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[0] = RESET

Peu ont survécu à la Fin du Monde. C’est comme qui dirait le principe, d’ailleurs. La Fin du Monde. L’aboutissement de la réalité telle que l’humanité l’a bâtie. L’abolition des lois, des institutions, des groupes, des États, de la raison, de la connaissance, et de plus ou moins tout ce qu’on a mis debout tant bien que mal.

Plus ou moins.

Quelque part, sous les cendres de l’ancien monde, des survivants plus tenaces que la moyenne ont réussi à se frayer un chemin caché entre une pandémie zombie et un cataclysme climatique. Des durs à cuir, des vrais. Ouais. Il en faut.

Qu’ils vivent en loups solitaires, en bande de truands ou en colonies organisées, tous vaquaient ce jour-là à leurs occupations. On construisait des barricades piégées contre les attaques de monstres. On s’entraînait à repousser les raids de pillards. On trucidait quelques touristes de passage pour leur voler leurs vêtements et refaire le stock de viande. On explorait de vieux bâtiments à la recherche de trésors enfouis. On jouait sa vie dans un des nombreux comptoirs commerciaux fortifiés. On se faisait boulotter l’oignon par une goule plus vive qu’elle n’en avait l’air. La routine, en bref.

Mais ce jour-là était différent. Peut-être était-ce l’air imbibé d’un parfum de désespoir, ou bien peut-être les groupes de drones déployés d’un bout à l’autre du continent. Ces curieux voyageurs, que l’on n’avait jamais vus jusqu’alors, allaient toujours par cinq : trois portant un long cylindre de métal, un autre équipé d’un projecteur et le dernier d’un baffle. Et toute la journée, du matin au soir, ils survolaient les contrées poussiéreuses et hostiles à une dizaine de mètres d’altitude et s’immobilisant tous les kilomètres ; alors, trois des drones dépliaient du cylindre un écran géant orienté vers le sol, l’un y projetait une image de mauvaise qualité et le dernier jouait une bande sonore.

Celle-ci débutait par un grincement strident, et la plupart des survivants munis d’oreilles dans les parages devaient se les boucher pour éviter à leurs tympans de finir en bouillie. L’air mi-agacé mi-ahuri, ils levaient alors les yeux vers l’improbable émission.

Une neige diffuse peuplait tout d’abord l’écran. Puis, l’image vacillait comme si quelqu’un bidouillait le raccordement, pour laisser place à un paysage désolé. Une violente tempête balayait les landes grises et tristes dépeintes à l’écran ; à l’occasion, quelques formes indistinctes traversaient brièvement le cadre.

« Le monde, c’est de la merde, déclara une voix sur fond de musique dramatique. Des cataclysmes dans tous les sens. Des méchants de partout. Des bandes de fumiers qui niquent tout ce qui bouge. Alors, quoi ? Vous en avez plein le cul ? Eh ben, vous savez quoi ?

« Nous aussi. »

Une explosion tonitruante envahit l’écran, et une inscription orange sur fond noir étira ses lettres de tout son long d’un bord à l’autre de la toile.

Elle indiquait : MASS DUSTRUCTION.

« MASS DUSTRUCTION ! annonça une figure grande et mince prise de convulsions. La solution à vos tracas du quotidien, petits et gros. Invasions de pillards sanguinaires, de cafards géants, de frelons mutants, de tarentules parasites, de revenants en tout genre, d’extraterrestres multidimensionnels, d’archidémons ultramillénaires, de belles-mères tenaces et plus encore ! »

Manifestement enthousiasmé par ses propres propos, le nouvel intervenant finit toutefois par s’immobiliser assez longtemps pour que la caméra puisse faire le point sur lui. Il portait une longue veste rapiécée et un treillis fatigué, mais le regard s’attardait surtout sur son masque : celui d’une tête de mort souriante, ornée d’une multitude de fleurs colorées.

« MASS DUSTRUCTION, reprit la figure, c’est avant tout une équipe de professionnels à votre service…

J’imagine, maître, qu’on peut se considérer comme une équipe à partir de deux personnes, murmura une seconde voix au timbre synthétique.

Chez MASS DUSTRUCTION, poursuivit l’autre en insistant bien trop sur ces mots, on vous garantit un résultat en quarante-huit heures. Propre. Fiable. Efficace. Un peu comme ma bite.

Doux seigneur, maître.

MASS DUSTRUCTION, c’est la garantie d’un travail de Qualité, avec un gros Q. C’est d’ailleurs pour ça que ça s’écrit tout en capitales. Parce que chez MASS DUSTRUCTION, on n’est pas des tarlouzes. La preuve ! »

La tête de mort disparut. Un montage apparemment réalisé par un hyperactif sous cocaïne vomit alors un flot d’enregistrements de mauvaise qualité. Une figure solitaire y affrontait successivement des zombies par dizaines, un scolopendre titanesque, un monstre marin tout de tentacules, une entité dont la seule présence perturbait l’appareil de filmage et des horreurs que l’imagination (et encore moins mon vocabulaire) ne peut concevoir. Le clip s’achevait sur une vidéo de l’ homme au masque, occupé à chasser un nid de souris sous un plancher, non sans fébrilité.

« Avec MASS DUSTRUCTION, vous êtes satisfait ou satisfait. Besoin de nous ? Pour nous joindre, c’est très facile : gueulez MASS DUSTRUCTION en direction de cet écran. On se charge de vous recontacter. Voui ? Voui. »

Alors, l’image vacilla, les drones replièrent la toile et s’en furent avec leur fardeau. Puis, à travers tout le pays, les spectateurs de cette étrange émission de se demander :

« Hé, mais c’était qui, cet abruti ? »

[20] = SUPER_SEÑOR_PAPA_ROBOT

Loop fit claquer sa canne près du hublot vitré. Son regard se porta vers la Terre, planète bleue parsemée d’une croûte charbonneuse et cernée de débris orbitaux. Il ferma les yeux, rassembla ses esprits et dressa la liste des conséquences qu’aurait la mort de Dust.

« Rien de grave, conclut-il. Rien d’irréparable. »

Derrière lui, le chat ronronna. Loop lui fit face et scruta une dernière fois les deux formes au sol – l’une quasiment réduite en charpie, l’autre toujours affublée de sa grotesque combinaison. Une mare de sang s’étirait au sol ; le chat la laissa atteindre ses pattes, l’air curieux.

« J’espère avoir pris la bonne décision… murmura Loop, avant de secouer la tête : Non… C’était la moins pire des solutions. Il fallait le faire. »

Un bip à peine audible l’interpella. Il retroussa sa manche et dévoila un avant-bras couvert de toutes sortes de montres : des antiquités tordues, des ouvrages en or rutilants, de sobres montres à aiguille, des cadrans digitaux, des écrans numériques, et même des figures projetées par d’infimes dispositifs implantés dans sa peau.

« Il est temps », dirait-on.

Loop consulta le chat du regard. Celui-ci s’étira d’un air rêveur.

À SUIVRE DANS
DUST EX MACHINA #3

MASS DUSTRUCTION

 À SUIVRE DANSDUST EX MACHINA #3 MASS DUSTRUCTION

[19] = BRAIN

C’est au moment où Dust le vit faire que la douleur et la peine s’enfuirent face à un sentiment d’urgence, brûlant comme une braise au creux de la main.

« Faut pas le laisser faire, vieux… souffla-t-il les dents serrées. S’il m’efface du temps, tout notre travail n’aura servi à rien et la Terre sera foutue.

— Je sais bien, mec… Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Rien, répondit Loop par-dessus son épaule. Il n’y a rien à faire. Pas la peine de fomenter des plans de dernière minute dans mon dos : j’entends tous vos échanges.

— Tant pis, cracha Dust. Vieux, je peux plus bouger du tout, mais tu peux diriger mes méchas. Prends le contrôle de mon corps et empêche-le !

— Hein ? s’étonna l’I.A. Mais tu sais que je déteste ça !

— C’est toi qui vois. Tu préfères qu’on se fasse tous les deux effacer de la réalité ?

— Et merde… Je le savais, que ce serait une journée pourrie. »

Une raideur électrique s’empara des membres de Dust et, à la suite de soubresauts et de mouvements maladroits, ses bras s’activèrent tous seuls. Comme dans un rêve, il vit ses membres bouger sans qu’il leur en donne l’ordre : ses mains s’appuyèrent sur le sol, ses genoux se replièrent sous lui et ses jambes repoussèrent le sol. Une douleur lancinante transperça sa colonne alors que le reste de son corps tentait de se redresser. Son dos s’arquait en avant, incapable de supporter le poids de ses bras comme un pantin mal tenu. Mais désormais, Dust se tenait peu ou prou (enfin surtout peu) debout.

