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[14] = DUST_EX_MACHINA

Sa combinaison enfilée et Marie-Perséphone confinée au panier à chien (initialement réservé à Vidocq), Dust se mit aux commandes de la capsule électromagnétique. Le tableau de bord sommaire se limitait aux contrôles, ainsi qu’à quelques indicateurs de vitesse, de puissance et d’état général du vaisseau.

Le jeune homme agrippa les manettes jusqu’à s’en blanchir les jointures, comme s’il sa poigne pouvait soulager la douleur sourde au creux de sa poitrine. À l’extérieur, les drones s’écartèrent de la structure.

« Hé, mon pote. T’es là ?

— Oui, répondit l’I.A.

— Nickel. Lancement dans deux minutes. C’est toi qui m’assisteras dans la manœuvre.

— Manœuvre ?

— Le lancement de la capsule.

— Je ne suis pas brieffé.

— T’inquiète. C’est toi qui as commandé les drones pour qu’ils construisent la rampe, non ? Ce sera fastoche.

— Mais pas très prudent. Et Vidocq ?

— Pas de Vidocq, répondit Dust. C’est toi, Marie-Perséphone et moi.

— O.K. »

Dust esquissa un sourire. Une des qualités de l’I.A. était qu’elle ne portait jamais de jugement de valeur sur ses actions. Elle faisait ce qu’il demandait sans discuter, s’exécutait sans poser de questions et lui était toujours fidèle. Ça, c’était un vrai robot. Un vrai serviteur. Un véritable ami.

C’est du moins ce que Dust tentait de se persuader, sans ignorer la voix narquoise au fond de lui qui lui disait : « Tu en veux à Vidocq parce qu’il te dit ce que tu ne veux pas entendre. Il te met face à ce que tu ne veux pas voir. Tu refuses d’ouvrir les yeux, persuadé d’être dans ton bon droit. Mais quel genre d’ami se bouche les oreilles, quand on essaie de l’aider ?… »

Dust secoua la tête et activa le simulateur de force centrifuge. Il lui fallait s’engager sur la rampe à une vitesse suffisante, sans quoi la propulsion n’aboutirait pas. La capsule s’activa donc d’un mouvement sec et commença sa rotation, de haut en bas ; d’abord avec lenteur, puis elle gagna de la vitesse de façon constante jusqu’à une allure folle. À l’intérieur, Dust cramponnait ses manettes, collé à son siège par une terrible force, incapable de distinguer le haut du bas. Hors de la capsule, le monde se réduisait à un tourbillon de couleurs et de lumières.

« Tu vas trop vite, lança l’I.A. Si tu continues comme ça, tes organes vont finir en purée.

— T’inquiète », parvint à articuler Dust en dépit de la pression.

Il activa un des boutons de la manette : le compensateur gravitationnel démarra avec une pulsion sourde et une partie de la force centrifuge exercée sur son corps s’envola. Il ne relâcha toutefois pas son attention : le compensateur était un gouffre d’énergie et ne pouvait être maintenu bien longtemps. Si Dust tardait à poursuivre la manœuvre, la force centrifuge les broierait sur le coup, Marie-Perséphone et lui.

« Plus vite… Encore un peu… Encore… C’est bon ! »

La nacelle relâcha la capsule sur sa courbe ascendante et la catapulta vers le ressort géant. Avec une précision parfaite, le vaisseau s’engouffra à l’intérieur de la rampe supraconductrice et poursuivit son ascension, à une vitesse ahurissante, bientôt effrayante. Depuis son siège, Dust ressentait l’intense vibration du décollage. Il voyait l’immense conduit aimanté s’étirer jusqu’au ciel et s’ouvrir au loin en un point lumineux. Mais sa mémoire et sa rétine demeuraient imprégnées du regard accusateur de Vidocq.

« Tu ne vas pas assez vite, l’informa l’I.A. Si tu continues comme ça, ta vitesse de propulsion sera trop faible.

— Aucun problème », s’écria Dust.

Il poussa l’accélérateur et démarra le moteur de la capsule. Alimentés par un carburant de sa conception, hybride de matière nucléaire et de propergol solide, les réacteurs ajoutèrent leur propre puissance à celle des aimants avec un vacarme tonitruant.

Soudain, la capsule jaillit de la rampe tel un bouchon de champagne. Endommagée par le décollage, celle-ci s’effondra sur elle-même ; un lourd nuage de fumée s’éleva dans les airs et emporta les drones.

Le raffut se propagea jusqu’à des kilomètres à la ronde. Des plus humbles camps retranchés de survivants jusqu’aux villes fortifiées et militarisées, en passant par la Mégalopole, immense cité humaine isolée du reste du monde par un puissant champ magnétique. Quiconque leva les yeux au ciel à cet instant put voir cette boule de feu décoller, pareille à une comète inversée.

Alors que le ciel s’assombrissait, Dust sentit son corps se raidir. La capsule arrivait au bout de ses réserves de carburant sans avoir quitté l’atmosphère.

« Ça ne va pas le faire, dit l’I.A.

— Mais si, ça va le faire. »

Il coupa le moteur et enfonça du poing un gros bouton rouge sur le tableau de bord : en vérité, il aurait tout à fait pu le remplacer par un activateur plus sobre. Mais de son avis, rien n’égalait le charme et la portée dramatique d’un gros bouton rouge.

La capsule se nimba alors d’une aura bleue et poursuivit sa trajectoire l’air de rien. Le vaisseau semblait simplement attiré vers le ciel, comme si quelqu’un avait jugé bon d’inverser la force de gravité.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit l’I.A.

— Un bouclier antifriction, mon pote. Pour supprimer la résistance de l’air due aux frottements. Classe, pas vrai ?

— Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ? »

Dust tapota les indicateurs du doigt. Le bouclier avait brûlé jusqu’à la moindre goutte de carburant et grillé le moteur. Désormais, la capsule n’était plus déplacée que par sa propre vitesse de propulsion.

« Ah », répondit l’I.A.

Dust s’autorisa un sourire de fanfaron. Couper le sifflet de l’I.A. centenaire et surdéveloppée qui l’avait pratiquement élevé faisait toujours son petit effet. Toutes ces nuits passées à inventer de nouvelles technologies en valaient la peine.

Le décollage était un succès. Il était encore en vie, prêt à retrouver Hooper et sauver la Terre. Cette victoire apaisa le cœur de Dust. Il relâcha ses bras, détendit ses muscles, inspira profondément. Le moteur s’était tu. Les vibrations avaient cessé. Bientôt, l’espace étoilé s’ouvrit à lui.

Par-delà le champ de débris en orbite autour de la Terre se découpa une silhouette massive et majestueuse. Sa simple vue réveilla chez Dust de lointains souvenirs, enfouis sous la poussière de sa mémoire perturbée.

Le Señor Papa Robot lui tendait les bras. Voilà longtemps que Dust l’avait quitté, qu’il lui manquait. Après toutes ces années, le fils prodigue était de retour au bercail. Pas trop tôt ! aurait-on dit. Mais Dust avait fait de son mieux.

Il faisait toujours de son mieux.

À SUIVRE DANS
DUST EX MACHINA #2

SUPER SEÑOR PAPA ROBOT

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[13] = MONSTER

Le soleil étira ses premiers rayons sur l’immense structure, improbable mélange entre station de lancement de fusée et montagnes russes. Située au fond d’une cuve cernée d’une clôture électrifiée, la rampe électromagnétique avait la forme d’un ressort étendu, ou plutôt d’un tire-bouchon géant élancé à travers le ciel. À son pied reposait une lourde installation, sorte de simulateur de force centrifuge dressé à la verticale : la fameuse catapulte. Tout autour bourdonnaient des centaines de drones apportant les derniers ajustements nécessaires à la base de lancement.

À une heure matinale, Dust, suivi de Vidocq et Marie-Perséphone, descendit à l’intérieur de la cuve. Un sourire radieux illuminait son visage, comme au matin d’une excellente journée.

« On y est ! s’écria-t-il, extatique face à la structure. Tout ce pour quoi on a bossé… Señorrrrrrr Papa RrrrrRRRrrrRRRobot, nous voici !

— Gwaaaaaargl ?

— Mais évidemment que tu viens, fifille ! Ton papa va quand même pas te laisser ici toute seule. »

Un drone passa tout près de l’intéressée, qui lui donna la chasse avec un hurlement. Dust assistait au spectacle, ému aux larmes.

« Regarde-la, Vidocq ! elle est déjà impatiente de partir. Je suis si fier de ma grande fille. Le premier zombie à voyager dans l’espace… Qu’est-ce que ça grandit vite, ces machins-là. »

Vidocq ne répondit rien. Assis un peu plus haut, il surplombait l’installation d’un regard vide. Plus vide que la liste des défauts que son maître s’attribuerait.

« Oh, mon vieux… Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu fais la gueule ? »

Une fois n’est pas coutume, son serviteur mécanique se fendit d’un douloureux soupir. Au loin, Marie-Perséphone avait attrapé le drone en plein vol. Le robot tenta de se dégager avec un couinement plaintif.

« Ah ha, sourit Dust, j’ai compris. Toi, tu boudes, pas vrai ? Tu m’en veux pour quelque chose. C’est à cause de ces pignoufs que j’ai tués, c’est ça ? »

Vidocq détailla son maître de bas en haut.

« Maître Dust, je rêve du jour où vous serez capable de vous entendre avec vos semblables. Du jour où vous pourrez mener une discussion calme avec eux sans leur exploser la tête ni leur arracher les membres.

— J’ai la flemme de discuter calmement. Et puis, ho ! C’est eux qui ont commencé.

— La question n’est pas de savoir qui a commencé, maître. Elle est de savoir comment ça s’est terminé. »

Dust haussa les épaules et se dirigea vers la rampe. Il s’occupa des ultimes préparatifs, de vérifier la solidité et la configuration de la rampe et de s’assurer que les conditions météorologiques étaient favorables au décollage. Mais Vidocq ne l’entendit pas de cette oreille et lui lança à travers ses nanomachines :

« Maître Dust, vous êtes allé trop loin, cette fois. Je n’ai jamais cautionné vos agissements. Mais cette fois-ci, je les condamne.

— Allez, Vidocq ! ricana Dust. Tu vas me chier une pendule à cause de trois, quatre bouseux ? Ils m’ont attaqué les premiers, je te rappelle. C’était de la légitime défense, comme toujours.

