bouge pas, faut que je prenne tes mensurations.  »

Interdit, Sam les dévisage tour à tour.

« Vous voulez me faire un costume ? Qu’est-ce que j’en ferais. »

D’après le grognement que laisse échapper Morgenstern, la question ne lui plaît pas du tout.

« Il paraît que tu veux rejoindre les Parangons.

— Oui et non. On ne m’a pas laissé le ch–

— Peu importe. Tu es désigné pour être l’un des nôtres depuis près de deux semaines. Deux semaines, et tu n’as toujours pas fini ton initiation. Tu n’es qu’un touriste. Ça suffit. Les Parangons ne veulent peut-être rien dire pour toi, mais je ne te laisserai pas salir notre réputation plus longtemps. À partir d’aujourd’hui, je prends les choses en main. »

Linitiation ! Twine lui en a vaguement parlé, à son arrivée. Sam ne s’est pourtant pas plus intéressé à la question ; il pensait qu’on lui confierait une mission quelconque, ou quelque chose du goût. Et il faut dire que ses propres occupations le tenaient d’ordinaire bien éloigné des préoccupations des Parangons.

Oranne s’approche de lui et repère soudain Gary, tout occupé à dévorer sa pomme de terre.

« Est-ce que… c’est Gary ? »

L’intéressé interrompt son grignotage pour taper sur son ventre et prononcer :

« C’est moi, Garu.

— Quoi ! Il sait parler ?

— Je sais parlu. »

Sam soupire, et surprend le regard que Morgenstern adresse à la peluche. En dépit de son visage masqué, sa posture trahit son hostilité.

« C’est lui ? Je pensais qu’il était plus gros.

— Il peut le devenir, confirme Sam. Mais il reprend toujours son apparence normale.

— Mon apparence normule ?

— Eh ben, grogne Morgenstern. J’espère que Twine et Toccata savent ce qu’ils font. C’était leur idée, de te recruter. »

Quelle idée de merde, pense Sam.

« Tiens-toi droit pendant que je mesure », ordonne Oranne.

Il obtempère sans s’empêcher de demander :

« Cette histoire de costume… c’est pour de vrai ? Je veux dire, ce n’est pas comme si j’avais besoin de masquer mon visage, ou de…

— Écoute-moi bien, gronde Morgenstern. Un Parangon, c’est trois choses. Un nom. Un costume. Un exploit. »

Ah, je me souviensc’est ça, l’initiation. Réaliser un exploit. Eh bé, c’est pas gagné.

« Pour le moment, tu n’as aucun de ces trois-là », poursuit Morgenstern sans se douter que Sam est d’accord avec lui, à une exception près :

« J’ai au moins un nom.

— Un nom civil, crache le géant en armure avec dégoût. Mais c’est l’alias qui fait de toi quelqu’un de mémorable. Un Parangon n’est pas un individu. C’est une figure, un modèle pour la population. Pour ça, il te faut un nom évocateur.

— Puzzle-Man… veut-il citer en contre-exemple.

— Puzzle-Man est un bouffon. Ne prends jamais exemple sur lui.

— On se tient droit et on arrête de gigoter, oui ? ordonne Oranne pendant qu’elle le mesure. Combien tu pèses ? »

Honteux sur la question de son physique, Sam est incapable d’articuler la réponse :

« Qurx kilos, parvient-il à marmonner.

— Combien ?

— Quarante-six kilos, dit-il à peine plus fort.

— Non ? Quarante-six ? répète Morgenstern, ahuri. Même la gamine du flic, là, Julie, elle pèse plus lourd que toi.

— Judith, corrige Oranne.

— Ouais, ouais, peu importe. Quarante-six kilos… Va falloir manger plus. »

Rendu curieux par les mesures d’Oranne, Gary s’approche de sa démarche vacillante. Il trébuche dans le sac de couture et se redresse avec un bout de tissu sur la corne.

« Ça s’monge ?

— Non, Gary, répond Sam.

— Ça s’monge ! insiste Gary.

— Gary, non.

— Ça s’monge », conclut Gary.

Il faut un moment à Oranne pour rompre sa concentration et comprendre ce qui se passe.

« Il est en train de manger ma soie, dit-elle, trop éberluée pour se mettre en colère.

— Je te la repaierai, promet Sam.

— Le costume, c’est une chose, reprend Morgenstern. Mais l’alias l’est encore plus. Il te faut un nom marquant.

— Quel genre de nom ?

— Mais j’en sais rien. À toi de décider. »

Sam lève le nez en l’air à la recherche d’inspiration, mais Oranne lui replace la tête droite. Son regard tombe sur Gary, tout occupé à son repas de tissu.

« Tu peux partir sur un nom en Anglais, poursuit Morgenstern. Classique, efficace, exportable. Mais la mode, en ce moment, c’est de prendre la langue de ton pays d’origine. D’où tu viens ?

— D’ici.

— Tant mieux. T’auras moins à t’embêter. »

Oranne replie alors son mètre et attrape son sac.

« J’ai fini. Ton costume sera prêt la semaine prochaine.

— Déjà ? s’étonne Sam. Tu ne m’as même pas demandé ce que je voulais.

— Oh, ne t’inquiète pas pour ça. Il te plaira. » Elle dépasse Morgenstern. « Je retourne à l’atelier. On se voit demain.

— On se voit demain, reprend le géant. Si tu croises Ed, préviens ce vieux cochon que mon armure a besoin d’une révision. »

Oranne quitte la salle sans un mot de plus dans un froissement de tissu. Morgenstern se tourne vers Sam.

« À nous deux, maintenant. Un costume et un nom en cours ; maintenant, il te reste un exploit pour prouver que tu es bien des nôtres.

— Un exploit, murmure Sam. Oui, oui. Tout à fait. Quel genre d’exploit ? »

Même le masque lisse ne suffit pas à contenir l’air mauvais du géant.

« J’en ai un tout trouvé. T’inquiète pas, même pour toi, ce sera de la tarte. »

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