La surprise de Loop lui fit lever un sourcil suspicieux.

« J’ignore si je dois rire ou pleurer, Dustin…

— Ris si tu veux, tête de gland, rétorqua Dust. J’ai passé mon enfance entouré de gens qui se foutaient de moi. Ça les a pas servis.

— Vraiment… Tu devrais rester couché. Tu n’as plus rien à apporter à ce monde de toute façon.

— Le monde, j’essaie de le sauver. Et c’est pas un cintré comme toi qui va m’en empêcher. »

Le sourire de Loop se fit méprisant. De quoi faire sortir Dust de ses gonds – mais dans l’état où il était, l’I.A. peinait seulement à le faire tenir droit.

« Tu n’essaies de sauver que toi-même, pauvre imbécile… cingla Loop. Le monde n’a jamais eu besoin de toi.

— Ah ouais ? » Dust essaya de ricaner, mais la douleur sembla percer ses entrailles et il ne put émettre d’un grognement étouffé. « On verra si tu tiens le même discours quand je t’aurai mis la branlée du siècle. »

Un éclair pâle traversa la salle. Dust n’avait rien vu venir. L’espace d’un instant, il crut à une défectuosité des capsules. Puis, une odeur de plastique fondu monta à ses narines, et il remarqua le canon laser pointé vers lui. Son regard tomba sur la perforation béante qui lui ouvrait la poitrine.

« Plaît-il ? s’enquit Loop. Tu disais quelque chose ? »

Dust n’eut guère l’occasion de répondre. Un voile noir envahit son champ de vision et il ne sentit que le choc de son crâne contre le sol.

« Mec, lança l’I.A., tes mécas sont complètement H.S. Tout ton système est parti en vrille d’un seul coup. Mec ?…

— Il ne t’entend pas, répondit Loop. J’ai touché son coeur. C’est dommage : j’aurais voulu lui montrer la suite. Et puisqu’on en parle… »

Loop regarda sa montre. Un petit sourire réveilla les plis aux coins de ses yeux. Comme pour vérifier l’absence de surchauffe, ses doigts effleurèrent le bout du canon fumant. Puis il se posta de nouveau face à l’entrée. Sans prêter plus d’attention aux appels de moins en moins sereins de l’I.A., Loop accorda un dernier regard à la forme effondrée au sol.

« Adieu, Dustin. Tu m’auras vraiment donné du fil à retordre. Mais le monde se portera mieux sans toi. »

Les deux battants de la porte s’ouvrirent soudain. Dans la lumière du couloir se découpait une petite silhouette, celle d’un enfant au dos voûté et aux gestes hésitants. Ses yeux bridés se levèrent immédiatement vers Loop, comme s’il n’avait pas prévu de rencontrer qui que ce soit ici.

Il inspira comme pour prendre la parole, mais le laser fusa de nouveau. Le choc projeta l’enfant en arrière et il glissa au sol. Loop fit claquer sa canne jusqu’à lui, baissa son canon et tira encore. Puis encore, et encore, et encore ; et il ne s’arrêta que quand le canon devint brûlant entre ses mains. Une fumée malodorante s’en échappait quand il glissa de la main de Loop et tomba sur le corps, mutilé jusqu’au méconnaissable.

Loop s’était figé, statique devant son œuvre. Un immense soulagement s’étirait sur ses traits, et pourtant son corps frémissait d’angoisse et de fébrilité. De longues secondes s’écoulèrent, lourdes comme une coulée de plomb fondu. Il releva le visage, et la lumière bleue se refléta au fond de ses yeux clairs.

Ses nanomachines l’informèrent que derrière lui, Dust (le plus âgé des deux) approchait de l’état de mort cérébrale. Et bientôt, l’absence de vascularisation priva les cellules de son cerveau de toute irrigation. L’hypoxie poursuivit son cours, et Loop la suivit un instant après l’autre ; il sentit l’extinction des cellules cérébrales s’étendre en lésions profondes, irréversibles, et ne fit rien pour les arrêter.

Le chat s’assit devant Dust, aux yeux encore ouverts et à l’expression figée. Il demeura ainsi jusqu’à ce que Loop annonce :

« C’est fini. J’ai réussi. »

[18] = CYCLE

Dans le regard de Dust, la fureur se disputait à la sidération. Il lui en fallait peu pour lui clouer le bec, mais à cet instant précis, on pouvait dire que Loop avait réussi.

Celui-ci s’appuya et consulta sa montre.

« Plus que cinq minutes, maintenant. Nous y sommes presque. » Il sentit quelque chose se refermer douloureusement sur sa cheville. « Dustin, si tu ne retires pas ta main dans la seconde, je devrai t’inculquer le respect une fois pour toutes.

— Pourquoi… ? » Dust roula sur le côté ; ses os brisés lui arrachèrent un gémissement. « Qu’est-ce qui cloche dans ta caboche pour que tu… ? » La fin de sa phrase mourut dans un gargouillement de douleur.

« De nous deux, ce n’est pas moi, le fou, dit Loop. Pour la dernière fois, retire ta main.

— Le monde aurait pu être sauvé… et tu l’as de nouveau condamné ? »

Dans sa tête, Dust composait une insulte contraire à la bienséance qui aurait sans doute coûté une vague de signalements. Heureusement pour la bienséance, une série de lames transpercèrent sa combinaison, puis la peau de son dos, et s’enfoncèrent loin entre ses vertèbres. Un cri étranglé lui échappa : par-dessus son épaule, le chat lui adressa un regard perçant. Puis il resserra sa prise.

Un bruit semblable à une branche d’arbre brisée monta à ses oreilles. Avec la douleur irradiant depuis son visage et à travers tout son corps, Dust n’aurait su dire si le chat lui avait fait mal. En revanche, il sentit une raideur distincte se répandre depuis sa moelle épinière rompue. Un fourmillement chaud remplaça sa douleur et se déversa dans ses membres. Il crut sombrer dans l’inconscience, mais la voix de Loop le ramena bientôt au réel :

« Tu es une expérience ratée, Dustin. Tu fais bien plus partie de la race humaine que tu ne le penses. La mépriser de toutes tes forces n’y change rien, à part faire de toi un spécimen un peu plus aigri que la moyenne. Mais tu conserves cette vision humano-centrée, celle tournée vers le passé, qui n’arrive pas à admettre ce que le monde est devenu. Tu penses que le monde est détruit et que son état actuel est une mauvaise chose. Et tu as tort. »

Dust tâcha de fermer les poings, mais ses doigts ne répondaient plus. À son trouble et à sa colère s’ajouta soudain une vague de terreur : le chat l’avait touché pile où il fallait pour le priver de l’usage de ses membres pour de bon. Avec sa technologie et l’aide de l’I.A., il pouvait traiter les affections les plus graves et remplacer à peu près tous les membres ou organes ; mais pas soigner ce type de blessure. Même les mécas les plus sophistiqués du monde n’y pourraient rien.

Son regard se posa sur le dos de Loop. Il lutta de toutes ses forces pour bouger, se redresser, lui coller une mandale… en vain : son corps ne lui appartenait plus. Sa tentative se solda en geignements désespérés et en soufflements affolés.

« Le monde n’a nul besoin d’être sauvé, reprit Loop, et certainement pas par toi. Réfléchis un instant, Dustin, et repense à ce que Vidocq disait. Et si tout ceci avait un sens ? L’arrivée d’entités extra-terrestres, extra-dimensionnelles, cosmiques ou que sais-je ; l’humanité qui décide de se faire sauter elle-même à coup d’atome ; la pandémie zombie ; les catastrophes environnementales… Le hasard n’existe pas. Tout converge vers un point central. Quelque part dans l’immensité de l’univers, quelque chose a décidé que ça devait se passer ainsi. Quelque chose capable de mobiliser autant de puissance destructrice, qui dépasse de loin l’humanité et autres espèces dominantes révolues. »

Dust prit une inspiration, mais une vague d’aiguilles s’enfonça dans sa poitrine et lui coupa le souffle.