— Vous voyez très bien de quoi je veux parler, maître. Je parle de ce que vous avez fait à ce Julius alors qu’il n’était plus en état de se battre. Je vous ai toujours vu impitoyable vis-à-vis de vos congénères, mais jamais je ne vous aurai pensé capable d’une telle barbarie. »

Dust escalada la rampe et observa les alentours, la main en visière. Marie-Perséphone le frôla, accrochée à un drone terrorisé.

« Ce baltringue a eu ce qu’il méritait, c’est tout. C’est du passé, mon vieux. On a d’autres choses à faire que de le ressasser, maintenant.

— Du passé, maître ? s’étrangla Vidocq. Ce n’est pas du passé : le malheureux se trouve encore là où vous l’avez laissé ! Vous lui avez arraché tous les membres, rasé le crâne et l’avez suspendu nu à l’entrée de la Base, livré à lui-même et condamné à mourir

— Haha ! s’esclaffa Dust. Tu trouves pas qu’il ressemble à une madeleine, comme ça ? »

Si le jeune homme apprécia sa propre plaisanterie, ce ne fut pas le cas de Vidocq. Le serviteur mécanique rompit la communication et s’en retourna vers la Base. Dust profita d’un nouveau passage de Marie-Perséphone et de son drone pour sauter avec eux. Leurs poids combinés entraînèrent le malheureux robot vers le sol. Après un atterrissage plus douloureux qu’élégant, Dust s’élança à la poursuite de Vidocq.

« Attends, Vidocq ! Tu vas pas prendre la mouche pour si peu !

— Si peu ? répéta Vidocq, abasourdi. Pour l’amour du ciel, maître ! Pourquoi avoir fait ça ? Pourquoi une telle brutalité ?

— Il servira d’exemple aux autres, c’est tout. Vu qu’ils sont pas foutus de lire un panneau « DANGER« , j’espère que cette fois, le message sera clair. »

Le chien-robot secoua doucement la tête. Sa silhouette s’affaissa sous le poids d’une déception bien visible.

« Maître Dust, j’ai de la peine pour vous. Vous n’êtes qu’une bête cruelle et vous ne vous en rendez même pas compte.

— Merci du compliment, mon vieux.

— Votre désinvolture me dégoûte, maître. Vous n’attachez donc d’importance à rien ? »

Dust ouvrit des yeux ronds et désigna le chantier d’un trop grand geste.

« Et ça, c’est quoi ? Mon cul sur une armoire ? J’ai voué ma vie à sauver le monde, moi ! Tout ce travail, ces opérations cybernétiques, ces nanomachines qui me vrillent le cerveau, les bouts de corps que je m’ampute pour les remplacer par des améliorations ; tu crois que ça me fait bander ? Que je fais ça par plaisir ?

« Quand j’ai voulu me greffer des implants nerveux, t’as été le premier à me prévenir que je souffrirais le martyre, et tu sais quoi ? T’avais doublement raison : je douille en permanence et chaque instant est une torture. Mais est-ce que je me plains, moi ? Est-ce que tu m’as vu chialer sur mon sort un seul moment ?

« Ben, non ! Parce que chaque moment, je le consacre à sauver la Terre. Parce que tout a un prix et pour sauver le monde, je le payerai quel qu’il soit. Non, mais sans blague. Qu’est-ce qu’il y a de plus important que de sauver le monde ?

— Sauver votre humanité, maître », répondit Vidocq d’une voix tremblante.

L’espace d’un instant, Dust changea de posture ; alors, son serviteur se prit à espérer de l’avoir touché par son propos, d’avoir déclenché une réaction dans cet esprit chaotique.

Las, Dust n’afficha qu’une grimace narquoise.

« Je te l’ai dit, mon vieux. Mon corps, ma vie, mon humanité, j’en ai rien à carrer. L’humanité, c’est de la merde. Combien de fois on devra encore en reparler ? La Terre était un paradis avant que les humains y foutent les pieds. Regarde ce qu’ils en ont fait. Regarde un peu ce gâchis !

— Tout le monde commet des erreurs, maître, contra Vidocq. Vous plus que quiconque. Réfléchissez à l’ampleur de vos propres fautes et imaginez maintenant le résultat, si parmi une espèce de plusieurs milliards d’individus, l’humanité n’avait compté que dix spécimens comme vous. Imaginez ce carnage ; et regardez pourtant ce qu’elle a accompli à travers l’Histoire. Vous ne pouvez juger un troupeau entier sur la base de quelques moutons égarés.

— C’est con, un mouton, répliqua Dust. Et je vois pas trop où tu veux en venir avec tes allégories fumeuses.

— Pour résumer, maître : vous êtes injuste envers l’humanité. »

Cette fois-ci, Dust éclata de rire. Si Vidocq avait possédé un visage, celui-ci aurait viré au rouge.

« L’humanité et l’injustice, c’est la même chose, mon vieux ! Ça me rend dingo de devoir t’en convaincre, alors que t’as dans ta base de données toutes les archives historiques jamais produites. Alors, mets un peu le nez dedans et t’arriveras à la même conclusion que moi. L’histoire de l’humanité est faite de guerre, de génocides et de souffrance. Est-ce que ce bordel en valait bien la peine ? J’pense pas. L’humanité a eu sa chance. Et je te l’ai dit : si j’ai pas déjà remonté le temps pour empêcher son existence, c’est uniquement parce que Hooper préfère pas et que je suis un gars gentil. Et parce qu’il y a un risque de détruire l’Univers, aussi. »

Vidocq fixait son maître sans broncher. Un mélange d’horreur et de résignation se lisait sur son visage mécanique.

« Maître Dust… Le projet Señor Papa Robot devait produire le sauveur du monde… Je refuse de croire que ce soit vous. »

Dust se contenta de hausser les épaules, une moue aux lèvres.

« Comme tu dis. J’ai été fabriqué pour sauver le monde et c’est exactement ce que je vais faire. Quel qu’en soit le prix. C’est ça, être un héros, mon vieux ! Accepter de passer pour un enculé aux yeux de tous dans un intérêt supérieur.

— J’en doute, maître. Vous ne servez que vos intérêts propres. »

Vidocq ne parut pas vouloir tenir cette conversation plus longtemps. Il reprit sa route en direction du sommet. Dust l’observa, la mine lourde, sans oser y croire.

« Vidocq ? Reviens, Vidocq. Vidocq, au pied ! T’auras un sucre. Non, mieux ! deux sucres. Tous les sucres que tu veux ! Mais ne m’ignore pas… Vidocq, ne m’ignore pas ! »

Son serviteur s’éloignait, inlassable. Plus il s’approchait du sommet, plus Dust sentait son coeur s’étreindre.

« Vidocq, on est amis, non ? Tu vas quand même pas me laisser seul ! »

Vidocq avait déjà franchi le sommet et disparu de sa vue. Son maître demeura planté sur place, fixant le bord de la cuve, espérant de toutes ses forces que son serviteur y repasserait la tête, que tout ceci n’était qu’une mise en scène destinée à lui faire la leçon.

Mais Vidocq ne revint pas.

Après une longue immobilité complète, Dust se relâcha, le souffle court. Malgré la chaleur, la sueur maculait son corps et glaçait ses mains. Une douleur sourde pulsait dans sa poitrine. Ses yeux le brûlaient ; il n’aurait pu déterminer si c’était le fait des larmes, ou bien parce qu’il les avait maintenus ouverts cinq minutes entières. Vidocq n’était toujours pas revenu. C’était la première fois que son serviteur lui tournait le dos ainsi.

Il baissa le regard vers ses mains. Elles tremblaient.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? Oh, bordel, qu’est-ce que j’ai fait ?… »

Le bourdonnement des drones rappela le chantier à sa mémoire. Il inspira et souffla longuement, comme pour expirer la douleur hors de sa poitrine.

« C’est ça, fous le camp ! cria-t-il finalement à l’attention du sommet. J’irai avec Marie-Perséphone. On n’a besoin de personne pour sauver le monde ! Pas vrai, fifille ?… Fifille ? »

L’intéressée ne répondit pas, tout occupée à dévorer les sièges en mousse de la capsule de lancement.

[12] = VILLAIN

Dust rallia le hall de bric-à-brac et longea les murs, Marie-Perséphone accrochée à lui. Deux voix discutaient entre elles près du panneau de contrôle. Il se mit sur la pointe des pieds et détailla deux hommes armés de fusils d’assaut. Il plissa les paupières.

« Il finira par se montrer, grommela le premier, un grand gaillard aux yeux clairs. Ce n’est qu’une question de temps.

— Ou pas, répondit son comparse, plus trapu et musculeux. Peut-être qu’il a déjà fui. Qui sait ? À l’intérieur de sa bagnole blindée, il fait le malin, mais il n’aura pas les tripes de nous rentrer dans le lard.

— Il viendra. Il est dépendant de ses machines pour contrôler cette base et le seul moyen de les réactiver est de redémarrer le système. Attends un peu. »

Le petit costaud haussa les épaules et leva les yeux vers l’écran du panneau de contrôle. Un indicateur en bas de l’écran indiquait l’état des serveurs : OFFLINE.

« Remarque, je veux bien te croire. Ça reste un psychopathe. Ces types-là sont imprévisibles.

— C’est pour ça que vous m’aimez, les gars », lança la voix de Dust.

Ils firent volte-face. À l’autre bout de la salle, Dust tenait un troisième larron par la gorge et lui pointait son pistolet sur la tempe. Les deux hommes s’approchèrent à pas circonspects, leurs armes brandies devant eux.

« Bordel, souffla l’un des assaillants.

— Oh, oui, reprit Dust, j’avais bien compris que c’était un traquenard et que vos petits copains se tenaient cachés en attendant que je déboule. Ça me paraissait chelou, que vous ne soyez que deux. Mais vous étiez sept, c’est ça ? Bah, vous inquiétez pas, je me suis bien occupé de vos copains. Vous êtes plus que quatre, maintenant.

— Gwoooooorgl », rugit Marie-Perséphone quelque part dans le fatras. Un gargouillement terrifié s’ensuivit.

« Trois », rectifia Dust avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Le grand type aux yeux bleus braqua son fusil dans sa direction. Son compagnon l’imita.

« Relâche-le, Dust ! »

Le jeune homme lui renvoya un regard interrogateur.

