Sam & Gary #3

Incapable de retrouver Sentence dans l’immensité du QG, Sam se résoud à déposer ses affaires dans sa chambre, prendre le vestibule en sens s’inverse, se rendre compte qu’il a oublié Gary dans sa cage retourner le chercher, et rejoindre Sam entre dans la salle commune.

Dans l’ensemble, le QG brille par son austérité : tout est gris, impersonnel, moderne voire futuriste mais sans personnalité. Cette salle fait pourtant figure d’exception. L’espace est vaste, chaleureux, accueillant. Un coin salon meublé de sofas et d’une longue table basse est l’endroit idéal pour une partie de cartes. Non loin, un comptoir accompagné de chaises hautes marque la partie bar. Un peu à l’écart, un endroit clos meublé de fauteuils proches et de tables semble pensé pour les entretiens plus privés. Enfin, au fond de la salle un vaste plan de travail délimite l’espace cuisine.

Sam dépose Gary et ouvre la porte de la réserve. Entre les caisses, les sacs et les boîtes proprement alignés, il finit par dégotter un sac de pommes de terre de dix kilos. Presque bien trop lourd pour ses bras en cure-dent, mais il parvient à le hisser sur son dos et le porter jusqu’au comptoir.

« Pôtates ? subodore Gary.

— Pôtates.

— Pôtates !  »

Sam éventre le sac et lance une pomme de terre à Gary – un peu trop haut pour lui. Il bondit ; ses petits bras se referment sur l’objet de sa convoitise. Dans son élan, il chute par-dessus le comptoir.

« Oh ! Désolé mon vieux, je n’ai pas exprès.

— Pôtate… » répond-il d’un ton presque suave.

Aidé de la paire d’ailes apparue dans son dos, Gary se hisse dans les airs et entame sa pomme de terre avec la voracité d’un lion. Malgré les années, les capacités exercent toujours sur lui une certaine fascination. Lui aussi, il aimerait bien que son corps se métamorphose de lui-même pour toutes les circonstances où il en aurait besoin.

Sans rien d’autre à faire pour le moment, Sam se sert une bière et allume la TV. Sur la principale chaîne d’information en direct, un expert en droit des périhumains commente l’intervention des Parangons de ce matin. Le télétexte le désigne comme “Pr. Sangario”.

« L’immission des Parangons dans la sécurité de nos concitoyens ne soulève qu’une question. À quel point notre pays est-il ancré dans l’archaïsme pour accepter que les superhéros se mêlent encore à la chose publique ?

— Donc d’après vous, professeur, les Parangons ont eu tort de s’interposer entre les policiers et ce monstre ? l’interpelle la journaliste.

— Bien entendu. Les Parangons d’aujourd’hui ne sont pas les justiciers masqués d’hier. Aujourd’hui, les superpouvoirs causent plus de mal que de bien. Dois-je vous rappeler le nombre de jeunes gens que décèdent chaque année en tentant d’imiter leurs exploits ? Cette mascarade doit cesser.

— Vous êtes pour l’interdiction pure et simple des Parangons ?

— Je l’ai toujours été. Et même si ma voix était minoritaire avant la guerre, je suis loin d’être le seul à tenir ce discours aujourd’hui. Après tout, Ultimatum aurait-il représenté une telle menace si les Parangons ne l’avaient pas formé à utiliser ses pouvoirs ?

— Êtes-vous sûr que la police seule a les moyens d’assurer la sécurité de nos concitoyens ? D’après les derniers chiffres, les effectifs des agents de la police de Doveport ont chuté de moitié depuis le début de la guerre, sans compter les coupes budgétaires de…

— Comme vous le savez, trancha l’expert, les Parangons brassent des sommes faramineuses. Twine – ou plutôt Monsieur Simon Solomos, a beau se cacher derrière la chimère du déficit. Les faits sont là : leurs ressources dépassent de loin celles de la police. Pourquoi le gouvernement ne pourrait pas réquisitionner ces fonds colossaux pour nourrir une oeuvre d’utilité publique ? Si les superhéros veulent toucher aux fonctions régaliennes de l’État, ils n’ont qu’à travailler pour l’État. Les Amériques ont conduit cette réforme il y a plus de vingt ans. L’Angleterre, la France, la RFA, tous l’ont fait. Même la Chine et l’URSS l’ont fait ! Le monde est passé à autre chose, et nous, nous avons une guerre de retard… Pour ainsi dire.

— Professeur, l’URSS a récemment déclaré son intention d’interdire toute présence périhumaine sur le sol soviétique. Pensez-vous que nous devons suivre cet exemple ?

— Madame, nous sommes en 2020. La plupart des grandes puissances ont compris qu’il est temps d’évoluer. Si même les communistes nous mettent à l’amende, c’est que manifestement le problème vient de nous ! Il est temps de désacraliser la figure du surhomme sauveur de monde et regarder la réalité en face. Notre société n’a plus besoin des Parangons.

— Pôtates ? Pôtates au burre ? » demande Gary.

Sam hoche la tête d’un air absent et tire un bloc de beurre du frigo. Il en découpe une grosse tranche qu’il écrase sur une pomme de terre et la tend à Gary. Le temps qu’il reporte son attention sur l’écran, le programme a déjà changé. La chaîne d’information revient sur l’apparition de Mother en pleine rue. Un phénomène inhabituel, à en croire le présentateur, puisqu’il est de notoriété qu’elle ne s’expose que très peu.

« Donatrice de pouvoirs ? s’interroge une voix off. Révélatrice de prédispositions innées ? Simple témoin d’événements extraordinaires ? Annonciatrice de la volonté divine – comme le prône l’église insécable ? Aujourd’hui encore, le rôle de Mother dans l’apparition des périhumains fait débat…

— Sans déconner », murmure Sam. Sans trop savoir pourquoi, il mord dans une patate crue. Il recrache aussitôt.

« Pôtate pour moi ? s’enquiert Gary.

— Une seule chose est sûre, poursuit le présentateur. Mother est présente à chaque naissance de périhumain. Tout d’abord apparue aux États-Unis dans les années cinquante, elle n’a étendu son territoire qu’au cours des décennies suivantes. Aujourd’hui, les périhumains existent partout sur le globe. Les gouvernements du monde entier retiennent leur souffle à chaque fois qu’elle se manifeste. Difficile de dire, en effet, combien de temps il faudra à Mother pour créer un nouvel Ultimatum… »

Sam coupe l’écran à ce moment-là. Assez de conneries pour aujourdhui. Il décide d’embarquer une poignée de patates avec lui et trouve le chemin vers la sortie, Gary sur les talons.

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