« Tu y vois une mort, poursuivit Loop, mais tu n’as qu’une vue partielle. En réalité, il s’agit d’une renaissance. Le marqueur d’un nouveau cycle. Toute chose possède un début, un milieu et une fin. C’est une nécessité ; même notre univers est fini, et tout ce qu’il contient hérite de cette propriété. L’humanité et le monde que tu connais ont vécu – en soi, c’est déjà une belle chose. Mais à présent, il est temps pour eux de céder le pas à l’étape suivante.

« En un sens, c’est injuste… c’est du moins ce qu’auraient pensé les dinosaures, s’ils avaient eu une conscience. Et toi aussi, tu peux crier à l’injustice et maudire le destin. Tu peux lui résister le plus longtemps possible, tu peux l’affronter. Mais tu n’as pas le droit de tricher avec. Ça, je ne puis le permettre. »

Le corps de Dust refusait toujours de lui répondre. Des larmes de frustration se mêlaient au sang sur son visage. À travers ses dents serrées, sa respiration sifflait et en dépit de tous ses efforts, il ne parvint pas à esquisser le moindre mouvement.

« T’es… T’es complètement niqué dans ta tête, parvint-il à cracher. T’es encore pire que moi… »

Loop lui accorda un regard entre peine et dédain.

« Je ne m’attendais pas à ce que tu comprennes. Et comment le pourrais-tu ? Tu vois encore le monde à travers les yeux d’un humain, et tu es l’incarnation du gâchis : tu es né sur une station orbitale qui n’a jamais voulu de toi ; tu as grandi dans un monde hostile avec pour seules connaissances amicales des machines bâties de tes mains ; tu as vécu pour rien. Il en va de même dans toutes les lignes temporelles que j’ai explorées ; tu suis systématiquement le même schéma, l’unique invariable que j’aie rencontré. Ton héritage génétique particulier t’offrait pourtant un immense potentiel, mais tu cours les chimères, quelle que soit la temporalité. Je suis un peu admiratif, mais aussi consterné… »

Un grondement rauque monta de la gorge de Dust. Il multipliait les tentatives de se relever, en dépit de l’évidence. Chacune moins rageuse que la précédente.

« Je me demande… Je ne comprends toujours pas d’où te vient l’énergie de lutter. Pourquoi lutter, seulement ? Est-ce ton ADN, composé pour donner un être incapable de renoncement ? Le lavage de cerveau que tu as subi ici, pour faire de toi une machine absorbée par son but ? Toutes ces dures épreuves auxquelles ça t’a conduit, tout ça pour un résultat nul. Je te plains, mon pauvre Dustin. Mais je vais aussi te rendre un grand service. »

Loop fit jouer le canon laser entre ses doigts et se planta devant la porte. Après un dernier regard en coin à Dust, son chat le suivit en ronronnant. Ses pattes imbibées de sang laissaient de petites taches pourpres au sol.

[17] = ANOMALY

La déclaration de Loop résonna comme la chose la plus idiote, et paradoxalement la plus sensée, que Dust eut entendue depuis longtemps.

« Évidemment, dit-il. M’effacer du temps. Tout à fait, mon bon monsieur. Voui. »

Loop haussa les épaules. Sans doute était-ce la coupe de son costume, mais il paraissait bien plus imposant lorsqu’il se redressait.

« Je suis heureux que tu comprennes. Je m’étais attendu à de la résistance, mais après tout, tu n’es pas fou, Dustin. Un peu idiot, oui, mais pas fou. Tu sais admettre la réalité où elle se trouve. Et les faits sont là : tu es trop dangereux pour qu’on te laisse en vie. Quelqu’un devait te stopper. Après tout, tu as assassiné l’équipage du Señor Papa Robot. Ou tu t’apprêtes à le faire, en l’occurrence.

— Mec… souffla l’I.A.

— Assassiné ? s’étrangla Dust. Hé, ho ! Mollo sur le langage, mon grand. Ces guignols sont morts par ma faute, mais jamais je n’ai voulu les tuer. Tu l’as dit toi-même : l’ambiance à la maison, c’était de la merde. J’ai juste voulu lever les gaules et tirer ma route, moi. »

Loop agita la main d’un geste frivole. Le chat se planta devant lui et l’observa comme s’il attendait quelque chose.

« L’équipage entier a perdu la vie peu après le départ de ta capsule pour la Terre. J’y vois un lien de cause à effet direct.

— Hé, tête de nœud, je vais t’expliquer un truc. À part foutre le feu aux cuisines pour faire diversion et chourer une capsule, je n’ai rien fait de mal.

— Pourtant, le système de pressurisation a bien lâché dès ton départ… Et tu oses encore dire que ce n’est pas de ta faute ?

— Arrête de causer comme si j’avais tué ces gens de ma main. Si t’étais aussi bien renseigné que tu le prétends, tu saurais que l’I.A. qui gérait tout le vaisseau était à la ramasse. Le Señor Papa Robot était un cercueil volant depuis le début, avant que Hooper et moi on ne l’améliore. Un projet mal branlé conduit par une bande de débiles ; sauf qu’à faire mumuse avec le génome humain plutôt qu’investir dans un bon autogestionnaire, voilà ce que ça donne. Si tout le monde est mort, c’est de la faute de ces types qui ont conçu un système pas capable de gérer un incendie et une faille de pressurisation en même temps. C’est pas moi qui ait causé l’anomalie ; elle était déjà là.

— Peut-être, concéda Loop. Ou peut-être que si tu n’avais pas contourné les directives sécurité avant le lancement, ça ne serait pas arrivé. Une prouesse pour ton âge d’alors, je dois le dire. Plus que jamais, tu mérites ta place de bon dernier : les seuls moments de ta vie où tu as montré un tant soit peu de compétence, c’était pour tout ruiner sur ton passage.

— Mais ferme un peu ta gueule ! cracha Dust. Pour qui tu t’es pris, à me juger comme ça ? Tu crois que je n’ai pas tout sacrifié pour essayer de sauver ce monde ? Que je ne me tue pas à la tâche ? J’ai risqué ma peau un paquet de fois pour remettre les choses en ordre !

— Et quel résultat ! Tu as massacré l’équipage qui t’a vu naître. Tu as bombardé des camps de survivants innocents. Tu as tué, blessé, brûlé, torturé, pillé. Tu vas jusqu’à qu’octroyer le droit de modifier l’Histoire, obsédé que tu es par tes idéaux futiles. Tu es un fléau, Dustin. Quelqu’un doit t’arrêter.

— C’est toi, qui va te calmer ! »

La provocation de Loop avait eu son effet : Dust se releva au prix d’ un terrible effort et d’une grimace disgracieuse et s’élança de nouveau. Bien conscient du poids et de la maladresse de son corps, il feinta un crochet du gauche et envoya son poing droit comme un boulet de canon au dernier instant. Mais Loop le bloqua net avec la paume de sa main. Dust réalisa trop tard que le corps de son adversaire n’était vraisemblablement pas que composé de chair et d’os.

« Je te l’ai dit, dit Loop en réaction à sa surprise. Toutes tes technologies m’appartiennent. Tu es obsolète, Dustin. »

Le pommeau de la canne heurta son nez de plein fouet – Dust sentit la douleur exploser à travers son visage. Un cri naquit dans sa gorge, mais il mourut à l’instant où Loop lui décocha un coup de talon dans la poitrine. Dust sentit un craquement sourd se diffuser en lui comme si un train venait de le percuter. Il heurta le sol et y demeura prostré, tremblant et hoquetant de douleur.

À travers le brouillard de douleur, il perçut l’écho des pas de Loop qui claquèrent près de son oreille. Il parvint à ouvrir les yeux. L’homme le dominait de sa hauteur.

« Pauvre petite chose fragile… Ne t’inquiète pas : tout sera terminé très bientôt. »

Du coup de ses doigts mécaniques, Dust tâta son visage. Un affreux éclair de douleur le transperça : manifestement, le coup avait amoché plus que son nez. Il releva alors le regard et parvint à croiser celui de Loop. Malgré son désespoir, Dust ne put retenir un sourire.

« Qu’est-ce que tu trouves de drôle ? s’enquit Loop, doucereux. Toi aussi, tu as fini par comprendre l’absurdité de ta situation ?

— Tu… te vois comme le héros de l’histoire, et moi, comme le bad guy, pas vrai ?

— C’est une manière manichéenne de présenter les choses, mais… Je ne te le fais pas dire.