« On se connaît ?

— Évidemment qu’on te connaît. Tout le monde te connaît, avec ce que tu as fait.

— Ce que j’ai fait ? J’ai jamais entendu parler de vous, les gars. Vous devez vous tromper. »

L’otage de Dust parvint à aspirer une bouffée d’air et s’écria :

« Descends-le, Julius ! Te soucie pas de moi, ce connard doit payer !

— Fais dodo, toi, lui souffla Dust avec un coup de crosse sur le crâne. Plus que deux. »

Du coin de l’œil, il vit que le petit costaud s’était déplacé latéralement pour le prendre à revers.

« Un », décompta-t-il.

Sans même lever son arme, il se tordit le poignet et logea une balle dans la tête de son assaillant. Le dénommé Julius choisit ce moment pour ouvrir le feu ; mais à l’instant où il appuyait sur la gâchette, la grenade que Dust avait fait rouler à ses pieds explosa. Le jeune homme se protégea de la détonation derrière son otage ; celui-ci reçut un éclat de métal dans l’œil et mourut sur le coup.

« Zéro ! s’écria joyeusement Dust. Bonne année, les gars. Hé, faire péter une grenade en intérieur, c’est quand même autre chose. Quelqu’un d’autre a les oreilles qui sifflent ?

— Aaaaaaaaaah ! répondit une voix sur sa gauche.

— Gwaaaaaargl », renchérit Marie-Perséphone, occupée à son repas quelque part dans le fatras.

Il laissa retomber le corps inanimé et détailla les dégâts du regard. L’explosion avait creusé une dépression fumante sur le sol de plaque. Des projections de métal avaient endommagé plusieurs équipements alentour. Des morceaux de chair, bouts d’os et taches de sang maculaient le tout. Ceci mis à part, Dust repéra peu de pertes matérielles.

On ne pouvait pas en dire autant de Julius. Le malheureux se trouvait au sol, le visage tordu par la douleur et les jambes réduites à deux moignons sanguinolents, désorienté et incapable d’émettre plus que des plaintes inarticulées.

L’horreur envahit ses traits quand Dust se pencha au-dessus de lui.

« Oh, on a un gros bobo ! Les jambes arrachées, ça fait mal, pas vrai ? Je sais de quoi je parle. Un technogolem m’a pris les miennes il y a pas si longtemps. Heureusement, je m’en suis fabriqué d’autres. »

Julius se confondit en paroles inintelligibles entre ses dents serrées par la douleur. Dust se pencha, l’oreille tendue.

« Que dites-vous ? Je suis tout ouïe, mon brave.

— Tu payeras pour tout c’que t’as fait », siffla Julius entre ses dents. Le moindre mot paraissait être un supplice et il mettait visiblement toute sa volonté à articuler de façon inaudible. « Quelqu’un finira par t’avoir…

— Vous radotez, les gars, sauf que j’ai aucune idée de qui vous êtes. »

L’homme roula sur le côté. Une grimace révéla ses dents couvertes de sang.

« Tu te souviens de rien ? Le camp de survivants que t’as réduit en poussière ? Ça te dit rien, ça, peut-être ?

— Oh, oh… » souffla Dust, le strabisme plus prononcé que jamais. Un souvenir pâteux et endolori se réveillait parmi ses pensées confuses, tel un étudiant au milieu de son logement dévasté, au lendemain d’une soirée mouvementée.

« Les glandus qui ont planté leur tente ou leur oncle ou que sais-je sur mon terrain d’essais balistiques ? s’étonna Dust. C’était vous ? »

Julius cracha un glaviot de sang et aspira l’air à grandes bouffées.

« Une partie d’entre nous, espèce de taré… On est des exilés de la Mégalopole…

— La Mégalopole ? C’est quoi, ce truc ?

— Et tous les autres qui ont essayé de t’arrêter… poursuivit Julius. Tous ceux qui se sont lancés à ta poursuite… Tués aussi… T’es vraiment… Un putain de monstre…

— Hé. J’y peux rien si vous avez rien dans le crâne. Fallait vous renseigner avant. Y avait des panneaux « DANGER« , sur ce site. C’était pour les cochons, peut-être ? »

Le regard brûlant d’une fureur sourde, Julius rampa dans sa direction.

« Espèce de fils de pute… T’as tué tout le monde… Toute ma famille ! T’as tué ma mère, bordel… Jamais je te pardonnerai… Tu t’en tireras pas…

— Désolé, mec, mais c’est vous, les idiots. Le monde est dangereux. J’y peux rien, c’est comme ça. J’ai jamais voulu vous faire de mal. Toi et tes potes, vous êtes des dommages collatéraux. Alors oui, c’est triste, ouin ouin, tout ça. Mais votre histoire de vengeance est ridicule.

— T’as tué ma mère… T’as tué ma mère… » répéta Julius, poussé au bord de la démence tant par la gravité de ses blessures et que par l’affliction. « Sur la vie de ma mère, je te jure que… »

Dust se dégagea et empoigna Julius par le col.

« Écoute, mon grand. L’avis de ta maman, je me le taille en biseau. Depuis des années, j’essaie de sauver le monde et je galère assez comme ça sans qu’une bande de clochards vienne me briser les noix. Je vous ai rien demandé, moi. Alors faites pareil de votre côté et tout se passera bien. Qu’est-ce que t’en dis ? »

Il reçut un crachat en plein visage pour toute réponse. Il laissa retomber Julius et se redressa, l’air interdit.

« C’est un bon argument, concéda-t-il en s’essuyant d’un revers. Bon, tu m’excuses, j’ai une planète à sauver. »

La main de Julius empoigna le bas de son treillis.

« Attends… Me laisse pas… Me laisse pas comme ça… Tue-moi… Tue-moi ! »

Dust lui répondit par un sourire démesuré.

« Oh, non, mon grand… Tu vas pas mourir aujourd’hui. J’ai du boulot pour toi. Mais avant, faudra te raccourcir encore un peu. »

La terreur étira les traits de Julius. Et celui-ci était encore loin de se douter du sort que Dust lui réservait.

[11] = WEIRDO

D’un pas lent et peu amène, Vidocq suivit le couloir, guidé par le son d’affreux gargouillements.

« Maître Dust ? Êtes-vous toujours en vie ?

— Gwoooooorgl », lui répondit une voix rauque.

Le chien-robot risqua un coup d’oeil à l’angle. Une silhouette recroquevillée se découpait dans la pénombre. Elle surplombait une autre forme, allongée au sol et visiblement inconsciente.

« Bonté divine… », souffla Vidocq.

Le rétroéclairage de ses yeux balaya la scène d’une faible lumière.

« Maître Dust, je vous ai souvent observé dans de bien pitoyables positions, mais celle-ci fera date. »

Dust ne répondit pas. Face contre terre et les bras en croix, il subissait en silence le traitement de Marie-Perséphone. Perchée sur son dos, la créature morte-vivante mâchonnait ses dreadlocks d’un air satisfait.

« Maître Dust, pour rappel mon système enregistre tout ce que je perçois. Et sachez que je suis en train de le diffuser à Hooper en ce moment même.

— Quoi !? s’écria Dust en relevant la tête.

— Je vous informe d’ailleurs que le spectacle lui plaît tout particulièrement, maître. »

Le jeune homme se redressa tant bien que mal, une Marie-Perséphone hargneuse accrochée à sa chevelure comme un bouledogue au pantalon d’un facteur.

« C’est bon, je suis debout !

— Le spectacle est fini, maître ? s’enquit Vidocq avec une pointe de regret. Hooper le déplore. »

Dust secoua la tête. Marie-Perséphone l’accompagna dans son mouvement non sans grognements.

« Comment t’as osé faire ça ? T’es vraiment un sale gosse.

— Au vu de votre jeune âge, maître, c’est plutôt vous, le sale gosse. »

Ils reprirent leur exploration des souterrains. Dust paraissait avoir trouvé l’équivalent d’une laisse à son zombie de compagnie, à la différence qu’elle ne s’attachait pas autour du cou et qu’il s’agissait de ses cheveux.

« T’as pas tort, mon vieux, reprit-il après un moment de réflexion. Mais des fois, je rêve d’avoir eu des parents. Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir un vieux, surtout ! Il m’aurait collé de bonnes patates patriarcales dans ma tête, ça m’aurait remis les idées en place.

— En effet, maître, c’est à se demander ce que l’I.A. du Señor Papa Robot a raté dans votre éducation pour que vous deveniez… ce que vous êtes.

— Ce que je suis ? s’étonna Dust. Qu’est-ce que je suis ? »

Vidocq s’immobilisa dans la pénombre. Il pesa ses mots et expliqua avec patience :

« Maître Dust, vous n’allez pas sans savoir que selon les standards du monde préapocalyptique, celui-ci vous aurait considéré comme un inadapté social notoire, un délinquant sexuel léger et un danger public avéré.

— C’est pas de ma faute ! gémit Dust. C’est la faute de la société.

— La société n’existe plus, maître. »

Le jeune homme plissa les yeux, l’air conspirateur.

« Justement… » souffla-t-il.

Après un soupir d’exaspération, Vidocq reprit la marche.

« Maître Dust, je suis au regret de vous le dire : ce qui ne tourne pas rond chez vous reste un mystère.

— Et si j’étais le seul à tourner rond et que c’était le reste du monde qui partait en vrille ? T’y a pas pensé, à ça, mon couillon ! Et puis, je reste le plus beau et le plus intelligent de l’univers. Au moins.

— Gwaaaaaargl, intervint Marie-Perséphone, une dread gluante coincée entre les dents.

— Mais oui, fifille. Je sais. »

Ils parvinrent au dépôt sans autre mésaventure. Dust enfonça un gros bouton blanc d’un coup de poing et une affreuse lumière jaunâtre inonda le plafond. Mains sur les hanches, il contempla les formes indistinctes de pièces industrielles depuis longtemps hors d’usage.

« Doit bien y avoir assez d’électroaimants ici pour créer un nouveau pôle magnétique. Ça me donne presque envie d’en construire un, juste pour l’appeler le Pôle Dust.

— Je doute que les aimants fonctionnent de cette façon, maître…

— T’y connais rien ! Tiens, appelle les drones au lieu de te tourner les pouces. Qu’ils rapatrient ce bordel et dépiautent les aimants. »

Un court silence suivit sa déclaration. Dust le laissa filer, chacun de ses yeux observant une direction opposée à l’autre.

