Auteur : Vault (Page 1 of 7)

[26] = MASS_DUSTRUCTION

Le passé de Dust affluait. Un torrent de données brutes, condensé de toutes les sensations et les sentiments enregistrés par son corps sous forme de signaux électriques, signaux directement réécrits dans la mémoire du maître. Son vécu, ses pensées, ses espoirs et ses déceptions, convertis langage binaire et retranscrits vers leur forme la plus brute par les logiciels de son cerveau hybride.

Le maître ignorait d’où pouvait bien venir ce clone et il peinait à comprendre comment il pouvait être plus âgé que Dust aurait dû l’être, à cette époque. Mais il voyait son passé.

Il vit Dust traverser une enfance pitoyable à bord du Señor Papa Robot, entre les exigences des instructeurs, le poids des Espoirs et le rejet des autres enfants. Il le vit s’enfuir, tout comme l’avait fait le maître, à bord d’une capsule de sauvetage, et gagner la Terre. Rejoindre la base terrestre la plus proche et s’y infiltrer pour y dérober des ressources. S’implanter et accumuler technologie, connaissance et se plonger dans les archives. Découvrir le passé de la Terre, tel que jamais les instructeurs de la station ne l’auraient enseigné. Comparer l’état du monde avant la guerre et celui dans lequel ils l’avaient laissé. Entretenir une haine sourde contre le reste de l’humanité. Construire Vidocq de ses mains. Multiplier ses tentatives de sauvetage de la Terre. Échouer. Mettre la main sur une technologie autorisant le voyage dans le temps et tenter de retourner dans le passé afin d’empêcher la Fin du Monde. Échouer encore.

« C’est pour ça qu’il y a deux Dust, marmonna le maître entre ses dents. Celui-là voyageait dans le passé… Moi qui pensais que c’était impossible à cause des paradoxes. Et il viendrait donc du futur ?

— Il devrait, mec… dit l’IA. Sauf que ça n’a pas de sens. »

Évidemment que ça n’avait pas de sens. Si un Dust adulte venait du futur, soit de l’époque actuelle, alors le maître l’aurait rencontré. Il en aurait au moins entendu parler. Quelque chose clochait. Une donnée capitale lui échappait, mais il n’était pas encore en mesure de savoir laquelle.

Derrière tous ces mystères, une théorie se dessinait toutefois. Si le voyage dans le temps existait bel et bien et que Dust avait pu gérer les paradoxes, c’est qu’il y avait un moyen de modifier le cours du temps. De réécrire l’histoire. De changer le monde.

Une douleur fusa à travers le crâne du maître. Ça ne présageait rien de bon. Mais il devait comprendre ce que ce Dust-là fabriquait ici. Il devait insister.

Autour de lui, la Simulation perdait de sa stabilité. Les murs s’effondraient et le sol tressaillait. Le maître ne s’en préoccupa guère, jusqu’à ce que Vidocq l’avertît :

« Maître, il semble que l’abus du transfert de mémoire provoque une surchauffe du système. Nous vous conseillons de l’interrompre sur-le-champ.

— Il dit vrai, mec. Les processeurs tournent à plein régime. La magisthène va les faire fondre si tu continues comme ça. Tu devrais les laisser refroidir.

— Encore un poil, répondit le maître. J’y suis presque. Je vois… »

Une odeur de brûlé envahit l’air. Le ronronnement du Simulateur avait gagné l’intensité d’un grondement. Les projections holographiques n’avaient plus aucune constance : des silhouettes de toutes formes se promenaient au milieu de décors innommables, mélange affolé de multiples environnements fondus les uns dans les autres.

« Maître ! Arrêtez immédiatement, vous mettez votre santé en danger.

— Mec, faut l’écouter. T’es pas censé utiliser le transfert aussi longtemps ; ça pourrait bousiller ta propre mémoire.

— Laissez-moi encore un moment, rétorqua le maître. Encore un peu. Je le vois presque… Je le vois ! »

À cet instant, le générateur électrique disjoncta et le Simulateur s’éteignit. À l’extérieur de la cage, les lumières du laboratoire moururent en même temps. Vidocq revenait au pas de course ; une première, pour lui qui ne dépassait jamais les cinq kilomètres par heure.

Le silence était déjà retombé dans le laboratoire lorsqu’il s’approcha de l’entrée. Sa vision infrarouge lui permit de percer les ténèbres sans mal et de glisser un regard à l’intérieur. Le baudrier vide se dessina dans la pénombre.

« Maître ?… Où êtes-vous ?

— Il est parti. D’après les caméras, il a filé vers l’entrée du QG.

— Mais quelle mouche l’a piqué ? »

L’IA ne répondit pas. Ce qui, d’expérience, était rarement bon signe.

Vidocq franchit les couloirs du QG et trouva la lourde porte grande ouverte. Le soleil du matin se déversait par l’entrebâillement. Il s’y avança à petits pas et atteignit finalement l’extérieur.

La porte du QG donnait sur une vallée de sable et de roche. En contrebas, une rivière morte traçait son sillon asséché entre les carcasses de créatures mutantes et de véhicules détruits. Au loin, les camps de survivants désertés, brûlés ou mis à sac marquaient les vallons comme des tâches d’ombres sur une toile claire. Vidocq peina à suivre la trace du maître : ses empruntes dans le sable demeuraient bien visibles, mais la morphologie du chien mécanique ne l’avantageait guère en milieu sauvage.

Il le trouva perché sur une éminence rocheuse. Il surplombait la vallée, immobile comme un gardien muet.

« Maître, est-ce que tout va pour le mieux ? Vous êtes parti si précipitamment…

— Arrête de t’inquiéter, mon vieux. Je vais finir par croire que tu t’attaches. »

Vidocq hésita sur l’attitude à adopter.

« Nous serons honnêtes avec vous, maître. Votre attitude nous cause du souci.

— Oh. Tu penses que je me suis grillé le cerveau pour de bon ?

— Entre autres, admit Vidocq.

— Eh ben, t’as pas tord, mon vieux, gloussa le maître. Tu me diras, c’est les risques du métier. Se faire frire le cerveau, se faire exploser par une bombe… Se faire effacer du temps par un trou de balle interdimensionnel, aussi.

— Plaît-il, maître ? »

Le maître se retourna. À ce simple mouvement, son serviteur décela un changement subit. Sa gestuelle n’était plus la même. Et son regard aussi, était différent.

« Maître ?… Depuis quand votre œil souffre-t-il de strabisme ? »

Le maître lui sourit, mais conserva le silence un instant.

« C’est dingue, quand même. Sans ce clone de cet… cette époque alternative, j’aurais juste été effacé du temps. Il a fallu qu’il conçoive une machine capable de reproduire n’importe quel moment qui se soit jamais écoulé, et qu’il ait l’idée de pomper mes souvenirs. Ça s’est joué à peu, hein ?

— Nous ne sommes pas sûrs de bien vous comprendre, maître. »

Le nez en l’air, le maître poursuivait :

« Et dans cette époque, l’équipage du Señor Papa Robot est toujours en vie, c’est bien ça ? Hum… On dirait que beaucoup des souvenirs de mon clone ont été effacés par les miens, mais du peu que je me rappelle, il a été un poil moins bourrin que moi au moment de quitter la station. Bah. Tant mieux pour ces glandus. » Son regard retomba sur Vidocq. « Y a quoi d’autre, qui a changé dans cette époque ? Où est Hooper ? »

Le robot zoomorphe inclina sa tête sur le côté.