— Pauvre abruti, gloussa Dust, avant de se faire rappeler à l’ordre par ses multiples fractures. Si… si c’est l’humanité que tu veux sauver, tu perds ton temps avec moi. Je ne suis pas son ennemi. Au contraire : Hooper m’a fait promettre de la remettre debout. Pas que ça me fasse plaisir, mais… »

Dust s’interrompit. Loop approchait son visage trop près du sien.

« Mon pauvre Dustin. C’est peut-être un des points sur lesquels nous nous rejoignons. De mon point de vue, l’humanité n’a plus sa place dans les pages de l’Histoire.

— Hein ?… »

Loop déplia un mouchoir blanc avec soin et épongea le sang sur le visage du jeune homme.

« Je suis au courant de tes tentatives pour retourner à l’ancien monde. Je dois même dire que tu m’as surpris, il n’y a pas si longtemps : quand tu es retourné dans le passé, pour tenter d’empêcher ce que tu appelles la Fin du Monde. Figure-toi que, dans une temporalité alternative, tu y es parvenu. Tu es allé dans le passé, et avec l’aide de Hooper, tu as effectivement évité à l’humanité de finir en voie de disparition. Non sans manquer d’annihiler l’Univers au passage, mais… »

Dust expira bruyamment ; l’air siffla entre ses narines engluées de sang. Les pensées se bousculaient dans sa tête comme des autotamponneuses conduites par des chauffards sous cocaïne. Loop capta sa colère et sembla s’en délecter.

« Oui, tu y es arrivé, Dust. Bravo ! Tu as sauvé le monde… » Son sourire découvrait jusqu’à ses canines. « Heureusement, j’ai corrigé ça. Je suis remonté à mon tour et j’ai reparamétré ta machine. Je pensais qu’un petit tour dans le vide spatial de l’autre côté du système solaire te rafraichirait les idées. Je ne me suis pas trompé : tu n’as plus jamais tenté de sauts temporels de cette envergure, depuis. Et tu n’as pas sauvé le monde. »

[16] = OUTSTAND

En guise de réponse, Dust se racla la gorge sans bruit. Si tant est qu’on puisse appeler ça une réponse. Aucun son ne troublait d’ailleurs le silence aussi froid et épais qu’une banquise. La pièce était comme vidée de son air, empli d’une tension malaisante et de cette lumière bleue artificielle. Sans les voyants lumineux qui affichaient le statut des capsules, on aurait pensé que le temps lui-même retenait son souffle.

Ce fut toutefois Dust qui brisa le charme : son bras se redressa avec un bruit mécanique. Son canon laser improvisé semblait s’être matérialisé dans sa main-robot.

« Comment tu… ? Qui tu… ? » Il secoua sa tête comme pour en chasser les balbutiements et reprit : « D’où tu sors, toi ?

— Mec, murmura l’I.A. à son oreille. C’est lui. C’est le type qui a causé la déviation. »

L’inconnu se redressa de toute sa hauteur : il n’était pas aussi grand que Dust, mais sa carrure et l’élégance de son accoutrement lui conféraient une tout autre stature. Il affichait l’âge d’un homme mûr, mais ses mouvements trahissaient une certaine énergie. Il fit claquer sa canne au sol – une longue canne noire sur laquelle il soulageait le poids de sa jambe droite – et sourit.

« Ton I.A. a vu juste, dit-il d’une voix claire et franche. Tu devrais l’écouter plus souvent, Dustin. » Éberlué, Dust porta une main à son oreille : ce type avait-il hacké son système de communication ?

En réponse à son geste, l’inconnu se tapota la tempe du doigt.

« Je porte les mêmes nanomachines que tu possédais. Voilà pourquoi je peux intercepter vos échanges.

— Comment tu sais que… ? » bafouilla Dust. Il étouffa la fin de sa phrase dans un rire qu’il aurait voulu faire passer pour un ricanement, mais sa voix était si nerveuse qu’il ne réussit qu’à trahir ses émotions. « Avant que je te fasse exploser la tête, dis-moi qui tu es. »

Les yeux clairs de l’homme portèrent un regard songeur à travers les hublots. Il passa une main sur son visage impeccablement rasé et répondit :

« Tu peux m’appeler… Disons… Appelle-moi Loop.

— Loop ? Qu’est-ce que c’est que ce nom bidon ? Qu’est-ce que tu fous avec les nanomachines de Hooper ? Et comment tu sais qui je suis ? »

Loop se tourna à demi et s’approcha des capsules. Sa canne tournait doucement entre ses doigts fins. Il ne semblait pas se soucier du canon de Dust, toujours pointé dans sa direction.

« J’en sais long sur toi, Dustin. Moins que ma curiosité ne le voudrait, mais suffisamment. Je sais que tu as passé une enfance misérable à bord du Señor Papa Robot. Tu as beau avoir été cloné sur le même modèle que les autres, tu as toujours été différent. Je sais que tu présentais les pires résultats parmi tous les Espoirs, que tu étais la risée de ta promotion. Tu as toujours été l’enfant bizarre, celui dans son coin, qui ne parle à personne et qu’on fuit comme la peste. En un sens, rien de tout cela n’a changé. Tu restes un inadapté social et tu n’as jamais eu un seul ami de ta vie – ah, et les machines de ta conception ne comptent pas. »

Dust reçut ces mots comme un coup de massue en plein coeur. Tout ce qu’il refusait de s’admettre à lui-même, ces souvenirs bannis de ses pensées, ces sentiments enfouis en lui, étouffés sous une couche de haine et de rancoeur, quand bien même l’odeur de pourriture finissait toujours par l’atteindre… Et voilà qu’un guignol sorti de nulle part s’amusait à déterrer sa mémoire décomposée et à lui balancer au visage. C’en était trop, même pour quelqu’un qui pensait s’être préparé à tout.

« Ferme ta grande gueule, fut la seule chose qu’il trouva à dire d’une voix chevrotante. Tu ne sais rien de tout ça. Tu ne sais rien de tout ça ! »

Contre toute attente, Loop leva les mains en signe de renoncement. Mais son sourire narquois trahissait sa satisfaction d’avoir vu juste.

Un long miaulement s’éleva soudain. Dust baissa un regard ahuri sur le chat birman sorti des ombres ; un animal au pelage blanc et touffu, aux pattes fines et noires et aux immenses yeux bleus. Le chat se dodelina paresseusement jusqu’à Loop et vint se frotter contre ses jambes avec un ronronnement sonore. Dust sentit son pouls s’accélérer lorsqu’il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un chat ordinaire : du bout de la queue jusqu’à ses moustaches, l’animal était entièrement synthétique. Mais la précision de ses proportions, le réalisme de ses mouvements et la finesse de son pelage masquaient sa véritable nature aux observateurs les moins avertis.

L’expression de Dust décocha un nouveau sourire à Loop. Il se pencha vers le chat et le gratta entre les oreilles. L’animal ronronna de plus belle.

« Tu as raison, reprit Loop. Je n’ai pas la mesure de ce que tu as enduré. J’ai même pitié de toi, tu sais.

— Ta pitié, tu peux te la tailler en pointe, cracha Dust, incapable de détacher son regard du chat. Je n’ai besoin de la pitié de personne, surtout pas d’un boiteux dans ton genre. »

Loop retint manifestement un gloussement – de légères pattes-d’oie se formaient aux coins de ses yeux à chaque fois qu’il souriait. Le simple fait de le voir se retenir de rire changea l’agacement de Dust en franche colère.

« Ça suffit ! Je vais plomber ta sale petite gueule maintenant, on va voir si ça t’amuse toujours. »

Alors qu’il s’avançait vers Loop, celui-ci exécuta un rapide mouvement avec sa cane. Dust eut le temps de le voir venir, mais la lourdeur de ses membres et de sa combinaison lui interdit de réagir. L’embout de métal dévia son arme et, d’un revers, s’enfonça droit dans son estomac.

Dust eut l’impression de sentir ses organes exploser. La douleur déferla dans son abdomen, et lorsqu’il rouvrit des yeux embués de larme, il réalisa qu’il se trouvait déjà par terre. Loop lui tournait le dos. Le canon laser brillait entre ses mains fines et blanches.

« Tu t’es fabriqué ça tout seul à partir des portillons de sécurité… ? murmura-t-il. Même pour toi, c’est impressionnant, Dustin.