« Alors, mon vieux ? T’attends la Fin du Monde ? Ha ha !

— Non, maître. La Base ne répond simplement plus. »

Dust haussa les sourcils, mais moins à cause de cette nouvelle que de la langue fétide collée sur sa joue.

« Tout doux, fifille. La Base ne répond plus, tu dis ? Comment ça, elle ne répond plus ? Il y a des perturbations ?

— Non, maître. Le souci semble provenir du système de réception.

— C’est une intrusion, peut-être ? Les alarmes se sont déclenchées ?

— Je l’ignore, maître, puisque la Base est offline.

Wut ? Comment se fait-ce ?

— Je l’ignore, maître, mais je sais au moins que votre phrase est grammaticalement fausse. »

Dust se gratta la tête, un regard hésitant rivé aux pièces.

« Je la sens pas, c’t’histoire : j’ai l’anus qui me chatouille.

— Je suis absolument comblé de l’apprendre, maître.

— C’est pas des conneries, mon vieux ! J’ai un sixième sens : quand quelque chose tourne pas rond, j’ai l’anus qui me chatouille. C’est dégueu, certes ! mais c’est la vérité.

— Sainte mère de Dieu, maître. N’avez-vous donc aucun amour propre ?

— Aucun ! reconnut Dust. Mais j’ai beaucoup d’amour sale. »

Ils regagnèrent l’ascenseur (Vidocq en traînant la patte et Dust d’une démarche de canard) et remontèrent avec leur nouvelle compagne. Celle-ci avait délaissé le jeune homme pour mieux s’intéresser à son serviteur mécanique. Elle se pencha et referma ses crocs sur son museau de métal. Vidocq l’ignora superbement.

« C’est signe d’affection, lui chuchota Dust. Ça veut dire qu’elle t’aime bien. »

Le chien-robot ne jugea pas utile de répondre. Il est des discussions qu’il ne vaut mieux pas livrer. Aussi, quand la cage s’immobilisa avec un fracas de métal, Dust tira la grille et s’élança au trot vers la salle des serveurs. Croyant sans doute à un jeu, Marie-Perséphone le suivit.

Tandis qu’il courait, il remarqua que l’interface de la Base habituellement superposée à son regard n’affichait rien d’autre qu’une erreur de connexion. Dust désactiva l’interface de ses yeux cybernétiques et se colla une oreillette.

« Hooper, tu me reçois ? »

Seul Vidocq lui répondit :

« Tous nos systèmes de communication sont HS, maître. Je me demande d’ailleurs comment je parviens à vous contacter.

— Parce que je suis pas con, mon vieux. Je t’ai équipé d’un système autonome quand je t’ai fabriqué. J’allais quand même pas faire transiter toutes nos communications par la Base alors qu’on est plus collés que des siamois !

— En effet, maître. Mais je dois vous informer d’une inquiétude : le système de secours ne s’est pas déclenché. »

Dust gloussa nerveusement et lança d’une voix tremblante :

« Alors c’est pas une rupture accidentelle. C’est du sabotage. Et fait par des pros, en plus. Quelqu’un nous attaque.

— Je comprends, maître. Quels sont vos ordres ?

— Je te laisse démarrer le serveur d’urgence. Moi, je m’en vais accueillir nos invités. »

Marie-Perséphone le rejoignit et saisit une dread au vol avec sa bouche.

« C’est bien, fifille ! la félicita Dust. Papa est fier de toi. »

Au détour d’un couloir, il reconnut l’imperceptible vibration dans l’air produite par l’écho de voix humaines : même si ses implants se trouvaient privés d’échanges avec la Base, ses nanomachines n’en demeuraient pas moins actives. Par conséquent, son ouïe, sa vue, son odorat, sa perception de l’espace, ses réflexes et sa gestion de la douleur (entre autres et nombreuses choses) se plaçaient donc bien au-delà de ses aptitudes innées.

Il s’accroupit et programma ses nanomachines afin d’amplifier son ouïe, tant et si bien qu’il en vint à entendre jusqu’au moindre déplacement d’air provoqué par les mouvements de Marie-Perséphone. Il ordonna à ses tympans de filtrer tous les sons parasites (la respiration rauque du zombie, le battement de son propre coeur, le son de la ventilation, etc.) et se concentra.

Puis il rééquilibra ses sens et s’élança.

« Qu’est-ce qu’ils foutent à la salle principale, ces bouffons ? lança-t-il à Vidocq. Bousiller mes installations leur a pas suffi ?

— Ils doivent vous rechercher, maître. Alors, prudence : vous ne connaissez pas encore leurs intentions.

— C’est vrai, admit Dust. Mais je suis jamais sûr de connaître les miennes non plus. »

[10] = HOOPER

<Record n°3>

« Y a trois trucs à savoir sur Hooper.

« La première : qui est Hooper, me diras-tu ? Question pourrie, te répondrai-je. Parce que Hooper « est«  et « n’est pas« . Tout ça à la fois. Ouais, je sais. C’est dur à concevoir pour un petit cerveau comme le tien, mais fais un effort.

« La deuxième : Hooper est probablement l’être le plus pété de l’univers et je pèse mes mots. Attends, attends. Encore un effort, tu vas comprendre.

« La troisième : j’ai oublié. Ça devait pas être important. Non, ce qui compte, c’est que du point de vue d’un petit humain, Hooper est plus ou moins Dieu. Rien que ça.

« Imagine : quelqu’un capable de voir et d’entendre tout ce qui se passe sur Terre et de penser si vite qu’il faudrait inventer une nouvelle unité de mesure temporelle rien que pour ça. Ça fait rêver, non ? Ben, si.

« Bon, Hooper a pas créé de forme de vie. Pas encore. Manquerait plus que ça ! Ça m’étonnerait pas que la prochaine fois que je retourne au Señorrr Papa Rrrrrrobot, Hooper me lance « hé, Dust, mate un peu », et PAF. Nouvelle forme de vie toute neuve. Même plus de base de carbone. Base d’hydrogène. Oui ? Oui.

« Ouais, c’est un sacré numéro. Pour tout te dire, je me rappelle de la fois où les divinités nordiques se sont réveillées pour foutre le zouk sur Terre. Des dieux nordiques, vous y croyez ? Moi, non. À la limite, des dieux égyptiens. Ou des dieux grecs ! Tiens, la dernière fois qu’ils ont régné sur l’humanité, on a eu mille ans de prospérité. Alors, ils pourraient pas venir nous asservir un peu, ces cons-là, au lieu de rien branler sur l’Olympe ? Je demande, c’est tout.

« Pour en revenir aux nordiques : je m’en rappelle comme si c’était hier. Même si c’était le mois dernier. J’étais peinard dans ma piaule en train de fabriquer un turbopropulseur pour Vidocq ; il arrête pas de se plaindre qu’il a du mal à marcher à quatre pattes, alors je cherche des solutions ! Bref, je faisais ma vie sans rien demander à personne, quand j’apprends que l’ancienne Europe du Nord s’est fait déboîter le fondement par une bande de barbus baraqués et un peu remontés. Comme quoi ils étaient pas d’accord avec la Fin du Monde et qu’il avait fallu en arriver là pour les sortir de leur sommeil. Fallait remettre le monde dans le droit chemin, qu’ils disaient. Bon, en y réfléchissant, c’est pas faux. Mais faut savoir que l’Europe du Nord, c’est le coin que j’avais repéré pour installer une nouvelle base. Et ces enfoirés avaient bousillé toutes mes installations ! Bon. BON.

« Alors, tu me connais : moi, j’ai bien réfléchi sur la marche à tenir. Et après avoir mûrement réfléchi (pendant au moins vingt bonnes secondes !), je leur ai balancé trente têtes nucléaires sur la face. Ça les a calmés, les barbus. On n’en a plus entendu reparler depuis. Mais Hooper, de voir des dieux issus de vieilles légendes débarquer, ça lui a mis la puce à l’oreille. Enfin, moi, ça m’a pas spécialement paru bizarre. Toutes les semaines, on a un trou de balle cosmique qui se pointe pour détruire la Terre. À force, on s’habitue.

« Donc Hooper a dit : « Ouah, c’est chelou. » Enfin, c’est pas vraiment ses mots, mais je retranscris. Parce que faut comprendre : d’abord, on a eu la pandémie zombie. C’était pas top, mais on gérait. Ensuite, on s’est tapé le retour des Anciens dieux ; pas les nordiques, pas les grecs : les Anciens. Le genre de bestiole qui possède plus de tentacules que t’en verras dans n’importe quel hentaï. Tu me suis ?

« Alors imagine la tronche des gars de l’époque, quand ils ont vu débarquer des entités millénaires capables de te raser un continent en une nuit. C’est vraiment là que l’humanité a commencé à faire la gueule ; mais la planète s’en cognait un peu. Ouais ? Nan. Elle, c’est les Grandes Frappes nucléaires qu’elle a pas appréciées.

« Je me demande ce qu’ils avaient dans la tête, à l’époque. Ils ont dû se dire que quitte à se faire exterminer, autant partir en beauté. On sait pas trop comment ce bordel a démarré, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’a fallu qu’une poignée d’heures et quelques bombes pour dégommer l’humanité. Bien fait. Vous aviez qu’à pas faire les cakes.

« C’est là que les croûtes géologiques se sont fracturées et qu’on s’est farcis l’hiver nucléaire. Par contre, les explosions ont dégagé une telle énergie que l’atmosphère en a bavé, pour encaisser toute cette chaleur. Tellement que les glaciers ont fondu d’un seul coup. Puis, la montée des eaux a englouti une bonne partie des continents. Je suis content de pas être né à cette époque, je sais pas nager.

« On s’est tapé encore un paquet de sales trucs depuis, mais je vais pas tout lister ou on y passerait la nuit. Par contre, à fouiner dans les archives et à recueillir la moindre bribe d’info, Hooper a eu cette idée : toutes les catastrophes sont liées. Ça paraissait dingue, mais quand j’ai recoupé toutes les données… Eh ben ! J’ai vu que c’était vrai. Même les guignols divins qui débarquent ici en pensant devoir remettre le monde dans le bon sens : ils sont toujours attirés par au moins une catastrophe, ou un événement qui en découle. Comme si la destruction attirait toujours plus de destruction. La conclusion ? C’est que si on localise l’origine exacte de la première catastrophe, on devrait pouvoir éviter les suivantes. Fastoche, non ?