« Maître, nous ne comprenons strictement pas un mot de ce que vous racontez. Qui est Hooper, pour commencer ?

— Hooper n’est jamais venu sur Terre ? s’étonna le maître. Oh. Les choses sont plus différentes que je le pensais. »

Il jeta un dernier regard à la vallée. Puis un immense sourire étira ses lèvres. Un sourire que son serviteur ne lui connaissait pas.

« Allez, viens, mon vieux. On a des comptes à régler. Et pour commencer, on va s’occuper des miches de Loop.

— Des miches de qui, maître ?

— Je te raconterai tout, promis. Mais avant, rends-moi service : appele-moi Dust, OK ? »

À SUIVRE DANS
DUST EX MACHINA #4
SEXXY FLUFFY CHUBBY PIGGY

À SUIVRE DANSDUST EX MACHINA #4SEXXY FLUFFY CHUBBY PIGGY

[25] = ORGANIC

S’ensuivit un échange des plus édifiants : d’un côté, Vidocq détailla en quoi cette idée était mauvaise. Pour sa part, le maître répondit qu’il s’en foutait. Et puisque la décision finale lui revenait, l’IA n’eut d’autre choix qu’obéir.

Le décor vacilla de nouveau ; les murs bougèrent, les installations se firent plus grossières tandis que les passagers fantômes disparaissaient. La luminosité changea également : d’un blanc légèrement jaune et doux à l’oeil, elle bascula vers un bleu marine au bord de la pénombre.

Le maître jeta un regard circulaire. Il se trouvait désormais dans une remise encombrée d’un vrac d’appareils cassés. La rumeur des discussions et les explications des guides avaient laissé place à un bruissement lointain, mélange entre l’activité de l’équipage et des machines. Manifestement, le QG des Espoirs n’était lui-même qu’un projet, quinze années auparavant.

« On y est ?

— On y est.

— Alors stop. »

Le bourdonnement de la station s’effaça derrière un silence de glace. Le temps était figé, et avec lui toutes les entités en mouvement. À cet instant de la Simulation alimentée par la magisthène, la vie n’avançait plus. Autrement dit, où la vie n’existait plus.

Seule la voix du maître vint troubler le silence :

« Où se trouve Dust ?

— Qu’est-ce qu’on cherche ? Une reproduction qui porte exactement la même signature génétique que la tienne ? demanda l’IA.

— Ouais.

— Trouvé.

— Nickel. Emmène-moi là-bas.

— Avant ça, j’ai une mauvaise nouvelle. Ou une mauvaise, tout dépend de comment on la prend.

— Quand c’est pas une mauvaise nouvelle, c’est que c’est une bonne nouvelle, précisa le maître. Accouche.

— Y a pas une personne avec ton empreinte génétique. Y en a deux. »

Si le temps n’avait pas été figé, on aurait pu entendre un papillon voler. Interloqué, le maître posa ses mains sur ses hanches.

« Deux… ? C’pas possib’.

— C’possib’, insista l’IA. Je te dis que je les vois. »

Vidocq renchérit :

« Elle a raison, maître : nous détectons aussi deux signatures strictement identiques à la vôtre.

— Ouais, mec, même qu’elles pointent sur deux types canés tous les deux. »

Le maître se gratta le crâne ; une habitude récurrente depuis que la pousse de ses cheveux le démangeait.

« Wut ? conclut-il.

— Peut-être que nos informations sur le mode de fonctionnement des Espoirs sont incomplètes, suggéra Vidocq. Il se pourrait que le SPR créé plusieurs individus issus d’une même souche au lieu d’un seul.

— C’est la seule explication », concéda l’IA.

Le maître desserra les sangles du baudrier. L’incertitude oppressait sa poitrine comme un étau, et son attirail lui parut vite inconfortable.

« Y a qu’un moyen d’en être sûr, les gars. Faut s’y rendre. »

L’IA comprit l’ordre : à nouveau, les projections holographiques du Simulateur s’affolèrent comme si la gravité avait gagné la force de faire tomber les murs. Derrière eux se dessina une salle en demi-sphère. Une salle dont le maître se souvenait bien.

Le long des murs incurvés, il reconnut les hublots et panneaux de commande des capsules de sauvetage. Le dernier lieu du Señor Papa Robot vu de ses yeux. Tout était tel qu’il l’avait connu, et il dut se répéter que cet endroit était l’oeuvre d’une Simulation pour ne pas se croire en plein souvenir.

« Mec, on arrive trop tard, l’informa l’IA. Je connaissais pas l’heure exacte, j’ai fait à la louche. »

En effet, le regard du maître rencontra une masse sombre étirée au sol. Une flaque noire la cernait en entier. Il sentit ses poumons se remplir d’air, pourtant il n’avait pas voulu inspirer.

« Ils l’ont buté. J’avais raison, bordel. C’est bien Dust.

— Ou plutôt ce qu’il en reste, ajouta l’IA. Le pauvre gamin n’a même plus de tête. Je sais pas qui a fait ça, mais il devait être sur les nerfs.

— Si celui-là est Dust, alors qui est l’autre ? » questionna Vidocq.

L’attention du maître passa sur ce deuxième corps. Engoncé dans une épaisse combinaison blanche, il semblait pourvu de blessures moins terribles, même si le bas de son dos portait de profondes lacérations à travers lesquelles le sang s’était déversé.

Le maître le contourna sans oser s’approcher. Il avait beau savoir que l’inconnu était mort, que le temps était techniquement sur pause et que de toute manière, ceci n’était pas réel. Mais il expérimentait à présent la peur, humaine et profonde, celle que sa carnation synthétique ne lui avait jamais fait vivre.

Il prit une courte inspiration et fit un pas vers le corps. L’inconnu ne portait pas de casque ; aussi, son visage du mort se révéla dans le bleu sombre de la salle. Un visage blafard et pourtant reconnaissable.

« Il a la même tronche que moi, murmura le maître, à bout de souffle. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que t’es bon pour dix ans de thérapie, mec. »

L’IA pensait que sa remarque allègerait l’ambiance, mais le maître ne semblait pas d’humeur.

« Qui c’est, ce type ? Ce serait lui, Dust ?

— Affirmatif, maître. Les parties organiques de vos deux corps sont tout à fait identiques. Nous disons bien organiques, car des substituts synthétiques remplacent certains de ses membres.

— Mais alors, qu’est-ce que c’est que ces fringues ? C’est trop sophistiqué pour une combi spatiale.

— Étrange technologie, en effet, maître. Ça ne ressemble en rien à ce qu’utilise l’équipage du Señor Papa Robot.

— Regardez ces blessures, on dirait des traces de griffe, renchérit l’IA. Il n’y a pas de lion à bord de la station, non ? »

Le maître se recula. Il y avait quelque chose de terrifiant à découvrir une exacte réplique de lui-même, étendue par terre, tué par… il ne savait trop quoi. L’angoisse serrait sa gorge et vrillait ses boyaux comme une mauvaise liqueur. Et elle ne fit que grandir alors que son regard passait d’un corps à l’autre.