— Rends-moi ça, espèce de… de vieux ! »

Loop se tourna vers lui. Il considérait Dust d’un air étrangement grave, presque avec regret.

« Je vais regretter ce que je m’apprête à faire, Dustin. Mais tu es un monstre. Un chien fou. Et il est temps de te faire piquer. »

Dust parvint à se redresser sur ses genoux. Son attention demeurait rivée sur le canon laser, mais Loop le tenait bien loin de sa portée ; et entre eux se trouvait la canne. Il n’avait jamais vu personne s’en servir comme arme, mais ce Loop avait l’air d’avoir pris des leçons.

« Mais bordel… ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que tu me racontes, encore ? Qu’est-ce que tu comptes faire ? »

La lèvre inférieure de Loop se contracta. Il avait l’air d’un médecin sur le point d’annoncer une mauvaise nouvelle à un patient. Et c’est plus ou moins ce qu’il fit, en réalité :

« Tu ne m’as pas laissé le choix. Je connais pourtant le temps comme nul autre : j’ai exploré nombre de voies, voyagé dans toutes les temporalités de ce monde… J’ai étudié chaque variable, chaque paramètre. J’ai vu l’Histoire se construire et se déconstruire, comme un miroir à l’infinité de reflets.

« Mais toi, Dustin, tu es l’Invariable. Rivé comme un roc à un unique ancrage. Quelle que soit ton histoire, tu reviens toujours au même point. Un gamin marginal cassé de partout perdu dans ses lubies de sauvetage du monde.

— C’est toi, la lubie, répliqua Dust, certain de sa bonne répartie. Y a rien de plus important que de sauver le monde, mon pote. Si tu penses le contraire, c’est que tu as un grain. »

À ces paroles, le regard de Loop s’assombrit. Il ferma les yeux. Le chat s’assit près de lui, en attente d’une autre caresse.

« Tu n’as vraiment rien retenu. Tant pis pour toi. Je pense que personne ne mérite ça, mais pour toi, je ferai une exception. Je vais donc t’effacer du temps – non sans un certain plaisir, en réalité. »

[15] = HELLO

Ce n’était pas vrai, mais Dust avait pour habitude de ne pas s’impatienter dès lors qu’il n’avait aucun moyen d’accélérer les choses. À la place, il se contorsionna dans sa combinaison afin de jeter un œil vers les agents de la station. Ils ne lui prêtaient toujours aucune attention – comment l’auraient-ils pu ? –, mais il savait qu’ils remarqueraient sa présence tôt ou tard.

Il vérifia l’heure. Celle d’il y a dix ans dans le passé. D’aucun auraient pensé à la curieuse sensation qu’on éprouve, lorsqu’on voit s’écouler le temps d’une autre époque. Dust, quant à lui, pensait peu ou prou ceci :

« Bordel, j’ai faim. »

La sueur perla sur son front et vint lui chatouiller les sourcils. Il avait oublié à quel point la combinaison manquait d’aération, en plus de chauffer lors de l’usage prolongé du module d’invisibilité. Il remua un peu et réalisa qu’il était en sueur. L’air à l’intérieur de la combinaison était intolérable et il étouffait presque. Pourtant, il se devait de rester ainsi immobile et d’attendre ; d’attendre alors qu’un des membres du personnel pouvait à tout moment trébucher sur lui et remarquer sa présence ; d’attendre alors que chaque seconde comptait. Il ferma les yeux et compta jusqu’à cent ; mais même cela fait, le chargement se poursuivait toujours.

Dust sentit alors une douleur chaude se diffuser depuis ses membres mécaniques jusqu’à ses épaules et son bassin, puis son torse et son bas-ventre. Il clot les paupières aussi fort qu’il le put et tâcha de s’obliger à penser à quelque chose de plus agréable que de se tenir accroupi sous un bureau dans une combinaison hermétique et trempée de sueur, alors que de la réussite de leur opération dépendait sa survie, ainsi que celle de la Terre. Probablement.

Mais sous ses paupières se dessina, comme issue d’un souvenir égaré, une forme horrible, grimaçante et cabossée. La chaleur inonda sa poitrine, et d’incommodante, elle devint soudain intense. À l’intérieur du casque, les oreilles de Dust s’emplirent des saccades de sa propre respiration. Puis un hurlement, pareil à une baffle collée à ses tympans, ébranla tout son corps :

« Ce quI nE me tUe pas me RenD plUs fOrt, IdioT !

— Dust. Tout va bien ? »

La voix de l’I.A. le tira de son cauchemar éveillé. En en même temps que la chaleur chutait au seuil du tolérable, la face hideuse disparut et le hurlement ne fut plus qu’un écho dans son esprit. Dust se raidit et manqua de percuter le dessous du bureau avec sa tête. Il ne put toutefois contenir sa respiration, lourde et sifflante comme celle d’un soufflet troué.

« Ce… c’est bientôt fini ?

— Mec, c’est fini depuis longtemps, répondit l’I.A. L’opération a pris 0.03 secondes.

— Tu pouvais pas le dire avant ?…

— Ah, c’est pour ça que tu te tenait immobile comme un glandu ? Je me demandais ce que tu foutais. Non, non… On peut y aller. »

Un rire gras en provenance de l’avant de la salle acheva de le ramener à la réalité. Dust se redressa de toute sa hauteur et tenta de reprendre pied.

C’était la deuxième fois que ces hallucinations se produisaient. Et hormis ses habituelles terreurs nocturnes, fruit d’un esprit dérangé par des années de lutte contre toutes sortes de menaces paranormales et humaines, Dust n’était guère sujet à ce genre de trouble. Il n’avait jamais vu cette boîte de conserve enflammée ni entendu cette voix brisée, de toute manière. De quel sombre recoin de sa mémoire son cerveau allait-il pêcher tout ça ? Sans doute un cocktail de tous les trucs affreux aperçus depuis son arrivée sur Terre…

Il inspira profondément malgré l’ambiance suffocante de la combinaison et se recentra sur sa tâche. Sauver le monde. Retrouver Hooper. Empêcher la déviation de l’effacer du temps. Voilà, ce sur quoi il devait focaliser son attention.

« Alors, s’impatienta l’I.A. On est bons ?

— On est bons. Y a plus qu’à sortir de là. »

Dust observa les agents : la plupart semblaient trop occupés pour prêter attention à l’homme invisible qui se promenait dans leurs locaux. Il se fraya un chemin hors de la salle et une fois dehors, arracha son casque pour aspirer de l’air à grandes goulées. Un air qui sentait les matériaux synthétiques et la vieille serpillière humide, mais qui avait le mérite de se montrer bien plus frais à l’égard de son visage. Le module de camouflage s’éteignit avec un bourdonnement sonore.

« Mec, j’suis dans la Matrice.

— Alors, bon ? Tu te grouilles un peu de récupérer les archives?

— Hé, ho. Cause correct à l’Élu, quand même. En plus, ce système ne ressemble en rien à celui du SPR de notre époque, mais je devrais m’y retrouver.

— Ça roule. Oublie pas de brouiller les caméras de surveillance qu’on va croiser. J’ai pas envie de voir le service de sécurité nous tomber sur le groin au prochain croisement.

— Ça m’étonnerait. Ils sont tous occupés à éteindre un incendie. Les cuisines qui ont pris feu. Quelle veine pour nous.

— Quelle veine, oui… » murmura Dust.

Il se permit donc d’avancer avec moins de précaution qu’à l’aller. Il déplia de nouveau son écran et consulta ses indicateurs.

« Maintenant qu’on a les accès, nous reste plus qu’à trouver le lieu de la déviation. Compare les archives des caméras de surveillance à celles stockées sur le disque de la combi – celles de notre époque. Les images de toutes les salles devraient être identifiques au poil de fion près, jusqu’à l’instant précis de la déviation.

— Ça fait quand même un paquet de données. C’est bien un boulot de bot.

— Heureusement que je t’ai sous la main, alors. »

L’I.A. ronchonna, mais s’exécuta tout de même. Non seulement parce que Dust l’avait conçue afin de se comporter en parfait serviteur, mais aussi parce que le fait de disparaître dans le même néant que leur époque révolue ne l’intéressait pas tant.

« Là, dit-elle enfin. À onze heures trente-sept minutes et douze secondes. La caméra de la salle des capsules de sauvetage a enregistré une image différente. »

Le corps entier de Dust se contracta. Ses pupilles se dilatèrent, sa peau suinta de sueur, mais il conserva le silence comme une braise sur sa langue.