« Tout ça pour dire qu’on a quand même un sacré bol de l’avoir dans l’équipe. Le reste du monde nage dans son vomi, mais nous, on a Hooper. Sans Hooper, pas de nanomachines. Pas d’opérations cybernétiques complexes. Pas d’améliorations. Pas de ravitaillement. Pas de ressources. Pas d’armes. Pas d’infos. Pas d’archives. Pas de Vidocq. Pas de Dust.

« On s’emmerderait, pas vrai ? »

[9] = ZOMBIE

Dust baissa un regard interdit vers son assaillant. Celui-ci raffermit la prise de sa mâchoire…

… en vain. Le zombie avait beau y mettre toute sa hargne : sa dentition ne parvenait pas à déchirer la peau de sa proie, épaisse comme le plus robuste des cuirs.

Dust leva le magnétophone au-dessus de sa tête.

« Surprise, motherfucker ! » cracha l’affreuse voix saturée.

Le zombie se redressa et de son gosier grand ouvert monta un cri rauque. Le jeune homme lui répondit d’un coup de talon en pleine poitrine ; la créature bascula en arrière et roula sur le sol de roche.

Dust se fendit d’une mimique de fanfaron et massa son poignet. L’attaque du zombie n’y avait laissé qu’une légère empreinte de dents.

« Bien tenté, sac d’os. Mais tu t’attaques au mauvais gus.

— Je vous l’avais dit, maître, lança Vidocq dans son dos. Ces nouvelles prothèses cybernétiques sont bien plus seyantes que vos anciens membres tout de métal. Même les zombies s’y trompent. »

Le zombie se rétablit sur ses jambes et poussa un hurlement déchirant. Son visage en décomposition et son regard blanc s’étirèrent sous l’effet d’une faim féroce. Dust se figea, troublé.

« Ouah ! Qu’est-ce qu’elle devait être jolie de son vivant, celle-là ! Si je l’avais connue plus tôt, je lui aurais bien… »

Il forma un rond avec ses doigts et fit faire des aller-retour à son index au-travers. Puis il interrogea Vidocq du regard. Celui-ci lui répondit par un air effaré.

« Ça, là, insista Dust en allant plus vite. Mais si, tu sais bien ! Comment on appelle ça ?

— Saperlipopette, maître.

— Lui passer la bague au doigt, oui ! C’est ça. L’épouser, quoi. »

Le zombie profita de cet instant pour un nouvel assaut. Surpris par sa vigueur, Dust laissa le monstre s’user les crocs sur son poignet. Puis, il lui colla le canon de son arme sur la tempe.

« Désolé, ma belle ! C’est l’heure du gros dodo. »

Il pressa la détente du Beretta. Quelle ne fut pas sa surprise en le voyant s’enrayer.

« Oh, dit-il.

— Gwooooooorgh », répondit le zombie.

Une pointe de panique perça dans la poitrine de Dust, mais contre toute attente, la créature le lâcha d’elle-même. Il se raidit, prêt à lui coller un coup de canon sur le crâne. Son assaillant ne sembla pas vouloir l’attaquer de nouveau : il l’observait simplement, comme un chat affamé reluque une souris dodue.

« Qu’est-ce qu’elle fait ? souffla Dust à Vidocq. Pourquoi elle n’attaque plus ?

— Je pense que vos prothèses ne sont pas à son goût, maître. Toutefois, vous ressemblez à s’y méprendre à ses proies habituelles. Voilà qui suffit à semer le trouble dans son esprit. »

Dust parut tirer une certaine fierté de cette explication, puisqu’il se dressa de toute sa taille face au zombie et lui agita un index sous le nez. La créature montra les dents par instinct, mais paraissait avoir renoncé à le dévorer.

« Nickel, se réjouit Dust. Bon, puisqu’elle n’a plus l’air de vouloir me boulotter, on peut y aller ! »

Sur ces mots, il s’engagea d’un pas enthousiaste à travers le souterrain. Vidocq le suivit ; mais le zombie aussi le suivait, non sans le fixer d’un œil gourmand.

« Tu as vu ça ? gloussa Dust. Elle nous suit !

— Je vois, maître. Peut-être ne perd-elle pas espoir de vous dévorer à la première occasion. Vous devriez éviter de lui tourner le dos, d’ailleurs…

— Bah ! aucun risque. On a un zombie de compagnie, maintenant ; tu te rends compte ? La classe ! T’imagine, tout ce qu’on pourra faire avec ?

— Non, maître. Je n’imagine pas.

— Hooooorgh », râla le zombie.

Ils traversèrent un réseau complexe de conduits désaffectés. Sur leur chemin traînaient de vieux casiers, des caisses cassés, des chariots renversés et des détritus variés. Dust suivait leur progression en vérifiant le numéro des allées à intervalles réguliers.

« Couloir C-412, lut-il. On approche. »

Il se retourna pour vérifier la présence de Vidocq et tomba nez à nez avec le zombie, qui le reniflait avec un peu trop d’intérêt.

« Dis-donc, tu voudrais pas me faire un peu d’air ?

— Graaaaaaaah, répondit le zombie.

— On dirait qu’elle aime votre odeur, maître. A votre place, j’éliminerais cette créature tout de suite. Il serait fâcheux qu’elle vous contamine par inadvertance.

— T’inquiète pas, mon vieux. Je sais ce que je fais.

— C’est un zombie, maître », insista Vidocq. Il n’aurait jamais pensé devoir convaincre Dust d’en tuer un jour, lui qui possédait une gâchette des plus sensibles.

« Elle est pas dangereuse ! Regarde, comme elle est gentille. Hein, que tu vas pas me bouffer, fifille ? »

Les dents noirâtres de la créature claquèrent à quelques centimètres de son œil. Dust l’interpréta comme une preuve de bonne foi.

« Tu vois ! Elle ferait pas de mal à une mouche.

— Nous ne pouvons pas la garder avec nous, maître, persista Vidocq, fatidique. Ce n’est pas raisonnable.

— Mais, Vidocq ! On s’occupera bien d’elle, elle manquera de rien. On pourrait la nourrir avec des pillards. On lui ferait faire sa petite promenade dans le charnier tous les matins. On lui creuserait une petite tombe bien douillette.

— Gwaaaaaargh », éructa le zombie en attrapant Dust par le col.

« Là, tu vois, qu’elle est d’accord ? On est déjà copains comme cochons.

— Vous n’êtes pas sérieux, maître. Un zombie n’est pas un animal de compagnie.

— Mais c’est tout pareil, contra Dust. Il lui manque plus qu’un petit nom. Comme Marie-Perséphone, par exemple.

— … Marie-Perséphone, maître ?

— C’est joli comme tout, pas vrai ? T’en dis quoi, fifille ? Ça te plait ? »

L’intéressée enroula ses mains autour de sa gorge. Vidocq assistait à la scène, entre stupeur et apitoiement.

« Je me demande combien de temps vous survivrez à son contact. Regardez donc : elle n’a pas abandonné l’idée de vous tuer.

— On joue, c’est tout ! se défendit Dust, le teint rouge et le souffle court. Doucement, fifille… argh… Doucement, j’ai dit ! »

Le jeune homme parvint à s’arracher à l’étreinte de Marie-Perséphone, mais celle-ci ne semblait pas en avoir fini. Tous deux s’élancèrent dans une course-poursuite à travers le couloir, où s’élevèrent bientôt les échos des cris de panique de Dust et des gargouillements de sa poursuivante.

Vidocq demeura seul quelques instants. Le temps pour lui de goûter à la quiétude de la pénombre.

Puis, après un douloureux soupir, il se releva sur ses pattes et s’en fut à leur suite.

[8] = SORROW

Au fur et à mesure que l’ascenseur s’enfonçait au cœur de la terre, l’air se faisait plus lourd, plus pesant. Les ampoules alignées le long de la paroi rectiligne projetaient toutes sortes d’ombres sordides à l’intérieur de la cabine. L’habituel bourdonnement de la Base s’éloignait, étouffé par des centaines de milliers de tonnes de roche compacte. L’obscurité s’épaississait ; Dust lui-même aurait pu faire un gâteau avec s’il eut disposé de l’attirail adéquat.

Tandis qu’ils descendaient, celui-ci s’occupait à nettoyer son arme. S’il était un garçon plutôt désordonné, il prêtait en revanche une attention méticuleuse à son matériel. Pour cette expédition, il n’avait emporté avec lui qu’un Beretta, classique, mais efficace, dont il n’aurait probablement pas l’usage. Lui et Vidocq avaient peu de chances d’y faire de mauvaises rencontres, puisque les étages inférieurs de la Base étaient inaccessibles autrement que par cet ascenseur, les autres sorties de secours ayant été condamnées pendant les Grandes Frappes nucléaires. Mais par acquit de conscience, Dust n’omettait jamais d’emporter avec lui de quoi se défendre.

Il remonta son arme avec une dextérité uniquement permise par ses implants nerveux et adressa un clin d’œil à Vidocq. Le chien-robot lui répondit d’un regard morne.

« Haut les cœurs, mon vieux ! lui lança son maître. D’ici quelques heures, on aura mis la main sur ces aimants. Une chance que ces souterrains soient encore bourrés de vieux matos. Et vu la vitesse à laquelle le chantier avance, il sera fini en quelques jours ! C’est pas fantastique ?

— Ce qui serait fantastique, maître, serait que vous et votre capsule électro-aimantée n’explosiez pas en morceaux au beau milieu de la manœuvre. »

Dust accueillit ces réserves comme un chômeur endetté reçoit un avis d’imposition : il fit mine de l’ignorer.

« Fais-moi confiance, mon vieux. On va être bien, là-dedans. J’ai travaillé toute la nuit sur la capsule : on sera dedans comme dans un fauteuil. Je t’ai même fait un panier avec des coussins, comme tu aimes !

— C’est une plaisanterie, maître ? Il est hors de question que je monte là-dedans avec vous ! »

L’ascenseur heurta une excroissance de la paroi et fut pris d’une brève saccade.

« Ah ? s’étonna Dust. Tu veux pas venir voir Hooper avec moi ?

— Décomposez donc votre phrase en deux propositions, maître. Visiter Hooper ? Certainement. Avec vous ? Sans la moindre hésitation, je préfèrerais plutôt mourir.

