Sam & Gary #2

Sam appelle un taxi, charge sa valise dans le coffre et monte sur la banquette arrière. Lorsqu’il indique sa destination au chauffeur, celui-ci le dévisage dans le rétroviseur.

« C’est au QG des Parangons, que tu vas ? T’es ce gamin qui les a rejoints il y a pas longtemps, c’est ça ?

— Euh. Non.

— Ben, si. J’ai vu ta photo dans les journaux. Je me disais bien que ta tête me disait quelque chose.

— J’ai une tête très commune.

— Tu me prends pour une buse ? Des mômes en costard, il y en a pas cinquante. »

Sam est sur le point de préciser qu’il vient d’avoir vingt-quatre ans, mais il doute que ça le sorte de l’impasse.

« Vous me confondez avec quelqu’un d’autre.

— C’est ça, ouais… Et tu vas faire quoi chez les Parangons, alors ?

— Monger des pôtates », lance Gary.

Le chauffeur est sur le point de relever, mais un homme sur la voie le force à piler. Après un échange de coups de klaxons et de majeurs dressés, il reprend la route.

Malgré l’heure, il fait toujours sombre ; la principale source de lumière vient des éclairages colorés des vitrines le long de la voie, auxquelles se joignent les décorations de Noël. Sam laisse sa tête toucher le verre froid et soupire.

« Tu disais quoi avant que l’autre essaie de se jeter sous mes roues ? reprend le conducteur.

— Rien. Je n’ai rien dit.

— Pas du genre bavard, c’est ça ? Comme tu voudras. »

Le reste du trajet se déroule en silence. Du moins, à l’intérieur de l’habitacle : à l’extérieur, les rues sont habitées par la fébrilité. Chacun trace sa route, tête baissée, à grandes enjambées. La nervosité se mêle à la neige. Est-ce la nouvelle de la mort du Corbeau, qui agite les esprits ? Difficile à dire. Mais la ville sera moins sûre, en son absence.

Arrivé au périmètre extérieur du QG, le taxi réclame une somme exorbitante. Sam règle sans se plaindre et décharge son bagage. Il franchit les barrages de sécurité sans ralentir – les militaires le connaissent depuis le temps.

Le hall est bien silencieux à son arrivée. Aucun signe de Sentence. Mais Puzzle-Man est là, sur un sofa, un bambin dans les mains. Une gamine aux énormes binocles est assise à côté de lui, le nez plongé dans un roman pour enfants.

« Voilà notre champion, sourit Puzzle-Man à son approche. Le plus jeune des Parangons. C’est beau à voir ! Dites bonjour à Sam, les enfants.

— Bonjour, dit la fillette d’une petite voix.

— Bonjour, répond Sam. Salut, Dom. Ces enfants, ce sont…

— Je ne les ai pas volés. Ce sont bien les miens. »

Il laisse échapper un rire nerveux.

« Je ne m’attendais pas à te voir avec des enfants.

— C’est pas compliqué. Je te montrerai comment on fait. »

Le sourire de Sam se crispe. Il se fout de ma gueule ?

« Non, non, je voulais dire… Je ne pensais pas que tu les amènerais ici.

— Oui. La ville n’est plus très sûre, pas vrai ? Avec ma femme, on s’est dit qu’il valait mieux qu’on s’installe ici quelque temps.

— Ta femme est ici, aussi ?

— Oh, oui. Elle est avec Sentence. Elles se connaissent depuis longtemps. »

Sam dépose son bagage sur l’un des sièges. Il surprend alors le regard de la petite fille, rivé sur la cage à chats.

« Quelqu’un a trouvé Gary, murmure Puzzle-Man. Il était temps que tu nous le présentes. »

Sam soulève le loquet et ouvre la petite porte. L’oeil unique de Gary brille depuis le fond de la boîte.

« Il est timide ? s’enquiert Dom.

— Parfois. Il n’a pas l’habitude des enfants.

— Il est fascinant. On a beau côtoyer l’extraordinaire chaque jour – Gary est vraiment un cas à part. Comment tu l’as rencontré ?

— C’était il y a cinq… six ans ? se remémore Sam. Il se trouvait dans ma poubelle. Il grignotait des épluchures de pommes de terre.

— Pôtates ? » demande Gary.

Puzzle-Man et sa fille ouvrent de grands yeux.

« Il parle ? s’étonne-t-elle.

— Il connaît quelques mots, même s’il n’en comprend pas toujours le sens.

— Qu’est-ce qu’il sait dire d’autre ?

— Euh…  »

Sam est sauvé par l’ouverture du portique et l’irruption de Mark. L’oeil torve, la mine blême, le policier franchit le hall d’un grand pas. Sam est obligé de le héler pour attirer son attention.

Un cocktail d’odeurs de parfum, de café et de cigarette bondit à ses narines lorsque Mark s’approche. Malheureusement cela ne suffit pas à masquer les relents d’alcool.

« Tu vas bien, Sam ? Désolé, avec le meurtre d’hier soir je n’ai pas dormi depuis plus de deux jours, j’ai la tête dans le cirage. Tu sais ce qui est arrivé à Twine ? »

Les intestins de Sam se nouent. Il déteste les mauvaises nouvelles.

« À Twine ? Non… Ne me dis pas que Pigboy…

— Non, non, Pigboy n’a rien à voir avec ça. Les Parangons ont fait une descente en ville ce matin pour neutraliser une espèce de mutant que Mother venait de créer. Ils ont réussi à l’avoir, mais Twine s’est fait dévorer une partie du visage.

— Du visuge ?  » répète Gary depuis sa boîte.

Sam se sent blêmir. C’est d’un air paisible de Puzzle-Man tente de le rassurer :

« Il est hors de danger. Twine peut régénérer son corps. D’ici un ou deux jours, il aura repris du poil de la bête.

— Du poil de la bute ? 

— Bref, cette journée commence très bien, elle aussi, ronchonne Mark. Bon, je vous laisse. J’ai même pas le temps de se poser deux minutes. Entre Pigboy, les gangs, les manifs, et maintenant Mother qui change les gens en monstres… Il faut que je file. Bonne journée, messieurs. Au fait, jolie chemise, Puzzle-Man.

— Merci du compliment, commandant. »

Mark s’éloigne, le bouquet d’odeurs dans son sillage. Sam en profite pour prendre congé de Dom ; il ramasse sa valise et franchit le portique pour retrouver Sentence.

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