« À notre époque, poursuivit l’I.A., quelqu’un monte dans une capsules et met les voiles. Mais ici… L’angle est pas terrible, on ne voit pas grand-chose. Tout ce que je peux dire est qu’aucune capsule ne part. C’est tout. »

Les genouillères de la combinaison heurtèrent un mur. Dust passa une main sur son visage trempé d’une sueur glacée. Il tremblait comme une feuille malgré la chaleur.

« Mec, qu’est-ce qui t’arrive ? Le même truc que tout à l’heure ?

— Non, répondit Dust d’une voix étonamment normale. Juste un coup de froid. » Il se racla la gorge. « Si je résume, à notre époque quelqu’un s’est enfui de la station. Mais à cette époque, il n’a pas pu monter dans la capsule et il est resté coincé ici. C’est ça, la déviation ?

— J’ai beau me repasser les images de chaque salle, c’est la seule différence que je vois.

— O.K. La salle de sauvetage est juste à côté. Alors, on s’y rend discrettos et on resaute dans le passé. »

Il avait joint le geste à la parole et parcourait déjà le couloir d’un pas résolu.

« Mec, d’accord, mais… T’as pas l’air net. T’es sûr que tout roule ?

— Mieux que jamais, vieux. Mieux que jamais. »

L’endroit s’obscurcissait au fur et à mesure que Dust avançait. Il tomba bientôt face à une lourde porte renforcée ; l’I.A. le reconnut à travers la caméra fixée au plafond et lui ouvrit le passage. Lorsque la porte se referma, il se retrouva dans une épaisse pénombre que seule bravait la lumière de l’écran sur sa poitrine.

« Mec, je viens de voir le visage de la personne qui a voulu se faire la malle… Elle est toujours dedans. C’était…

— Je sais qui c’était.

— Et on y va quand même ?

— On y va quand même. »

L’obscurité dévorait l’espace, à présent. Dust n’avançait plus qu’à travers un puits de ténèbres, dans lequel le son de ses pas de répercutait, faible et solitaire. Mais au bout du puits, une lueur bleutée ne tarda pas à s’éveiller. Au loin se dessinait une salle circulaire, aux parois munies de hublos à travers lesquels filtrait cette curieuse lumière froide.

« On y est, vieux, annonça Dust.

— Alors, c’est quoi, le plan ?

— On vérifie pourquoi il n’a pas pu partir. On remonte le temps. On s’arrange pour qu’il parte. On rentre à la maison. Voui ? »

Parvenu à la salle proprement dite, il observa cet espace circulaire baigné de lumière bleue. Engoncées dans les parois, les capsules de secours noires et métalliques ressemblaient à autant d’oeufs de quelque animal fantastique (ou bien d’une horreur issue d’une énième expérience ratée.)

Son regard se promena sur l’ensemble de la salle, mais il n’y trouva rien d’anormal. Tout était silencieux, trop à son goût, mais l’orbite de la planète était rarement un endroit où l’ambiance battait son plein. À part quand il y faisait exploser des trucs.

« Pas de temps à perdre, lâcha-t-il alors, sa voix perçant avec peine le calme glacial. On se magne de remonter le temps, on retrouve Hooper puis on rentre à la maison.

— C’est un bon plan, mec.

— Je trouve aussi. »

Il renfila son casque, paramétra la combinaison et engagea un nouveau bond temporel. Le puits de lumières l’accueillit de nouveau – il se sentait comme une poussière dans un conduit aspirateur – mais ne tarda pas à le recracher de l’autre côté. Dust atterrit à plat ventre et le casque de sa combinaison heurta le sol avec un craquement. Il se redressa, hébété, et ôta son casque. Une large fissure le traversait de haut en bas, mais il demeurait encore en une seule pièce.

« Jamais je ne m’y ferais. Vivement qu’on ait réglé cette merde.

— Je ne te le fais pas dire », lança une voix dans son dos.

Les membres mécaniques de Dust tressaillirent tant et si fort qu’il manqua de se rétamer une foix de plus. Son casque lui échappa des mains et se brisa tout à fait contre le sol, mais il n’y prêta même pas attention. Baignée dans la lumière bleue, au centre du cercle de capsules, une pâle figure lui adressa un sourire tordu.

« Bonjour, Dustin », dit l’inconnu.

[14] = NINJA

Dust ôta son casque et balaya les environs d’un regard circulaire. Tout n’était qu’ombres et formes voilées, aussi activa-t-il la vision thermique de ses yeux cybernétiques.

En vain : le modèle qu’il portait depuis peu ne disposait pas de cette fonctionnalité. Avec une pointe de frustration, il tenta tout de même de mobiliser ses nanomachines, quand bien même il les savait hors service.

« Tant pis, mec, intervint l’I.A. alors qu’il s’acharnait. Faut pas rester ici. Quelqu’un peut débouler à tout moment. »

Dust alluma les lampes de sa combinaison. Leur lumière fade éclaira tables et outils disséminés à travers la salle. Du matériel récemment utilisé, soigneusement entretenu. Il se fraya un chemin jusqu’à la porte, le corps étrangement lourd comme s’il se mouvait dans du yaourt – était-ce la fatigue, le poids de sa combinaison ou la sensation d’évoluer dans un temps révolu ? Dust n’aurait su le dire, principalement parce qu’il s’en foutait. Il ouvrit la porte et glissa un œil dans le couloir. Personne en vue.

« On sait déjà quand la déviation a eu lieu, c’est à dire il y a exactement une heure. Mais on ne sait pas encore . C’est pour ça qu’on est là. Quand on connaîtra l’heure et l’endroit exacts, on pourra la rectifier.

— OK, donc on connaît le quand. Et comment tu comptes t’y prendre pour obtenir le ?

— T’inquiète, vieux. Laisse faire papa. »

Empêtré dans sa combinaison, Dust parcourut des couloirs familiers, quoique plus propres que ceux dont il avait l’habitude. À l’occasion de baies vitrées offrant vue sur l’extérieur, le majestueux Señor Papa Robot faisait tourner ses vastes anneaux autour du noyau central, là où ils avaient (ou auraient) rencontré Marvin plus de neuf ans dans le futur. Dévastée et mourante, la Terre se dessinait en toile de fond, constant rappel de son objectif. De sa mission. De sa raison de vivre. De toute autre formule qui aurait sa place dans une liste de synonymes destinée à nourrir la tension dramatique.

Malgré les années, l’emplacement des salles n’avait guère beaucoup changé. Dust et Hooper avaient peu ou prou respecté la disposition des lieux lors de la rénovation de la station. Il put tracer sa route sans encombre, et malgré quelques caméras de sécurité, sa connaissance du réseau lui permit de toujours dénicher des itinéraires alternatifs plus sûrs.

« Mec, tu marches comme un pachyderme arthritique avec ton scaphandre. Tu te feras allumer en cas d’affrontement. En plus, c’est pas comme si on devait surveiller notre comportement puisqu’on a prévu d’effacer cette timeline, si j’ai bien compris.

— Je sais pas si tu l’as remarqué, mais je n’ai plus de nanomachines, plus de nerfs câblés, plus d’arme et j’ai des membres souples comme des packs de bière. Donc je préfère éviter la baston tant que possible. Voui. On se la joue ninja, je te dis.

— Comme tu voudras, mec. »

Dust trimballa donc sa lourde combinaison d’un bout à l’autre de l’anneau, sans cesser d’épier les alentours et de jeter des regards nerveux derrière lui. Parvenu devant la porte de l’unité centrale, des voix le surprirent. Dust se campa à l’angle du couloir et s’accroupit.

« Et maintenant, mec ?

— Et maintenant, admire. »

Il vissa de nouveau son casque sur sa tête et déplia l’écran sur sa poitrine. Après quelques instructions, la combinaison émit un sifflement. Puis ce fut tout.

« Impressionnant…

— J’te le fais pas dire, mon vieux. »

Dust leva une main dans son camp de vision, mais il ne vit rien. Il baissa alors le regard – toutes proportions gardées, au vu de son encombrante tenue : ses pieds, ses jambes et le reste de son corps avaient eux aussi disparu.

« Pas mal, admit l’I.A. Comment t’as fait ça ?

— Quelques dizaines de milliers de capteurs et encore plus de panneaux réflecteurs, des drones obéissants et du porno en bruit de fond.