— T’es dur, mon vieux.

— Rassurez-vous, maître. Ma condition de créature artificielle m’interdit la salvatrice délivrance qu’est la mort. Quel dommage que vous m’ayez conçu de manière à ce que je ne puisse me suicider. Savez-vous que c’est la première action qui me soit venue à l’esprit, le jour de mon activation ? »

Dust fronça les sourcils et rengaina son arme. Il se demandait parfois ce qui clochait chez Vidocq. Son serviteur n’avait ni sa langue dans sa poche ni le moral dans les chaussettes (quoiqu’il soit dépourvu de l’une comme des autres) ; mais jamais il ne se privait de ce type de saillie déprimante. Vidocq mariait si bien cynisme et désespoir qu’il aurait fallu inventer un nouveau mot rien que pour lui. Dust n’avait pourtant jamais souhaité lui donner pareil caractère. Il avait créé Vidocq de toutes pièces et développé lui-même son intelligence artificielle, l’avait programmé afin qu’il apprenne lui-même du monde qui l’entoure et se façonne sa propre personnalité.

Ce qui amenait une question : au vu de son acerbité permanente, Vidocq était-il une réussite ou un échec ?

« Quand même ! reprit Dust. Tu pourrais être un peu plus cool avec ton créateur. Je t’ai donné la vie, mon vieux. Techniquement, je suis ta daronne ! Tu me dois le respect. D’ailleurs, à partir de maintenant, tu vas m’appeler maman. »

Cette réplique lui valut un regard noir. En dépit de son absence d’expressions faciales, Vidocq savait se faire particulièrement expressif. À la seule condition qu’il en ait envie.

« Parce que vous appelez cela une vie, maître ? Vivre au fond de ce trou, dans ce monde dévasté, avec pour seule compagnie la vôtre, alors qu’à chaque instant de multiples menaces surnaturelles cherchent à nous tuer… Et vous voudriez que je vous remercie ?

— Voui. »

L’ascenseur parvint au fond du conduit. La cadre entière s’agita d’un soubresaut ; puis, Dust ouvrit la grille d’un grand geste. Il s’avança dans la pénombre, vers un tunnel taillé dans la roche. Derrière lui, Vidocq le couvait d’un regard suspicieux.

« Cette expédition n’a guère de sens de toute manière, maître. Vous-même n’êtes pas sûr de vous. Vos nanomachines m’indiquent que votre rythme cardiaque vient de doubler.

— J’ai peur du noir, mais c’est pas ça qui m’empêche d’avancer. Alors arrête de faire ta chochotte, mon vieux. On aura vite fini le boulot. C’est du tout cuit : ces vieux souterrains sont désaffectés depuis des décennies, de toute façon. Je te le dis : il y a zéro risque ! Je gère. »

À cet instant précis, un zombie attiré par leur discussion jaillit des ténèbres, fondit sur Dust et plongea ses crocs dans la chair de son bras découvert.

[7] = MAGNETIC

<Record n°2>

« Il marche toujours, haha ! Ce truc est génial. Pas aussi génial que l’inventeur des pizzas, mais pas loin. Vidocq dit que ce magnéto est une vieillerie inutile bonne pour la casse. Alors pour lui prouver le contraire, je vais m’en servir. Tous les jours. Et juste sous son nez, en plus, histoire de bien l’emmerder.

— Quelle délicate attention de votre part, maître.

— Chut ! C‘est mon enregistrement, oui ? La preuve de mon passage sur Terre. Les mémoires que des archéologues découvriront d’ici des centaines de milliers d’années.

— Je suis certain que vos monologues passionneront les générations futures, maître.

— Un peu, que ça les passionnera ! Je deviendrai célèbre dans le monde entier. Quand on l’aura sauvé, s’entend.

— S‘entend, maître.

— Ho, un ton en dessous. T‘es jaloux, pas vrai ? T’es jaloux parce que les gars du futur écouteront ces bandes et se diront « mais quel génie, ce Dust ! Faudrait remonter le temps pour aller lui sucer la teub« .

— C‘est ce qu’ils se diront sans aucun doute, maître.

— Alors, si on veut que ça arrive, voilà le plan. On a le matos pour construire une fusée, mais on manquerait de carburant pour la propulser. Et vu qu’on a pillé à peu près tous les spots alentour, ce serait une telle galère de chercher du carburant ailleurs que je propose de laisser tomber. J’ai une meilleure idée de toute façon. Une idée de dingo que même Léonard de Vinci sous exta n’y aurait pas pensé.

— Ah. Parce que vous possédez sans nul doute une intime connaissance de son travail, maître ?…

— Boucle-la un peu, mon vieux, et laisse-moi finir ! Je disais : les fusées, c’est surfait. De l’histoire ancienne. Faut avancer. Faire du neuf.

— Et quelle alternative proposez-vous, maître ? D’y aller en montgolfière ?

— Mieux que ça. EN CATAPULTE, BORDEL !

— Pour l‘amour du ciel, maître. Êtes-vous sérieux ?

— Toujours, mon vieux. Toujours.

— Dois-je vous rappeler qu‘il nous faudra nous propulser à plus de trois mille kilomètres d’altitude et nous faire atteindre la vitesse de satellisation ?

— Non.

— Maître Dust, vous y croyez vraiment ! Mais est-ce que vous vous entendez seulement parler ? En catapulte… C’est du suicide ! Je n’ai jamais rien entendu d’aussi grotesque ; et pourtant, avec vous, je suis formaté.

— Hé, c’est moi, le génie, oui ou oui ? Écoute bien, mon vieux. D’abord, on fabrique une capsule spatiale à partir des restes de la dernière fusée. Ensuite, la catapulte balance la capsule en hauteur. Mais la prise de vitesse sera véritablement donnée par (accroche-toi à ton slip, mon vieux) une rampe électromagnétique.

… par un aimant, maître ?

— Non, pas un aimant ! Ni deux ! Ni trois ! Ni

— Quatre, maître ?

— Non plus ! Une chiée d’aimants, mon vieux. Des aimants supraconducteurs, pour être précis. Les trucs qu’on utilisait dans le passé pour faire rouler les trains. T’avais des machines qui tiraient du 600 kilomètres à l’heure en ligne droite ; elles auraient pu aller ‘achement plus vite, mais à l’époque on avait encore des trucs de fiotte comme les normes de sécurité et les lois.

— Diantre, maître.

— Je te le fais pas dire. DONC. La catapulte donne la première impulsion. Plus haut, la capsule s’enfourne dans une rampe de lancement bourrée d’électroaimants. Lourdingue à mettre sur pied, mais je vais y coller les drones, ils ont rien de mieux à foutre. Puis, dès qu’on quitte la rampe, BOUM, la capsule se stabilise, lâche les gaz et finit de quitter l’atmosphère. Puis on se met en orbite de la Terre, direction le Señorrr Papa Rrrrrrrrobot.

— Vous rendez-vous compte que vous n‘aurez droit qu’à un seul essai, maître ?

— Voui.

— Et que votre plan est totalement fantaisiste ?

— Voui.

— Vous parlez d’employer une technologie expérimentale en situation réelle. C’est d’une inconscience rare, maître.

— Oh, lâche-moi, mon vieux ! C’est pas comme si on avait le choix non plus. Le temps presse. Si Hooper dit qu’il faut monter fissa, alors on monte fissa. Peu importe le moyen, c’est le résultat qui compte, oui ? Et puis, rappelle-toi : aussi tordues que soient mes idées, sache que j’ai toujours fait pire. »

[6] = GOD

Ils parvinrent à leur repaire après quelques heures d’un trajet mouvementé, mais joyeux. Dust ne se lassait jamais de musique et possédait un inépuisable répertoire. Malheureusement pour Vidocq, son maître chantait faux. De fait, cette occasion démontra une fois de plus que la perception du temps se veut non linéaire et subjective.

Si l’entrée se situait à flanc de montagne, le reste de la Base s’étirait en un vaste réseau souterrain géré par une armée de drones autosuffisants. Il s’agissait d’un ancien complexe militaire que Dust s’était approprié des années auparavant, lorsqu’il avait quitté le Señor Papa Robot afin de se rendre sur Terre pour la première fois. À la lumière d’analyses satellites, Hooper avait désigné l’endroit comme le mieux situé en vue de développer leur projet de sauvetage du monde. Un intense nettoyage avait précédé l’installation finale, mais après quelques jours et le massacre de dizaines de goules, Dust et Vidocq avaient finalement pu commencer les opérations.

« Quand on y pense, lança Dust tandis que le buggy s’engouffrait à travers un tunnel secret, on vit quasiment comme des hobbits. Sauf qu’on est beaucoup plus intelligents et sexy.

— Et bien plus modestes, aussi, maître, ajouta laconiquement son serviteur.

— J’te l’fais pas dire, mon vieux. On est arrivés ! Youhou, la maison ! »

À ce cri, il coupa le moteur et bondit hors du véhicule. Vidocq déverrouilla la porte du côté passager d’une instruction à distance et le suivit. Autour d’eux s’étirait une vaste salle aux murs tapissés d’écrans, chargée d’un bric-à-brac de robots en construction, de véhicules démontés, d’armes expérimentales et de cookies. En effet, bien qu’il ne brillât pas particulièrement en la matière, Dust prenait beaucoup de plaisir à cuisiner. Il en attrapa quelques-uns, l’oeil avide et gourmand.

« Salut, les enfants ! lança Dust à des drones de passage. Papa est rentré. »

Les machines, de formes diverses et pourvues tantôt d’hélices, tantôt de réacteurs, tantôt de boucliers anti-gravité se tournèrent vers lui. Elles ne possédaient pas de capteur visuel à proprement parler puisqu’elles étaient entièrement dirigées par l’I.A. omnisciente conçue par Dust. Mais il les avait tout de même équipées d’yeux à des fins purement esthétiques.

Voilà pourquoi elles posèrent sur leur créateur un regard ahuri (le même qu’elles arboraient en permanence, en réalité), puis s’en furent sans demander leur reste.

« Haha ! s’esclaffa Dust. Vous retournez bosser, oui ? C’est bien. Je suis fier de vous, les gars ! Vous voulez un cookie ? Ils sont tout frais ! Attendez ! REVENEZ ! »

Il se lança à la poursuite des drones. En retour, ceux-ci pressèrent le rythme. Vidocq songea que vivre parmi des robots, furent-ils dotés d’yeux, dégradait sérieusement les capacités sociales de son maître. Il n’en laissa toutefois rien paraître.