Pourtant, une autre part de lui-même hurlait sa curiosité. Si quelque chose n’avait pas changé depuis son ‘upgrade’, c’était bien l’attrait du maître pour l’étrange et l’imprévu. Cette situation regroupait les deux. Deux fois plus de raisons de fourrer son nez plus loin que nécessaire.

« Mec. Est-ce que le Simulateur peut reproduire la mémoire de projections décédées ?

— En théorie, oui, répondit l’IA. Pourquoi ? »

Il ne prit pas la peine de répondre. Vidocq commençait à peine à élever la voix que, déjà, la main du maître s’était posée sur le corps du mystérieux double.

[24] = PROOF

Il n’y avait rien d’autre.

Ou plutôt, presque rien. Un simple paragraphe lapidaire.

« Décédé. En dépit de son héritage génétique hors du commun, sa trop faible constitution ne lui aura pas permis de surmonter le difficile entraînement des Espoir. Cette section est dédiée à sa mémoire. »

Le maître se tourna vers un groupe de visiteurs. Yeux ronds et bouche close, ils écoutaient les explications d’un guide sur les conditions de vie des Espoirs. Il s’approcha de lui et lui effleura l’épaule. La Simulation autour de lui s’évanouit et les souvenirs coulèrent dans son esprit.

Né et élevé à bord du Señor, évidemment. Une enfance plutôt heureuse et indolente. Réformé au service militaire et trop pareusseux pour se hisser au-dessus de la basse sphère, décidé à orienter sa carrière vers un poste planqué. Le boulot de guide était un peu trop exigeant à son goût, mais il comptait le quitter d’ici peu pour une place de standardiste. Son ambition dévorante : que le téléphone reste silencieux.

Pour le reste, ses connaissances sur les Espoirs s’élevaient au strict minimum. Il n’était lui-même guère convaincu de l’authenticité des histoires dont ils abreuvait les visiteurs. Les jours de trou de mémoire, il lui arrivait même d’en improviser. Au point de confondre parfois la réalité avec ses fictions.

Sans surprise, rien sur Dust. Une perte de temps et un imbécile de plus. Le maître sentit tout à coup la frustration percer sous son crâne. Il posa une main agacée sur son front.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai l’impression que ma caboche va exploser.

— La colère, maître. Vos sens ne sont pas les seules dimensions de la perceptions humaine qui vous étaient voilées. Vos émotions seront également plus fortes.

— Tout dans les hormones, mec, confirma l’IA. Un truc que t’avais pas avant. D’ailleurs, fais gaffe de pas te laisser mener par le bout du nez. Quand un humain écoute trop ses émotions, ça peut vite partir en couille. »

Le maître s’agita. Les visiteurs hologramiques se pressaient autour d’écrans et de tableaux. Il n’avait que faire de ces gens-là. Il n’avait aucune envie de demeurer plus longtemps parmi eux.

Son regard retomba sur le nom de Dustin. Le sang monta à ses tempes : il n’avait jamais rencontré ce type, pourtant, sa vie passée à bord du SPR s’était déroulée dans son ombre. Quotidiennement, les instructeurs lui avaient répété qu’envers et contre tout, il était bel et bien Dust ; qu’il devait s’en montrer digne ; qu’ils étaient heureux pour lui ; que certains tueraient pour être à sa place ; qu’il devait montrer sa gratitude pour cette chance incroyable. Il se rappelait aussi de l’hostilité des autres Espoirs. De la peur dans leur regard et de la méfiance dans leurs gestes.

Il s’était si souvent questionné sur les circonstances de la disparition de son prédécesseur ; et bien sûr, nul n’avait jamais su lui répondre. Mort de graves blessures dans de mystérieuses conditions, lui avait-on dit. Impossible de le sauver. Ce qui contredisait formellement le contenu du panneau.

Mon cul, pensait-il alors. Comme si toutes les caméras de surveillance à bord du SPR n’avaient pas permis d’éclaircir ce mystère. Le maître avait étudié l’organisation de la station en long et en large : une surveillance stricte s’appliquait au moindre mètre carré. Le personnel à bord connaissait la véritable fin de Dust ; ils avaient simplement décidé de couvrir les faits, voilà tout. Et pour qu’un tel secret voile la vérité, c’était que quelqu’un l’avait buté. Ça, et rien d’autre. Mais venait alors une autre question : qui avait bien pu en vouloir à Dust au point de le tuer ?

Il n’était qu’un marmot, à l’époque. Probablement inoffensif, mais déjà assez incongru pour se faire remarquer. En effet, si le maître ne croyait qu’à moitié que son propre caractère était calqué sur celui de Dust, dans le cas où c’était bien vrai, le gamin aurait sans doute été un paria parmi les siens. Les premières années de sa vie avaient suffi au maître à comprendre que sa caboche ne tournait pas dans le même sens que les autres. Le simple fait qu’aucun de ses pairs ne lui ait jamais adressé la parole en disait long. Et un mouton noir au milieu de l’élite de l’humanité n’aurait jamais fait long feu ; raison pour laquelle le maître avait un jour volé une des capsules d’évacuation et tiré sa route vers la Terre.

Les visiteurs quittaient peu à peu la salle. Le maître se retrouva bientôt seul parmi les panneaux et les objets exposés. Dans la pénombre de la Simulation, ses paupières se plissèrent.

Les autres Espoirs étaient les meurtriers de Dust, de ça il était certain. Les motifs ne manquaient pas. Jalousie, mépris ou pure gratuité – les rangs de la race humaine débordaient de salopards. Emportés par l’effet de meute, même des mômes pouvaient tabasser quelqu’un à mort. Surtout quand on leur bourrait le crâne avec des idées de grandeur et de perfection génétique depuis leur naissance. Il leur suffisait de s’en prendre au marginal du groupe, et le reste de l’équipage serait prêt à fermer les yeux.

Dust n’était rien qu’une ombre du passé. Mais l’idée que ce gamin ait perdu la vie aux mains d’une bande d’imbéciles ronflants, avec l’approbation tacite du reste de la station, le mettait hors de lui. Sans doute que le lien qui les unissait était moins ténu qu’il ne le pensait. Ou peut-être que ressentir des émotions plus vives et intenses que jamais pouvait le mettre de travers pour un rien.

Mais peu importe.

La gorge du maître se resserra. Ses joues étaient brûlantes et sa tête douloureuse. Il avait toujours haï l’humanité pour le traitement réservé à la planète, mais à cet instant, c’était bien les Espoirs que sa colère visait. Une colère que seule la frustration venait gâcher : s’il était confiant en son hypothèse, il n’avait en revanche aucune preuve pour l’éttayer.

« Maître, votre rythme cardiaque vient soudainement d’exploser, fit remarquer Vidocq. Que vous arrive-t-il ?

— Il rumine, comprit l’IA. Mec, te laisse pas bouffer par des idées noires. Tout ça, c’est du passé. Au sens propre du terme. »

Le maître allait répondre, quand la remarque de l’IA prit soudain un tout autre sens dans sa tête. Ce fut comme si la source de ses mauvaises pensées se mettait à déverser une eau de roche.

Du passé.

Les Espoirs étaient toujours en vie à son époque. Mais ici, grâce à la Simulation, le maître pouvait tout voir. Trouver des preuves. Confirmer ses soupçons.

Et puis aussi, revenir dans le présent et flanquer une branlée monumentale aux véritables coupables.