— Du… ?

— Me juge pas. Ça m’aide à me concentrer quand je travaille. »

La porte s’ouvrit à cet instant. Dust se raidit et laissa passer un agent ensommeillé, la mine contrariée et une tasse de café vide à la main. Il attendit que l’homme soit hors de vue et entra sur la pointe des pieds. Malheureusement, la fonction d’invisibilité de sa combinaison ne supprimait pas les sons de ses déplacements ; mais dans une salle emplie de gens occupés à taper sur un clavier, à jouer aux cartes et à échanger des blagues salaces, il passait plutôt inaperçu. Une scène de vie tout à fait banale, mais à présent qu’il avait sous les yeux de vraies personnes et non plus des spectres, elle lui semblait inhabituelle : depuis presque dix ans qu’il vivait sur Terre, la plupart des humains qu’il avait croisés avaient soit tenté de le tuer, soit de l’écorcher vif. Quand ce n’était pas pire.

Dust passa sous le nez d’un agent engagé dans une lutte impitoyable contre le sommeil et se réfugia près d’un bureau désert. Il ouvrit le terminal de contrôle et entra ses propres commandes avec d’infinies précautions. La tâche lui parut de prime abord insurmontable, eut égard aux gros doigts de la combinaison et le fait qu’il ne voyait pas ses mains, mais il se résolut finalement à écrire à l’aide d’un crayon, une touche après l’autre. Il pria pour que personne ne remarque le crayon volant en train pianoter sur un clavier. Derrière lui, les agents discutaient et travaillaient avec une insouciance qu’il enviait, sans toutefois se l’admettre à lui-même.

Il chassa ces pensées et se concentra sur sa tâche. Un seul faux pas, un seul bruit de trop, et il était bon pour se coltiner un service de sécurité à la pointe de la technologie militaire qui se ferait un plaisir de le dérouiller à coups de matraque. C’était pas le moment de rêvasser.

Dust déplia le panneau de sa combinaison et chercha l’embout du câble universel du bout des doigts. Heureusement, il avait pensé à rendre tous les outils de la combinaison pratiques d’accès, en amont de l’installation du module d’invisibilité. Il ne lui fallut donc que peu de temps pour dérouler le cordon et le brancher au terminal. L’opération de transfert ne prit alors qu’une fraction de seconde.

« Je suis dedans, mec. Mais sans nanomachines, impossible de maintenir une connexion à distance.

— Te bile pas pour ça. La combi est équipée pour.

— Ça roule. Laisse-moi le temps d’accéder aux droits d’admin.

— Fais comme tu le sens, souffla Dust. J’ai tout mon temps. »

[13] = THROUGH

Un silence entrecoupé de grognements – Marie-Perséphone le reniflait toujours – suivit cette affirmation.

« Non, il n’y a pas plus grave que de détruire l’Univers, finit par faire remarquer l’I.A.

— Voui, voui. C’est vrai que j’ai un peu exagéré, admit Dust.

— Un peu, ouais.

— L’idée est la même. On fait pas d’omelettes sans casser les œufs.

— Dans ton cas, c’est pas les œufs que tu casses. C’est la table, la cuisine, la maison et tout le reste.

— Vieux, la Fin du Monde est derrière nous. Si on ne remonte pas dans le passé pour empêcher ce qui est en train d’arriver d’arriver, on ne pourra rien y changer. Ça sera jamais pire que maintenant.

— Ça peut toujours être pire, mec. »

Dust se préparait à une formidable démonstration de mauvaise foi, quand une telle secousse s’empara du sas que Marie-Perséphone et lui décollèrent du sol. Autour d’eux, la blancheur du module s’évanouit et ils atterrirent en plein milieu d’une salle bourdonnante d’ordinateurs, d’appareils de mesure et de capsules d’expérimentation.

Le canon laser de Dust lui échappa des mains. Lorsqu’il redressa la tête, une bande de scientifiques débraillés l’entouraient. Ils n’auraient pas affiché d’autre expression s’ils avaient vu le père Noël lui-même.

« Mec ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— La vague temporelle nous rattrape, murmura Dust. Notre Histoire commence à s’effacer. »

En effet, devant eux se tenaient désormais de vraies personnes, en chair et en os, dont les voix résonnaient comme celles d’humains ordinaires. Un barbu à lunettes transporta sa bedaine jusqu’à lui d’un air belliqueux.

« Hé, vous ! D’où vous sortez, comme ça ? »

Sous son casque, Dust se fendit d’un sourire et le laissa s’approcher.

« Vas-y, mon gros, murmura-t-il pour lui-même. Tire. J’attends que ça.

— Mec, lança l’I.A. dans son oreille. Je te rappelle que le câblage de tes nerfs a frit comme un poisson grillé. Entre ça et tes jambes en plomb, n’espère plus esquiver les balles comme ça. »

L’assurance de Dust se craquela comme du vieux bois. Sa mâchoire se crispa et il fit un pas en arrière.

« Répondez ! ordonna le barbu. Qui êtes-vous ?

— Personne, répondit Dust en prenant la fuite.

— Stop ! Appelez la sécurité ! »

S’ensuivit une course-poursuite des plus maladroites entre Dust, alourdi par ses mécas et sa combinaison, et les scientifiques, pour qui la notion d’effort physique se résumait à un vague concept appliqué par les gens infoutus de se servir de leur tête.

Entre tous ces savants rondouillards et moins vifs de corps que d’esprit, Marie-Perséphone se sentait comme un loup dans un poulailler. Le zombie eut tôt fait de réduire la moitié de leurs effectifs à l’état de charpie, et en un instant, l’horreur gagna ses proies et renversa la vapeur. Aux cris de panique suraigus se mêlèrent d’affreux bruits de mastication ainsi que des grognements satisfaits. Le dernier des rescapés mit la main sur une arme à feu et visa le zombie. Mais Dust avait récupéré son canon improvisé et le gratifia d’un tir dans le dos. Le laser transperça l’homme de part en part et lui laissa un trou de la largeur d’une assiette en pleine poitrine.

« Mec, c’est pas dangereux de tuer des rémanences comme ça ?

— T’inquiète. Ces gens-là n’existent pas dans notre Histoire. Ils s’effaceront de la réalité sitôt qu’on aurait corrigé la déviation. » Dust se tourna vers Marie-Perséphone et lui accorda une gratouille sur la nuque. « Bravo, fifille ! Je dois filer, maintenant. Ne t’inquiète pas, tout rentrera dans l’ordre dès que papa aura réparé le passé. Je reviendrai te chercher très vite. »

L’intéressée ne répondit pas, accaparée par le festin de sa vie. Dust glissa sur un viscère, rétablit son équilibre et acheva de régler la combinaison. Mais alors qu’il allait lancer le bond temporel, il se figea tout à coup.

« Mec. Qu’est-ce qui t’arrive, encore ? » l’interrogea l’I.A.

Dust mit un moment à répondre, et lorsqu’il prit la parole, ce fut d’une voix blanche et secouée par un ricanement nerveux :

« La déviation… Elle date de ce jour-là.

— Ce jour-là ?

— Ce jour-là.

— Mec », répondit l’I.A sans rien trouver d’autre à ajouter. Parfois, un seul mot suffit à résumer toute la complexité d’une situation.

Déjà, des bruits de pas s’élevaient depuis le couloir. Plus précisément : des bruits de bottes. Et à juger par leur nombre, il s’agissait-là d’un comité d’accueil des plus fournis.

« Bon. On laisse tomber ? suggéra l’I.A.

— T’es ouf. Après en avoir autant bavé, on va quand même pas abandonner ici.

— Justement : ce serait pas une honte, après en avoir autant bavé. D’ailleurs, puisque cette réalité commence à flancher, qu’est-ce qui te dit qu’on ne va pas nous aussi commencer à disparaître ?

— On échappera à la vague temporelle sitôt qu’on aura sauté dans le passé. On craindra plus rien, à partir de là. Mais il faut se grouiller !

— Grouille-toi, alors !

— Voui, voui ! Ça charge. »

La porte d’ouvrit à la volée et une troupe de soldats armés jusqu’aux dents investit le laboratoire. Ils se figèrent à la vue de Dust et de Marie-Perséphone, debout au milieu d’un charnier de boyaux visqueux et de membres épars.