Il suivit son maître d’un pas mou, non sans accorder quelques coups d’oeil alentour. Il passa près de l’unité de surveillance du Señor Papa Robot : une modélisation en temps réel affichait en l’état, l’activité et les ressources de la station orbitale. Plus loin, Vidocq aperçut un énorme ordinateur, entreposé dans une salle séparée du reste par une vitre blindée. De multiples ventilateurs et un système de refroidissement liquide tout en tuyaux conditionnaient l’air de la pièce.

« Maître Dust ? Que fait cette machine, ici ? »

Dust avait renoncé à sa poursuite, après avoir réalisé qu’il avait engouffré tous les cookies en cours de route. Le résultat de la gourmandise et de l’impulsivité, c’est qu’on se retrouvait bien souvent à avaler tout ce que le cerveau désignait comme plus ou moins comestible, parfois sans même s’en rendre compte.

« Celle-là ? C’est la machine dédiée au calcul de l’existence de Dieu. »

Vidocq marqua un temps de réflexion. Ce qui était pour lui inutile ; mais les us en matière de conversation ne lui échappaient guère, notamment quand il était question de signifier son désarroi.

« Calculer l’existence de Dieu, maître, répéta-t-il, abasourdi. Pourquoi ?

— Pourquoi pas ? » rétorqua Dust. On signalera au lecteur curieux que c’était-là sa réponse privilégiée, lorsqu’il manquait de motifs.

« Je reformule, maître : quel est votre intérêt personnel à calculer l’existence de Dieu ?

— À ton avis, mon vieux ? Pour lui demander de nous filer un coup de patte, qu’est-ce que tu crois ? Il a bien créé la Terre et l’espèce humaine ; il pourrait quand même se remuer un peu pour nous sauver les miches. Oui ?

— Je n’aurais pas envisagé les choses sous cet angle, maître…

— Heureusement que je suis là, alors ! Bon, on a quand même deux mauvais scénarios. Le premier, c’est si le calcul échoue : ce bijou est surpuissant, sans doute la machine la plus sophistiquée au monde. Si elle y arrive pas, c’est que c’est infaisable ; donc qu’on serait encore dans le flou. Le deuxième, c’est si Dieu refuse de nous aider. Y a l’hypothèse qu’il se foute de la Fin du Monde comme de son premier slip, voire qu’il ait signé pour. Oui.

— Que ferions-nous alors, maître ? »

Dust se gratta le crâne. Sa main droite tripotait distraitement la poignée d’un de ses pistolets. Ça lui arrivait, quand il n’avait rien tué depuis trop longtemps.

« On serait alors confrontés à un dilemme existentiel. Si sauver le monde signifie s’opposer à la volonté divine, on est pas dans le pétrin, mon vieux. Franchement, je préfère même pas y penser pour le moment. Mieux vaut attendre le résultat de la machine avant.

— Et quand l’obtiendrons-nous, maître ?

— Oh, ça ! Dans deux cent mille ans et des brouettes, on sera fixés une bonne fois pour toutes sur la question. C’est moi qui te le dis, mon vieux.

— Quel soulagement, maître. »

Un instant, Vidocq craignit que cette histoire de voyage temporel revienne sur le tapis. Mais Dust se doutait sans doute qu’un tel bond dans le futur n’était pas qu’un challenge technique ; ce serait aussi courir le risque d’atterrir dans une réalité où l’Univers aurait simplement été détruit. Dans ces conditions, difficile d’engager un demi-tour vers le passé, même avec le plus performant des bolides temporels…

« Trêve de balivernes, s’écria Dust. On a du boulot. Ordinateur ! Un aller simple pour le Señorrr Papa Rrrobot, apúrrrate !

— Maître Dust, cet accent caricatural est-il bien nécessaire ?

Sí, señorrr. »

L’I.A. d’administration de la Base activa son module vocal avec un bourdonnement. Ce détail aurait pu être passé sous silence, si le son en question avait duré moins de trois minutes complètes.

« Bonjour », lança finalement une voix synthétique assez peu expressive. Ce système avait beau posséder des capacités oratoires supérieures à celles de Vidocq ; la loquacité ne comptait pas parmi ses attributs. Il fut en revanche bien prolixe lorsqu’il afficha le rapport d’erreur de la séquence de lancement, sur l’un des vastes écrans muraux.

« Ben, alors ? s’étonna Dust. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— À toutes fins utiles, je vous rappelle que nous n’avons plus de fusée, maître, précisa Vidocq.

— Et alors ? On a bien un autre moyen de grimper là-haut, non ? On a ici un ordinateur qui va te calculer l’existence de Dieu ; tu vas pas me dire que faire trois mille bornes tient du domaine de l’impossible ?

— Le problème étant la verticalité de la tâche, maître. Sans compter la puissance requise pour quitter l’atmosphère.

— Pas de fusée, pas de trajet, mec », résuma l’I.A. C’était, effectivement, un être de peu de mots.

Dust soupira et s’en retourna vers ses constructions, le regard perdu dans la recherche d’une solution.

Heureusement pour le rythme de cette histoire, une idée lui vint. Mais chez lui, les idées étaient comme des champignons : s’il suffisait de se baisser pour les trouver, leur fiabilité était en revanche un tout autre problème.

En l’occurrence, cette idée-là était particulièrement mauvaise. Même pour Dust, aurait-on dit.

« Et alors ? » aurait-il répondu.

[5] = OUTSIDER

Être heureux dans la vie n’est qu’une question de perspective. Il suffit de le savoir. En dépit de la Fin du Monde, Dust avait toujours pu tirer son bonheur de choses simples. De la musique vieillotte. Un siège confortable. Le ronronnement du moteur. Une route à peu près droite. Un buggy surpuissant immatriculé OKLM. Des vitres blindées capables de résister aux assauts d’un gang de motards survoltés. Oui. Dust était heureux.

« Ils ne semblent pas vouloir lâcher l’affaire, maître », commenta Vidocq.

L’un des assaillants se tenait en effet debout sur le véhicule, dont il martelait le toit à l’aide d’une grosse massue. Sans cesser de fredonner l’air du poste de radio, Dust appuya sur un bouton du tableau de bord. L’instant d’après, l’impromptu squatteur de toit roulait dans la poussière, incapacité par une décharge électrique de quelque mille volts.

« L’usage d’interrupteurs manuels n’est-il pas obsolète, maître ? Avec la technologie dont vous disposez, vous pourriez activer ce type de commande d’une pensée…

— J’ai vu ça dans un film, se défendit Dust. Je trouve ça trop classe ! Regarde, celui-là. »

Il activa un interrupteur bleu. Ce n’est que quand Vidocq entendit les pneus des motos éclater qu’il réalisa que la route était jonchée de clous acérés. Deux des motos se percutèrent de plein fouet ; la dernière sombra dans le fossé.

« Maître Dust, on dirait bien que nous les avons semés…

— Trop fort ! s’écria Dust, le poing brandi. Une victoire de plus pour la dustmobile !

Dustmobile, reprit Vidocq avec un mélange de soupir et de gloussement.

— Quoi ? Ça te fait rire ? J’ai fabriqué le bousin pièce par pièce, avec amour et dévotion ! J’y ai mis tout mon sang, ma sueur, et même un peu de mon sperme par endroits, si je me rappelle bien.

— Bonté divine, maître », laissa échapper Vidocq, qui se serait volontiers dispensé de cette image. Des fois, il regrettait vivement que son intelligence artificielle soit dotée de telles facultés d’imagination.

« Oui, j’y ai mis du coeur ! s’enflamma Dust. Toute ma passion des vieux trucs, des moteurs et des machines à tuer réunis en une seule entité. Alors cette merveille, c’est comme si c’était mon enfant. C’est un peu normal qu’elle porte le même nom que moi, non ? »

Une série de bruits d’impact lui répondit. L’un des agresseurs n’avait pas abandonné la poursuite, et s’appliquait à viser les pneus de la dustmobile. Vaine tentative, puisque même une bonne perceuse n’en serait pas venue à bout.

« Ah là là, ces pillards ! Jamais ils retiendront la leçon, on dirait. »

Dust ouvrit la fenêtre à l’aide du levier manuel. Encore un mécanisme si primitif qu’il n’équipait probablement plus aucun véhicule, au début de la Fin du Monde, mais que le jeune homme affectionnait pour les raisons décrites plus tôt. Bref, la fenêtre ouverte, il dégaina son arme à feu, tira sans viser, se fit une joie de refermer et accéléra de plus belle. Derrière lui, le buggy laissait de belles traces de pneus, un lourd nuage de fumée ainsi qu’un nouveau cadavre.

« J’ai presque de la peine pour ces pauvres gars, reprit Dust. Ça m’attendrit, de les voir nous attaquer dès qu’on pointe le nez dehors. Tu pourrais croire qu’ils se lasseraient de prendre une branlée à chaque fois ; mais non ! Je vais finir par croire qu’ils aiment ça, les cochons.

— Probablement, maître… »

Le regard du chien-robot se perdit dans la contemplation de la route. Si l’intérieur du buggy s’avérait plutôt douillet (Dust ne lésinait jamais sur le confort de ses véhicules), il ressentait presque la violence des éléments se déchaîner sur son corps rien qu’à les voir. Rien que depuis leur départ de la base, ils avaient dû réaliser un détour de plusieurs kilomètres afin d’éviter qu’une tornade ne les arrache du sol. La nature était en colère et elle voulait le faire savoir.

On aurait eu du mal à lui en vouloir.

« C’est encore un peu agité, commenta Dust, mais d’ici quelques années, on pourra p’têt se balader tranquillement sans peur de prendre un cyclone dans la face. Juste le temps que les variations de température se stabilisent.

— La situation ne prête guère à l’optimisme, maître, contra Vidocq. L’hiver nucléaire n’a pris fin que récemment, et la planète est encore en pleine transition climatique. Peut-être serait-il judicieux de demander à Hooper de conduire une nouvelle simulation.