« Mec, renvoie-moi au même endroit, le 17/4 389, ordonna-t-il à l’IA. Au moment précis où Dust est mort. »

[23] = MOUSE

« … c’est cette année que le projet DÉLUGE aboutit à l’incroyable structure que l’on connaît aujourd’hui. Douze mille résidents permanents. Deux mille agents à bord. Cinq-cents drones polyvalents. Huit pôles d’activité. Un réacteur nucléaire. Un service de maintenance et d’amélioration en œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Un système d’alimentation en vivres, en énergie et en matériel piloté par une IA autonome – celle-là même qui donna son nom à la station toute entière.

« Mais plus qu’un refuge pour notre civilisation ; le Señor Papa Robot est aussi le nid du futur. Là où émerge, jour après jour, la Nouvelle Humanité. Conçus in vitro à partir de cellules souches sélectionnées et améliorées pour porter les meilleures qualités du genre humain, les Espoirs sont le cadeau du Señor à la Terre. Notre ultime chance de racheter les horreurs commises par le passé et de reconquérir notre planète natale.

« Depuis la cinquième génération d’Espoir, chaque enfant est désormais immunisé à la quasi-totalité des formes de radioactivité. Là où un humain ordinaire verrait ses chances de développer un cancer bondir à cent pour cent pour une seule journée passée à la surface de la Terre, les Espoirs sont quant à eux capables d’y survivre sans mal. De manière générale, leur organisme résiste aux terribles conditions que la Terre connaît depuis l’âge des Grandes Frappes. Quant aux maladies et autres virus, leur système immunitaire y fait face dès le plus jeune âge sans même besoin d’un vaccin.

« Leur caractère extraordinaire ne s’arrête toutefois pas à leur résilience : leur intellect et leurs aptitudes physiques les hissent à l’apothéose du potentiel humain. Le saviez-vous ? Sur les treize Espoirs de sixième génération, douze d’entre eux pulvérisent les plus hauts records de quotient intellectuel jamais enregistrés. Le saviez-vous ? Un Espoir est si tolérant à la douleur que toute forme de torture physique n’aura jamais aucun effet sur lui. Le saviez-vous ? Un Espoir est capable de réciter par coeur, le contenu d’un livre entier, qu’il l’ait lu hier ou il y a dix ans. Le saviez-vous ? Un Espoir a une espérance de vie moyenne de cent-quatorze ans.

« Vous l’aurez compris : les Espoirs ne sont pas que des humains améliorés : ils sont la prochaine étape de l’évolution humaine, le descendant logique et naturel de l’homo sapiens. Ils sont nos enfants dans tous les sens du terme : ils portent nos gènes, notre héritage, notre culture, nos valeurs aux générations futures.

« Nos fondateurs avaient déjà cette vision-là en tête le jour de l’activation du Señor. Quitter la Terre en exil. Méditer sur notre passé. Apprendre de nos erreurs. Revenir forts de cette expérience. Grâce aux Espoirs, nos efforts s’apprêtent à payer. Nos Espoirs sont désormais prêts à porter notre flambeau sur Terre et rebâtir notre société. Une société toujours plus juste, plus égalitaire et plus libre.

« Je suis Annette Lydyon et je dirige le projet Espoirs. Avec vous, nous construisons l’avenir. »

La séquence enregistrée s’interrompit avant de boucler. Sa conclusion laissa le maître médusé, les mains dans les poches. Un à un, les visiteurs se levèrent et quittèrent la salle de projection. Leurs corps immatériels traversaient le maître sans le remarquer.

« C’était émouvant, finit par lâcher l’IA. J’ai failli chialer. »

Le maître ricana. Il fallait dire que l’IA avait le don d’appliquer les bons mots aux bonnes situations.

« Heureusement que cette meuf est morte depuis longtemps, murmura le maître. Je l’aurais disséquée comme une souris, pour comprendre ce qui cloche dans sa caboche.

— Veuillez montrer plus de respect, maître, soupira Vidocq. En tant qu’instigatrice des Espoirs, elle est votre mère spirituelle.

— Eh ben. Nique ta mère, maman. »

Le maître quitta l’espace feutré pour revenir au parcours de l’exposition. Une section entière du QG était dédiée aux visites touristiques : on y visitait des reproductions de salles de classe, on y regardait des reportages sur les conditions de vie et l’entraînement des Espoirs, on y lisait des documents détaillant les origines et la conception du projet.

Le maître s’immobilisa parmi les visiteurs. Certains se prenaient en photo devant les portraits d’Espoirs, d’autres avaient le nez collé à des panneaux noircis d’autosatisfaction teintée de dithyrambisme.

« J’aurais jamais pensé que les Espoirs généraient un barouf tel qu’on leur ouvrirait un musée, admit le maître. J’ignorais seulement qu’il y avait des musées, à bord. D’ailleurs, je me doutais même pas qu’il y aurait des gens pour les visiter.

— Cela ne fait que quelques années que l’autosuffisance du Señor Papa Robot tient la majorité de ses passagers éloignée de fonctions à responsabilités, répondit Vidocq. La plupart n’occupent aujourd’hui que des postes de manutention ou dans les institutions sociales de la station. Ouvrir des centres d’éducation permet à la direction d’endiguer l’oisiveté générale.

— Parce que pour toi, cette maison des bouffons est un centre d’éducation ?

— Employez vos noms d’oiseau avec prudence, maître. Vous étiez vous-même, après tout, un Espoir.

— J’étais, mon pote. Et j’ai beau avoir qu’une vague idée de ce que je suis aujourd’hui, une chose est sûre : je fais plus partie des leurs. »

Le sens de la visite le conduisit à la galerie des hommages. Ici s’alignaient des tableaux descriptifs de chaque Espoir de sixième et dernière génération : leur apparence, leur caractère, leur comportement, leurs exploits, leurs habitudes, leurs goûts, leurs peurs ; le tout accompagné de photographies et de vidéos passées en boucle. Toutes ces jeunes personnes, de dix à seize ans, exposées sur la voie publique morceau par morceau.

Le maître passa devant les tableaux à grands pas, mais la vue d’un nom en particulier le figea sur place. Ses pieds s’immobilisèrent, comme si ses semelles avaient fusionné avec le sol. Il détourna le regard, mais c’était trop tard : le nom était gravé dans sa rétine jusqu’à son esprit.

Dustin.

[22] = COPY

Aussitôt dit, aussitôt contesté par Vidocq :

« En voilà, une mauvaise idée, maître. L’utilisation du Simulateur reste, selon nos dernières estimations, limitée à un cadre spatio-temporel restreint. Qui sait quels dysfonctionnements surviendraient, si nous venions à surcharger sa capacité ?

— Mais de quoi tu me causes encore ? soupira le maître. On possède un ordinateur surpuissant capable de calculer la masse de l’univers d’un côté. De l’autre, on a une pierre magique qui peut littéralement lire de quoi l’espace est fait en tout instant. Je vois pas le problème.

— Justement, vous ne voyez pas le problème. Un tel pouvoir est trop grand pour vos mains seules, maître. Vous nous avez créé pour vous seconder et vous assister – et ce seul dernier point constitue un travail à temps plein. En tant que conseiller, nous vous devons de vous protéger de vous-même. Aussi drôle que l’idée paraisse, nous n’aimerions pas vous voir frire vivant à l’intérieur de votre création.