« Zombie, s’écria le premier d’entre eux. Feu ! »

Sa concision ne put empêcher ses collègues de mettre une fraction de seconde à réagir ; le temps pour Dust d’enclencher le bond temporel. Alors que le laboratoire s’emplissait du vacarme des coups de feu, la combinaison autour de lui frémit comme une casserole d’eau bouillante.

Il se sentit soudain tiré en arrière et bascula dans un puits. Un gouffre noir sans parois ni fond connecté à rien d’autre que lui-même. Dust fila à travers, sans vraiment savoir s’il tombait ou s’il volait. Des nuées d’étoiles blanches sifflaient autour de lui et rejoignaient en un seul point lumineux, loin devant. Il virevoltait sur lui-même comme un pantin dans un ouragan, déstabilisé par ses membres trop lourds. Le son de sa respiration affolée emplissait l’intérieur de son casque, sa vision se réduisait à une succession d’éclats scintillants. L’I.A. cria quelque chose, mais le son de sa voix se réduisait à un grésillement saturé.

Enfin, le corps de Dust percuta quelque chose. Sa tête cogna contre la paroi du casque et le laissa sonné pour le compte. À travers le plafond, le puits et les lumières s’enfuirent et le laissèrent seul et désorienté.

Il lui fallut de longs instants pour reprendre possession de ses moyens. Était-ce l’épuisement, le poids de son équipement ou le bond temporel ? Dans tous les cas, son esprit flottait dans une douce torpeur, un peu comme si son cerveau baignait dans du yaourt. Quant à son corps, engoncé comme il était dans cette épaisse combinaison, il en avait à peine conscience. Seule une vague douleur se cramponnait à sa colonne et lui revenait par à-coups à chaque mouvement.

Dust parvint toutefois à rassembler le courage de se redresser. Il poussa fort sur ses jambes, gémit quand son dos craqua et se retrouva en position presque verticale. Les attaches de son casque lui donnèrent quelques minutes de fil à retordre avant qu’il n’arrive à l’ôter. La respiration haletante, il observa l’atelier autour de lui, encombré d’outils poussiéreux et de machines inutilisables.

La voix de l’I.A. le fit soudain tressaillir :

« Mec, on y est ? Je capte toutes sortes d’émissions bizarres, mais rien qui vient du Señor Papa Robot ni de notre Base. »

Dust ne répondit pas tout de suite. Il déplia l’écran sur sa poitrine et consulta un panneau de statistiques.

« On y est, dit-il. Le 17/4 389. À une heure trente-sept minutes et douze secondes selon l’UTC.

— Le 17/4 389, répéta l’I.A. Presque dix ans en arrière. C’est chaud. »

[12] = COSTUME

Dix minutes plus tard, Dust avait effacé ses gribouillis du tableau pour les synthétiser en une formule concise. Il se repassa les extraits envoyés par l’I.A. une dernière fois, loucha sur les rémanences venues troubler son travail et griffonna le résultat sur une feuille volante.

Il remonta son caleçon à l’élastique fatigué et quitta la pièce de travail. À l’extérieur, les rémanences avaient pris possession des lieux. Leur image semblait toujours imprécise, comme un calque fade superposé à la réalité. Mais elles semblaient plus réelles, plus concrètes, et désormais, chaque instant qui passait les nourrissait de vie. Dust demeurait invisible à leurs yeux, mais il lui semblait que certaines se retournaient sur son passage lorsqu’il les frôlait.

« Qu’est-ce qui se passera quand elles auront vraiment pris forme ?

— Ça voudra dire que la vague temporelle nous aura rattrapés. Notre Histoire disparaîtra complètement. Et nous avec.

— Mais pas complètement, si j’ai bien compris. Nos doubles de cette nouvelle timeline réapparaîtront aussi, c’est bien ça ?

— Oui. »

Dust se faufila dans les couloirs en prenant soin d’éviter les apparitions et fila vers la salle de téléportation. La douleur de ses membres mécaniques s’était apaisée face à l’urgence de retrouver son équipement à temps. Pour ainsi dire.

« Ce serait pas mieux comme ça ? suggéra l’I.A. Après tout, l’équipage du Señor Papa Robot vient quand même de ressusciter. C’est pas plus mal.

— Sauf qu’on ne sait pas où se trouve notre place dans cette nouvelle trame. Ni même si on s’y trouve.

— Est-ce que c’est vraiment une mauvaise nouvelle ? Avec le SPR en état de marche, le monde a plus de chances de survie qu’avec, eh bien, nous. Le prends pas mal, mec ; mais vu ton état, je pense pas que tu sois capable de sauver quoi que ce soit. Et depuis le temps que tu te tues à la tâche, peut-être que tu devrais…

— Mon vieux, coupa Dust. C’est pas le moment.

— Comme tu voudras, mec. »

Dust se fit bousculer par un chariot poussé par un petit vieux et s’affala par terre. Les jointures de ses membres l’élancèrent affreusement, et leur poids le fit peiner à se relever. Parvenu à un vaste croisement où se réunissaient quelques dizaines de rémanences, il consulta un plan de la station et reprit sa route. Le rythme de son pas s’était sensiblement accéléré.

« On approche. Le matos est là ?

— Le matos est là.

— Quel modèle ?

— Le portatif. C’était le seul qui rentrait.

— Nickel. Fifille ! Arrête d’essayer de manger les fantômes. Tu vas te blesser.

— Gwoooooooorgl ? »

Parvenu devant la bonne porte, Dust s’ouvrit un passage à coup de talon et émergea dans une vaste salle circulaire. Aucune rémanence à l’horizon. Au centre trônait une vaste sphère pâle cerclée d’anneaux concentriques, supportée par une structure de métal. Si les volailles avaient une divinité, elle aurait certainement pondu des œufs ressemblant à ça.

Dust lutta contre la manivelle jusqu’à entrouvrir le passage. L’intérieur lisse et blanc l’aveugla, mais il ne se retint pas de forcer l’entrée et de marcher jusqu’au centre.

Son pied buta contre quelque chose de dur. Les pans de son peignoir s’ouvrirent comme un oiseau déplie ses ailes pendant l’envol – mais en lieu et place, Dust eut droit à une nouvelle et douloureuse chute.

« Ouille… Combien de fois je me suis brouté, aujourd’hui ?

— J’en sais rien, mec. J’ai perdu le compte. »

Il se ramassa sur lui-même. À même le sol reposait un scaphandre aux couleurs sombres, à côté de lourds réservoirs de titane.

« Ohoooo, souffla Dust. Mon costume de superhéros m’avait manqué. Coucou, toi ! Longtemps que je t’avais pas vue. Tu m’avais manquée… »

Il ponctua ces retrouvailles d’un grand coup de langue sur le casque.

« Euh, mec ?

— Slrp ?

— Je ne ferais pas ça si j’étais toi. Ce truc est fait de vieux plastoc qui a traîné dans l’entrepôt pendant des années.

— Je m’en fous. Je l’aime quand même ! »

Dust ôta son peignoir et ses bottes et entreprit de revêtir la tenue – tâche délicate, d’autant plus qu’elle n’était manifestement pas conçue pour être enfilée sans aide. Mais après plusieurs contorsions, quelques jurons et un fou rire inopiné, il parvint à la revêtir. Les réservoirs pesaient lourd dans son dos ; leur poids combiné à celui de ses mécas arrachait à ses articulations et sa colonne d’affreux pincements, tandis qu’un désagréable fourmillement se diffusait dans le bas de son corps.

Le bon côté des choses, c’est que la douleur rattrapa sa concentration fuyante par le col ; il ouvrit alors le panneau de contrôle sur la poitrine de sa combinaison et programma un nouveau bond temporel. À côté de lui, Marie-Perséphone reniflait les airs, curieuse de ne plus sentir son odeur.

« Et le zombie, mec ? Qu’est-ce que tu en fais ?

— Rien du tout. Sitôt que j’aurai rectifié la déviation, notre Histoire se remettra en place. J’aurai plus qu’à retourner dans le présent et tout rentrera dans l’ordre.

— J’espère, mec. Mais fais attention. On sera déconnectés de la Base sitôt que tu auras sauté dans le passé.

— T’inquiète. C’est pas la première fois que je voyage dans le temps, quand même !

— Justement. T’as pas remarqué qu’à chaque fois que tu remontes le temps, t’es pas loin de faire exploser l’Univers ?

— Oh, ça va. Il y a plus grave. »

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