— Bonne idée, mon vieux ! Ça nous donne une excuse de plus pour monter voir ce qui se passe là-haut. Faut vraiment aller voir Hooper. Depuis le temps… »

Le chien mécanique lorgna son maître. En tant que machine, il n’était pas un comportementaliste agrégé, cependant il connaissait assez Dust pour le savoir profondément admiratif de Hooper. Et en temps normal, Vidocq s’en serait moqué ; il aurait même exploité cette faiblesse contre son maître, si l’occasion se s’était présentée. Mais la logique de cette attention lui échappait tant et si bien qu’il n’avait aucune idée sur l’attitude à tenir.

« Mais de toute façon, reprit Dust, toutes ces prévisions, ces calculs, ces estimations, pour ce que j’en sais ça vaut pas mieux qu’une diseuse de bonne aventure. Avant que la Fin du Monde n’arrive, les experts annonçaient un hiver nucléaire de dix ans, juste le temps que les suies, poussières radioactives et autres saloperies balancées dans l’atmosphère retombent. T’as bien vu à quel point ils se sont plantés !

— Ils n’ont pas pu anticiper ce qui allait se passer, maître Dust. Leurs calculs ont subi les perturbations de paramètres alors inconnus à l’époque.

— Exactement. C’est pour ça que je dis : on peut toujours mener de grandes études et se toucher la nouille devant des tableaux pleins de chiffres ; la réalité, c’est qu’on n’en sait rien et que la moindre variation peut toujours faire capoter. Donc je préfère pas baser nos plans sur des simulations. Oui ? »

Un obstacle massif (et vivant) se dressa devant eux. Dust braqua le volant, esquiva la bête et fit décrire un tour complet au buggy. Il restabilisa enfin le véhicule et reprit sa lancée.

« Dieu du ciel ! Qu’est-ce que c’était que ça ?

— Un superzombie.

— Un superzombie, répéta Vidocq, sceptique. Qu’est-ce que c’est encore que cette trouvaille ?

— Tu sais bien ! les zombies qui ont tellement trop bouffé qu’ils n’arrivent plus à se déplacer. Je les appelle les superzombies. Enfin d’ordinaire, je les appelle les zombies qui ont tellement trop bouffé qu’ils n’arrivent plus à se déplacer, mais ça a fini par me gonfler un peu. Superzombie, c’est mieux. Oui ? »

Vidocq ne put qu’admettre que oui.

Il laissa de nouveau aller sa tête contre la vitre et s’abîma dans la contemplation de la tempête. Heureusement pour eux deux que les implants cérébraux de Dust lui conféraient également une bien meilleure vue que celles des humains, sans quoi la moindre expédition signifierait un suicide. Quoique la plupart de leurs voyages n’avaient déjà pas beaucoup de sens…

« Ainsi, reprit Vidocq, cette base était donc une fausse piste. Une de plus.

— C’est pas grave, la prochaine sera la bonne ! »

Le chien-robot accorda un regard à son maître. Son visage respirait la confiance et la joie. Ou était-ce son strabisme, qui lui conférait l’air de l’innocence ?

« Maître Dust, me permettez-vous de parler franchement ?

— Non, contra Dust, mais depuis quand tu as besoin de ma permission ?

— Certes. Alors, voici : notre avis est que votre projet de résoudre la Fin du Monde est infaisable, ce qui rend toutes nos opérations, non seulement risquées, mais aussi inutiles.

— Infaisable ! Et pourquoi donc ? »

Vidocq réfléchit un moment. Ce qui lui permit de poser les mots sur une idée qu’il traînait douloureusement derrière lui, comme une vieille blessure incapable de guérir :

« Puisque la Fin du Monde a déjà eu lieu, on ne peut pas la stopper. Elle est là, et elle le restera. »

L’oeil droit de Dust se riva sur son serviteur, sans que le gauche ne cesse de fixer la route.

« Enfin, mon vieux, on a déjà parlé de ça !

— Eh ben, parlons-en de nouveau. Que vous risquiez votre vie à la recherche d’archives disparues, quand bien même elles vous seraient inutiles, n’est pas à prendre à la légère.

— Mais il faut connaître la vraie cause de la Fin du Monde, si on veut la résoudre, argua Dust. On a un paquet de données, mais ça suffit pas encore. Il nous manque l’instant à partir duquel tout ce bordel a démarré. L’événement qui a tout déclenché. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Tu vois où je veux en venir, ou je dois encore plus imager mon propos ?

— Maître Dust, murmura péniblement Vidocq, expliquez-moi ce que la connaissance de tout ceci vous apporterait ? En quoi ceci vous aiderait à réparer l’irréparable ? »

Dust ne répondit pas tout de suite. Ses yeux s’étaient perdus dans l’observation de la route.

« Je sais ce que vous vous imaginez, reprit Vidocq. Vous voulez localiser l’instant précis à partir duquel tout a basculé, parce que vous pensez pouvoir l’empêcher de se produire. Et comment ? En voyageant dans le temps ?

— C’est possible, murmura Dust dans sa barbe. J’y suis déjà arrivé plusieurs fois.

— Mais vous ne maîtrisez guère le voyage dans le temps ! Vous souvenez-vous de la fois où vous vous êtes retrouvé bloqué dans le vacuum ? Tout ça parce que votre engin vous avait envoyé cent ans en arrière à votre exacte position de départ, sans prendre en compte la rotation de la Terre autour du soleil ?

— C’était un bug mineur. Je peux travailler dessus et encore l’améliorer !

— À d’autres ! Et faut-il vous rappeler la fois où vous avez téléporté la Terre entière hors du système solaire ? Quelles peines avons-nous subies pour la replacer dans son orbite ? »

Dust ricana et fit un vague mouvement de la main.

« Tout ça, c’est du détail technique. Un jour, on aura une vraie machine à voyager dans le temps, fonctionnelle, et belle, et tout, et j’irai dans le passé et je sauverai le monde. Tu feras moins le malin, mon vieux !

— Non, maître Dust. Vous ne pouvez jouer à l’apprenti sorcier avec le Temps. Nous ne parlons-là que de détails techniques, comme vous dites ; mais avez-vous seulement songé aux conséquences d’une telle perturbation du continuum espace-temps ? Et si la Fin du Monde était vouée à arriver ? Et si la prévenir était la cause d’un plus grand malheur encore ? »

Vidocq fut forcé de s’interrompre ; la dustmobile avait rebondi dans un nid-de-poule. Dust accéléra et répondit :

« Le pire est déjà arrivé. La Terre a connu une guerre nucléaire. Une épidémie zombie. Une attaque extra-terrestre. Des séismes continentaux, des effritements de lithosphère, des tsunamis plus grands que ma gueule, et j’en passe. On a même des putains de dieux ancestraux sortis du fin fond du cosmos qu’essaient de conquérir le monde. D’ailleurs, j’sais pas trop où ça en est, c’t’histoire, mais faudra les prévenir qu’il y a plus grand-chose à conquérir, par ici…

« BREF. Là où je veux en venir, mon bon Vidocq, c’est qu’on n’a rien à perdre. La Terre est déjà foutue. Alors autant tenter le tout pour le tout, quitte à partir en beauté, tu trouves pas ?

— Je ne trouve pas, maître, persista Vidocq. Tout n’est pas perdu. En dépit de tout ce qu’elle a subi, l’humanité n’est pas encore éteinte. Plutôt que de vous plonger tête première vers des chimères, vous feriez mieux de sauver ce qui peut encore l’être, avant qu’il ne soit trop tard. Rassembler l’humanité dispersée. Rebâtir une nouvelle civilisation. Construire un Nouveau Monde.

— Un Nouveau Monde ! s’esclaffa Dust. Et puis quoi, encore ?

— Qu’est-ce qui vous fait rire là-dedans, maître ? Vous pensez la tâche insurmontable ? À nos yeux, elle l’est déjà moins que vos plans fantaisistes de voyage dans le temps. Imaginez un seul instant ce que nous pourrions accomplir, avec la technologie dont nous disposons. Avec l’aide de Hooper », acheva Vidocq, à la recherche des cordes sensibles de son maître.

Làs, l’intéressé gonfla ses joues d’air et expira avec bruit.

« Tu délires à plein tube, mon vieux. Rebâtir le monde avec ce qui reste de l’humanité ? Non, mais, tu les as bien regardés ? C’est qu’un ramassis d’ordures et d’arriérés ! Déjà que l’être humain, c’était pas une merveille avant la guerre, alors aujourd’hui…

— Je vous trouve bien hautain, pour un spécimen des plus communs. Par ailleurs, ne prétendez-vous pas vouloir sauver le monde ?… »

Dust lui décocha un clin d’œil et augmenta le volume de la musique.

« Bingo, mon vieux. Je veux sauver le monde, pas l’humanité ; et c’est très différent. Le monde, c’est la planète. La Terre, les plantes, les animaux, tous ces machins qui ont juste demandé qu’on leur foute la paix. Et que ta chère humanité a foutus en l’air, au passage. Ce gâchis serait jamais arrivé sans elle. Alors, ton humanité, elle peut bien crever. Je m’en tartine les noix à la cire fondue.

« Si ça tenait qu’à moi, je m’emmerderais même pas à vouloir empêcher la Fin du Monde, non. J’irais directement empêcher l’apparition de l’humanité sur Terre. C’est plus facile à situer, et ce serait vite plié.

— Et sur ce point, nous sommes en désaccord fondamental avec vous, maître, dit calmement Vidocq. Comment pouvez-vous proférer de telles choses ?

— En articulant des mots avec ma bouche, expliqua Dust.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites… L’humanité a commis des erreurs, mais c’est oublier qu’elle a accompli des merveilles tout au long de son existence.

— De merveilleuses conneries, oui ! Non, sérieusement, cite-moi un seul truc valable qu’on ait inventé. À part la musique et le moteur à explosion, j’en vois pas. »

Il vint à l’idée de Vidocq que le premier élément de cette liste était un intrus, mais il se ravisa. Dust aurait sans doute renchéri à coups de questions, et il s’agissait du genre de sujet que son serviteur n’abordait pas. Tout simplement.

Il abandonna-là cette bataille d’arguments, conscient que braquer son maître serait l’obliger à aller plus loin sur le terrain de leur opposition. Opposition qu’ils entretenaient depuis des années — depuis que Dust avait créé Vidocq, en réalité.

Opposition qui ne trouverait pas de résolution tant que Dust haïrait l’humanité, quand bien même il s’en défendait. Et malheureusement, les événements à venir ne feraient que durcir son regard.

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