— Des simulations pour tester les capacités de la machine, l’IA en a conduit des plâtrées. Pas vrai, mec ?

— Vrai, dit l’IA.

— Voilà ! On a rien à craindre. On s’inquiétera le jour où un mastard violet avec un gant magique débarquera de nulle part pour me péter la gueule et me piquer ma pierre.

— Plaît-il, maître ?

— Juste une référence que tu peux pas comprendre. C’est dans un très vieux film.

— Un film, maître ?

— Moi, je l’ai vu, fit l’IA. Ça se terminait pas très bien.

— Ouais, mais t’as vu la suite ?

— Quelle suite ?

— Quoiqu’il en soit, reprit Vidocq, nous ne pouvons courir ce risque avant d’avoir mené des tests plus poussés. Il en va tant de votre intégrité que de la stabilité du projet.

— Mon intégrité, elle te souffle dans le museau, mon pote.

— Bonté divine, maître.

— Mec ! s’écria le maître. Envoie-moi au Señorrr Papa Rrrobot.

— Je suis pas chaud, répondit l’IA.

— C’est un ordre.

— Ah. Si c’est un ordre, alors c’est différent. »

Les projecteurs s’affolèrent, les couleurs et les images défilèrent ; de longs instants durant, ce fut comme si le maître tombait à travers un album photo. Puis le décor se posa d’un bloc, figé dans la représentation d’un vaste hangar. Des rangées de pistes parfaitement désertes s’étiraient le long d’une vaste structure métallique, plate et froide. Le maître leva les yeux et manqua de perdre l’équilibre : au plafond se dessinait un immense dôme transparent, à travers lequel la lune se découpait, pareille à une crêpe géante en nuances de gris.

« Woh ! On y est déjà ?

— On y est déjà, dit l’IA.

— Et tout s’est bien passé ?

— Tout s’est bien passé. »

Le maître planta ses mains sur ses hanches et balaya la piste d’atterrissage d’un regard dédaigneux.

« Tu vois, Vidocq ? Non seulement on a passé plus de temps à débattre que le Simulateur a mis à reproduire le SPR, mais en plus, ces glandus n’ont plus aucun vaisseau. Exactement comme tout que ce que j’avais dit.

— Nous vous félicitons pour votre acuité, maître », répondit Vidocq. Son ton oscillait entre irone et désobligeance, mais le maître sut s’en contenter.

Sans se faire prier, il se hâta à l’intérieur de la station. À nouveau, bien qu’il sentait le tapis roulant sous ses pieds et le harnais à ses hanches, la reproduction du déplacement dans l’espace par le Simulateur manqua de le faire douter de sa présence à bord du SPR.

Il franchit les quais à grands pas, jusqu’à l’entrée. Les deux immenses battants verrouillés ne l’arrêtèrent pas, puisque le maître se contenta de passer à travers sans ralentir. De l’autre côté, un vaste couloir s’étirait jusqu’à ce que son tournant le mette hors de vue. À gauche, une réception peuplée d’agents de maintenance en train de se tourner les pouces et d’échanger des potins. À droite, un salon où se prélassaient plusieurs officiers débraillés. Dans les deux cas, tous portaient l’uniforme règlementaire du Señor Papa Robot (un costume noir, où les lettres SPR se détachaient en orange, sur la poitrine, les épaules et le dos), mais le maître remarqua que tous ne le portaient pas avec une extrême rigueur ; plusieurs d’entre eux étaient débraillés, la veste ouverte, voire se contentaient d’enfiler la veste par-dessus leurs vêtements civils.

« On y est, murmura-t-il, en proie à l’excitation. Tout ça sans que ces mariolles ne se doutent de quoi que ce soit – parce qu’en réalité, je suis bien peinard dans ma propre base. C’est qui, le plus fort ?

— Batman, répondit l’IA.

— Qui ça ?

— … t’es sérieux, mec ? »

Le maître allait répondre, quand un des agents lui passa devant. Il tendit alors la main et effleura la copie. Bien que le bout de ses doigts aurait dû passer à travers la reproduction, la représentation réagit comme à un électrochoc. L’espace d’un instant, elle se figea dans l’espace et demeura immobile, pareille à une statue de cire. Puis, au bout d’un moment, elle reprit son chemin comme si de rien n’était.

« Hm. Maître ? » s’enquit Vidocq.

Le maître ne lui répondit pas. Lui aussi, s’était figé, et fixait désormais le mur d’en face d’un regard vitreux.

« Maître ? Qu’est-ce que c’était que ça ?

— T’inquiète, répondit l’IA. C’est normal.

C’est normal, que le maître puisse interagir avec la Simulation ? Première nouvelle. »

Tout à coup, le maître quitta sa léthargie. Il poussa une exclamation et manqua de perdre l’équilibre.

« Waoooo ! C’est tout ? s’écria-t-il. Quinze ans que je suis parti, et il ne s’est rien passé ici à part une vague tentative d’agrandir la station ? Ces mecs sont vraiment des champions du touchage de teub.

— Maître, quand vous aurez fini de délirer, peut-être pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe ? »

Le maître s’élança à travers le couloir sans lui prêter attention.

« C’est quand même dingue… marmonna-t-il entre ses dents. Ils auraient pu essayer de rendre la planète habitable à nouveau, ou tenter de dégommer la racaille à la surface, n’importe quoi !

— Maître ! s’impatienta Vidocq.

— Il a assimilé les données de la copie », répondit l’IA comme s’il s’agissait de la plus naturelle des choses. De son côté, le maître filait à travers le couloir ; il s’arrêtait de temps à autre pour passer la tête à travers les portes qu’il croisait en chemin et grappiller des bouts de conversation.

Ses mots provoquèrent un tel trouble chez Vidocq que pour la première fois depuis longtemps, il en oublia de devenir désagréable :

« Et pourriez-vous, je vous prie, m’expliquer de quoi il s’agit ?

— Y a rien à expliquer », bougonna l’IA.

Occupé à courir après un technicien conduisant un chariot, le maître rencontra un des caporaux de la station, reconnaissables aux galons sur leur poitrine. Il le toucha du bout des doigts et se retrouva de nouveau immobilisé l’espace d’un instant. Quand son ébahissement prit fin, il prit appui sur un mur et aspira à grande goulée d’air.

« Celui-là, rien non plus, haleta le maître. D’aussi loin que remonte sa naissance, le Señor Papa Robot n’a jamais servi à rien d’autre qu’à abriter un tas de mariolles privilégiés. Plus de projet de sauvetage du monde. Faut juste maintenir la station en condition opérationnelle. C’est devenu ça, le projet.

— Tu t’attendais à autre chose ? lui demanda l’IA.

— Avec tout ce délire autour des Espoirs ? Un peu, oui.

— Maître, une petite minute… murmura Vidocq d’un ton grave. Vous êtes en train de me dire que d’un toucher, vous êtes capable de charger les données d’une copie directement dans votre propre mémoire ? »

Le maître se redressa. Le bout du couloir s’approchait. D’ici, il pouvait voir une vaste salle aménagée de kiosques, de fauteuils, de guichets et d’entrées vers les transports rapides de la station. Le tout surplombé par une nouvelle baie vitrée, à travers laquelle les étoiles et la Terre se dessinaient.

Le maître souffla par la bouche et s’y engagea.

« Vidocq, mon vieux, t’as encore une guerre de retard. Évidemment que je peux charger une copie dans ma caboche. C’est pas des vraies personnes ; c’est rien que des données produites par le Simulateur. C’est pas plus compliqué que de charger un fichier.

— C’est d’ailleurs techniquement la même chose, précisa l’IA. Dans les deux cas, on écrit des données sur ton disque mémoire.

— Ouais. Un toucher, et voilà : j’ai toutes les infos de la copie en tête. Que ce soit son ADN, sa mémoire, son vécu. Bim », ajouta-t-il en effleurant un jeune homme. Son inertie ne dura cette fois-ci qu’une seconde. « Lui, par exemple, je sais qu’il s’appelle Brice, qu’il s’est pris six râteaux en un mois par la même meuf et qu’il va mourir d’un trombone coincé dans le nez. RIP, mec.

— RIP, concéda l’IA.

— Et depuis quand avez-vous la capacité de dupliquer la mémoire des gens pour vous l’approprier, maître ?

— Depuis que l’IA a ajouté quelques micro-implants à mon cerveau pendant que mon corps était en rééducation.

— Eh, ouais, se flatta l’IA.

— Et vous n’avez même pas pris la peine de nous en avertir, maître ? s’étonna Vidocq.

— Faut dire que t’aurais ronchonné pareil, mon vieux. »

Le maître traversa une longue file d’attente postée devant une des navettes. Il se dressa sur la pointe des pieds et lut la prochaine destination. Le panneau indiquait : QG des Espoirs.

[21] = TEST

Parvenu au laboratoire, le maître alluma les lampes et attrapa un baudrier. Il s’harnacha solidement tandis que Vidocq s’approchait du Simulateur.

En apparence, l’engin n’avait pas changé. Il ressemblait à une grande cage de métal, au plafond de laquelle pendaient plusieurs câbles entremêlés. Au sol reposaient plusieurs panneaux réflecteurs ainsi qu’un tapis roulant circulaire. Le maître monta dessus et fixa son baudrier aux lanières de la cage.

« Êtes-vous sûr de vous, maître ?

— Évidemment que je suis sûr de mon coup.

— Êtes-vous sûr d’être sûr ? »

Le maître posa ses yeux noirs sur son serviteur, un sourire au coin des lèvres.

« Vasy mollo avec la sollicitude, vieux, ou je vais finir par croire que tu te fais du souci pour moi.

— Disons simplement que la mise en péril notre installation me préoccupe, maître.

— Notre installation, elle roule comme un ancien combattant.

— Tout de même. Je vais me raccorder au Simulateur afin de visualiser votre situation en tout temps. Je préfère vous garder à l’oeil, ne serait-ce qu’au cas où.

— Ça va bien se passer, je te dis. En plus, c’est qu’un test.

— Justement, c’est un test. C’est la première fois que vous lancez le Simulateur pendant que vous êtes à l’intérieur.

— C’est un peu l’intérêt du truc, précisa la maître. Pouvoir se balader à l’intérieur. »

Il vérifia les attaches de son baudrier et détailla les alentours du regard. La pénombre du laboratoire l’empêchait de distinguer la salle par-delà les barreaux du Simulateur.

« Mec, lança-t-il, on s’y colle ?

— On s’y colle, répondit l’IA. Tu as réfléchi à ta destination ? »

Le maître refit sa queue de cheval. Il avait déjà sa petite idée en tête, mais il préférait tout d’abord commencer à petits pas.

« Pas besoin d’aller bien loin, mec. Mêmes coordonnées, à T moins une minute.

— Ici il y a une minute, donc ?

— Exactement ici, il y a exactement une minute. »

Un signal lumineux attira son attention. Le maître leva le nez ; au plafond brillaient des inscriptions blanches :

latit. : 59°02’04.0″N

longit. : 51°16’53.3″E

altit. : -45.64m

locTime : 04:26 AM

« Tu confirmes ?

— Voui. »

Le calculateur s’enclencha avec fracas en même temps que toutes les lumières s’éteignirent. Les volets de la cage se rabattirent jusqu’à la refermer complètement. Le maître se retrouva plongé dans une obscurité totale, avec pour seule compagnie le bourdonnement des machines et le chant, lointain, de la magisthène. Son coeur battait la chamade – une impression toute nouvelle pour lui, et pas forcément désagréable.

« Maître, j’espère que vous savez ce que vous faites, déclara la voix de Vidocq dans son oreillette.

— Je fais ce que je sais, mon vieux. Maintenant, boucle-la un peu, tu veux ? »

Fixés dans tous les angles de la cage, des projecteurs multidimensionnels s’allumèrent un à un. Les images qu’ils diffusaient étaient floues et sans couleur ; l’espace d’une minute, le maître eut l’impression d’être au centre d’une gigantesque toile de cinéma.

Les projections devinrent alors plus précises : il reconnut bientôt la cage ouverte, ainsi que le laboratoire par-delà les barreaux.

Le maître s’avança d’un pas ; sous ses pieds, le tapis s’activa tandis qu’autour de lui, l’espace s’animait. Il quitta la cage par l’entrée et se retrouva dans son laboratoire, où se trouvaient ses projets en cours, ses expériences ratées et ses vaines tentatives. Tout lui semblait plus clair, légèrement délavé, mais une fois l’image stabilisée, il aurait juré se tenir au beau milieu de son propre laboratoire. Il fit le tour de la pièce, inspecta robot en cours de réparation de près et s’accroupit sous un bureau pour l’observer par-dessous ; le Simulateur faisait un travail de remarquable, à tel point qu’il aurait pu s’y méprendre. Même son propre corps, sur lequel les projecteurs envoyaient leurs images, semblait se fondre dans ce décor ainsi reproduit. Décor était en effet le mot, puisque tout autour de lui était figé et délavé, comme s’il se promenait dans une photo vieillie par le temps.

Il franchit le laboratoire sans se soucier du fatras. Quel que fût l’obstacle, son corps le traversait sans encombre. Entre son corps qui se fondait dans le décor et son immatérialité, le maître se sentait plus que jamais comme un fantôme.

« On a fini de générer l’environnement, l’informa l’IA.

— Nickel. Tu peux lancer le protocole Sablier.

— Suffit de demander. »

Une pulsion sourde ébranla la reproduction du laboratoire. De passées et grisâtres, les couleurs devinrent plus vives et réelles. L’endroit s’emplit de l’habituel bourdonnement des machines, du ronflement de l’aération, de l’activité lointaine des drones. En un instant, le Simulateur avait enclenché la marche du temps, comme s’il s’était fondu dans le monde réel.

« Le calibrage prend un peu plus de temps que prévu, intervint l’IA.

— Je vois ça », répondit le maître. Amusé, il passa ses doigts à travers des particules de poussière éclairées par le faisceau de veille d’un robot en état de repos. Au lieu de descendre vers le sol, celles-ci s’élevaient vers les airs, comme poussées par un doux courant d’air.

« C’est une affaire de secondes, reprit l’IA. Pour le reste, la Simulation est un succès. Ça fait quel effet ?

— Je te répondrai après avoir vu ça », dit le maître.

Il pointait l’entrée du doigt. L’instant d’après, sa projection du passé faisait irruption à l’intérieur du laboratoire. Le maître s’approcha à pas lent et l’observa – ou plutôt s’observa. Son double enfila un baudrier et se hâta à l’intérieur du Simulateur – ou plutôt de la copie du Simulateur.

« Êtes-vous sûr de vous, maître ? lança une projection de Vidocq.

— Évidemment que je suis sûr de mon coup, répondit celle du maître.

— Êtes-vous sûr d’être sûr ?

— Vas-y mollo avec la sollicitude, vieux, ou je vais finir par croire que tu te fais du souci pour moi. »

Le (vrai) maître esquissa un sourire. Le Simulateur reproduisait son apparence et ses mouvements, ainsi que ceux de son serviteur, à l’identique. Il se surprit d’observer le langage corporel de son double : tout en discourant, celui-ci ne cessait d’appuyer ses mots par de grands gestes des mains et des mimiques bien senties.

« Je m’agite vraiment tant que ça, quand je cause ?

— Parce que vous ne l’aviez jamais remarqué, maître ?

— Je fais pas vraiment attention. »

Tant que les copies du maître et de Vidocq discutaient entre eux, le vrai maître se frotta les mains. Son sourire s’élargit.

« OK, les filles, puisque le premier test est un succès, je propose de passer au niveau supérieur.

— Personnellement, maître, j’aurais proposé de nous arrêter pour aujourd’hui et de nous en tenir à une folie par jour.

— Heureusement que c’est pas toi qui décide, mon vieux. Mec, lança-t-il à l’IA, emmène-nous à la station orbitale, voir ce que ces nazebroques du Señor Papa Robot sont en train de bricoler. »

[20] = OLD

« Le meilleur, résuma le maître, ça reste la branlette. Et la bouffe. Voui. »

Comme pour affirmer son argument, il dévora une part de pizza sans se soucier de la sauce tomate sur ses joues. La pizza était un des rares plats issus de l’ancienne époque, principalement parce que la pâte était simple à faire et qu’on pouvait coller à peu près tout et n’importe quoi dessus.

Et parce que les stations terrestres du Señor Papa Robot produisaient des pizzas aussi délicieuses que leurs convois étaient faciles à détourner, aussi.

Assis sur un haut tabouret, Vidocq guettait son maître d’un œil torve.

« Plus de migraines, maître ? Plus de malaises ?

— Meuh non, mon vieux. Ça m’est passé depuis longtemps. Je suis prêt, je te dis. »

Il balança le carton de pizza par-dessus son épaule et décapsula une bière contre le comptoir. La bière du SPR n’était pas terrible, mais après tout, on ne pouvait se montrer difficile en cette Fin du Monde.

Le maître marqua une pause. Sa main caressait machinalement le bois du comptoir. De tous les sens humains acquis via son nouveau corps, le toucher et le goût avaient sa préférence.

« Se baigner, c’est pas mal aussi. Ça fait du bien quand il fait chaud. J’aime bien nager ; c’est pas un truc qu’on peut faire facilement, quand on est une boîte de conserve. Dormir, c’est sympa aussi : j’avais l’habitude que mon cerveau entre dans un état de veille, auparavant, mais roupiller dans un vrai corps humain, c’est quand même autre chose. Courir, aussi, c’est vraiment chouette. Tu sens tes muscles travailler et l’air sur ton visage. Par contre, les poils, ça je comprends pas. Faut m’expliquer. »

Il passa ses doigts à travers une chevelure raide nouée en vague queue de cheval.

« Quid de la douleur, maître ? De la faim ? De la soif ? De la fatigue ? Toutes ces sensations ne sont-elles pas gênantes ?

— Ça fait bizarre au début, puis on s’y fait après. C’est un peu comme des indicateurs que la machine a besoin de maintenance. Si tu détectes les dysfonctionnements en amont, tu peux les anticiper.

— Quid des blessures et autres mutilations, maître ? »

Vidocq faisait bien entendu référence aux petits bobos dont le maître avait tout récemment écopé. Quelques semaines après l’opération, après avoir repris du poil de la bête et s’être accommodé à son nouveau corps, il avait relancé son business. Les clients de MASS DUSTRUCTION attendaient, certains depuis sa dernière campagne publicitaire. Qu’il s’agisse de communautés isolées, de camps militaires retranchés ou d’organisations secrètes aux sombres desseins, beaucoup étaient prêts à payer le prix de ses services.

Et le maître les faisait payer cher, ses services.

Toutefois, en plus de le placer devant les pires horreurs de la création, son travail comportait désormais une contrainte supplémentaire : composer avec un corps humain, vulnérable et délicat à réparer. Au fil de ses nouvelles missions, il s’était successivement fait poignarder par une forcenée, mordre par une araignée géante, tirer dessus par un sniper et même arraché trois doigts par un fou armé d’une tronçonneuse.

Heureusement, les sas de récupération dérobés au Señor Papa Robot l’avaient toujours sorti d’affaire – à l’exception de ses doigts, remplacés par trois extrémités mécaniques greffées à même ses phalanges.

Le maître les leva devant son visage et les remua un moment. Du coin de la bouche, il vidait le reste de sa bière.

« C’est pas si grave. Y a pire.

— Pire, maître ? Qu’est-ce qui est pire que de perdre ses membres dans d’horribles souffrances ? »

Le maître haussa les épaules.

« P’têt que connecter son corps à une simulation informatique bourrée de radiations magisthéniques, c’est encore pire. J’ai jamais vérifié. Et ça tombe bien : aujourd’hui, on vérifie.

— Nous doutons que ce Simulateur soit une bonne idée, maître. C’est une entreprise hasardeuse. Et si vous veniez à rencontrer un problème, vous ne pourrez pas changer de corps, cette fois-ci.

— T’inquiète, mon vieux. Ça fait trois semaines que l’IA fait tourner le Simulateur en boucle pour tester ce que ça donne ; et pour le moment, c’est que du positif !

— Pour le moment, maître.

— T’en fais pas. J’ai quand même prévu des garde-fous. Et puis, faut voir la réalité en face : je vais juste me balader dans une projection : rien qui puisse me voir, ni me toucher, ni me blesser. On se balade dans le passé ; on observe ; c’est tout. Le pire qui puisse m’arriver, c’est de découvrir que les scientologues avaient raison. »

Le maître s’étira et se dirigea d’un pas mou vers le placard. Il ouvrit la porte, et au lieu de découvrir un tas de bouteilles pleines et de rations lyophilisées, il tomba face à une figure hirsute et flétrie.

Un cri lui échappa en même temps que sa bière. La bouteille se brisa et libéra son contenu au sol.

« Mais qu’est-ce que vous foutez ici, vous !? »

Pour toute réponse, la tête du vieux émergea du double battant, l’air confus. Des toiles d’araignée décoraient sa barbe. Sa main tenait un saucisson sec.

« J’enquête, répondit-il sans cesser de mâcher.

— Vous enquêtez dans mon garde-manger ?

— Voui.

— De mémoire, je vous avais demandé de vous barrer.

— Voui.

— Vous voulez que je vous rappelle la direction de la sortie à coups de pompe dans l’oignon ? »

Le vieux regarda à gauche, puis à droite, comme s’il n’avait aucune idée d’où donnait la sortie du placard. Tandis qu’il scrutait les environs de ses yeux tout en sourcils avachis, il découpa machinalement un morceau de saucisson et le mâchonna avec application.

« Fiston, va falloir te rendre à l’évidence. T’es pas prêt de te débarrasser de moi. »

Le maître quitta son air ahuri pour une expression agacée.

« Mais qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ? Vous croyez que j’ai que ça à faire, de m’occuper d’un vieux gland tout sec comme vous ?

— Un peu de respect, fiston ! Pour ta gouverne, les glands séchés ont de nombreuses propriétés ménagères.

— Eh bien, allez vous rendre utile ailleurs, proposa le maître. Et puis d’abord, qu’est-ce que vous fabriquez spécifiquement dans ce placard ?

— Les vieux, ça se garde au frais », rétorqua le vieillard.

Le maître cilla. Impossible de dire si le squatteur venait de lui clouer le bec ou de se plomber lui-même. Il n’était toutefois pas dupe ; à tout parier, le bonhomme était là pour la magisthène. Il pouvait le sentir au plus profond de son anatomie récemment acquise.

« Comment va Personne ? s’enquit alors le vieux.

— Il est parti, fut tout ce que le maître trouva à répondre.

— Parti où ça ?

— Aucune idée, pépé.

— Et tu ne te fais pas de mouron ?

— Bien sûr, que je me fais du mouron. Il est comme mon enfant. Mais bon. Parfois, je pense à son exosquelette indestructible et les tonnes d’armes de destruction massive qu’il porte en lui. Pis ça me rassure.

— Pourquoi il est parti, au fait ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Il voulait qu’on lui foute la paix, je suppose. Il avait pas l’air de vouloir bosser avec moi. J’allais pas le forcer.

— Sans compter que nous ne voyons pas bien comment vous auriez fait, maître », intervint Vidocq.

Le vieux baissa le regard vers Vidocq et pointa son saucisson vers lui.

« Et toi, le chien ? Tu ne veux pas t’en aller ?

— Je n’ai nulle part où aller et rien d’autre à faire, répondit Vidocq.

— Ça fait une bonne et une mauvaise raison. Et pas forcément dans cet ordre. Tu sais que… »

Les portes du placard lui claquèrent au nez. Le maître les avait rabattues des deux mains, et s’affairait désormais à poser un cadenas sur les poignées.

« Mais… hé ! Sortez-moi de là ! se plaignit le vieux.

— Désolé, pépé, mais c’est pas comme si on avait du boulot. Tu restes au frais et tu tapes dans la bouffe tant que tu veux, mais tu viens pas jouer dans nos pattes. Nous, on a une nouvelle dimension à explorer. »

Le maître tourna les talons et prit la direction du laboratoire. Vidocq prêta une dernière oreille aux protestations et aux coups venant de l’intérieur du placard avant de le suivre.

[19] = REST

Il reprit brutalement connaissance, comme si le camion du monde réel le percutait toutes sirènes hurlantes.

Ses sens à vif s’éveillèrent, assaillis par un surplus de stimulations agressives : la vive lumière des plafonniers vue à travers ses paupières enflées, la chaleur étouffante, l’odeur écœurante des produits chimiques, le bourdonnement assourdissant des machines, le tremblement de sa couche, le contact douloureux de son corps contre une surface dure, la sueur sur son corps, son nez bouché, sa gorge sèche, ses lèvres craquelées, et surtout, surtout, la migraine qui lui vrillait le crâne comme une perceuse enfoncée d’une oreille à l’autre ; autant de sursollicitations que son cerveau embrumé peinait à traiter.

La mémoire lui revint en pleine face. Il se revoyait, allongé sur la table d’opération, prêt à se faire ouvrir le crâne par une machine. La greffe avait-elle réussi ? Où était-il dans ce genre d’endroit que les vivants préfèrent éviter ?

« Mec, tu es là ? » voulut-il dire, mais ses cordes vocales enrouées ne purent émettre qu’un râle rauque.

« T’agite pas trop, perça la voix de l’IA à travers ce qui lui paraissait des cotons enfoncés dans ses oreilles. Tu as un gros pansement sur la tête. La mauvaise nouvelle, c’est que j’ai dû m’y reprendre à deux fois. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a qu’une seule mauvaise nouvelle. »

Autrement dit, l’opération était un succès. D’où, sans doute, son inconfort général.

Le maître se sentit idiot. Il avait conçu un système capable de cloner des humains génétiquement améliorés et de greffer son propre cerveau dans un autre corps, mais lui qui avait toujours été plus machine qu’humain, il n’avait pas anticipé le choc de son esprit contre la chair.

Ses sens malmenés, ses nerfs à vif, ses membres lourds, sa respiration difficile… Certes, son ancien corps mécanique avait été conçu afin de reproduire la plupart des sensations humaines. Mais les sensations simulées par ordinateur et la perception réelle du monde à travers un corps bien vivant entretenaient le même rapport qu’une flûte et un tuba.

À présence qu’il l’expérimentait de plein fouet, il en vint même à se demander s’il n’avait pas fait une erreur, à confiner son cerveau dans une prison de chair aussi frêle et sensible. Ses doutes s’envolèrent bien vite, toutefois. Le maître était du genre à foncer tête baissée, à constater les dégâts par pure curiosité puis à reprendre sa course.

« Rh… dit-il, tant bien que mal.

— T’y vois que dalle ? C’est normal. Tes yeux ne sont pas encore habitués à voir.

— Grl…

— Tu crèves de soif ? C’est normal. J’ai pas encore pu te filer à boire, mais ça va venir. Désolé, mec, mais tant que ton corps n’est pas prêt, c’est moi qui vais te torcher le cul.

— Hrh…

— T’inquiètes car t’as l’impression de t’être fait rouler dessus par un régiment de citernes ? C’est normal. Tu vois, quand les humains naissent, leurs sens se développent en même temps que leur corps et leur cerveau. Mais toi, tu as un corps déjà adulte : ton petit cerveau est donc en train de recevoir des plâtrées de stimulations qu’il n’est pas habitué à traiter. Il va s’y faire.

— Hgl…

— Tu trouves que je te comprends vraiment bien même si t’arrives pas à articuler un mot ? Ouais, moi aussi. Repose-toi, mec. Faut que tu dormes pour laisser ton nouveau corps raccrocher les wagons. Pendant ce temps-là, je t’injecterai de quoi raviver tes petits muscles tout atrophiés et j’entraînerai tes articulations à se remuer. Histoire que tu sois sur pied dès ton réveil.

— Glgl…

— Là, par contre, j’ai rien bité à ce que racontes. Boucle-la et dors, je te dis. »

Le maître obéit.

Il n’avait que ça à faire.

[18] = OFF

Dans la pénombre du laboratoire se découpaient les silhouettes hautes et carrées de sinistres caissons. De gros câbles entortillés au sol les reliaient et convergeaient en direction d’une machinerie bourdonnante. Le maître se planta au milieu de cette installation et croisa les bras. Son air dubitatif transpirait parmi les ombres.

« Mec, tu es là ?

— Toujours, répondit l’I.A.

— Il est temps de faire cet upgrade. Et tu vas m’aider.

— T’aider à quoi ?

— Tu vas réaliser la transplantation de mon petit cerveau depuis ce corps vers un autre.

— ‘gueulasse, grommela l’I.A.

— Je sais bien. Mais faut ce qu’il faut. »

Le maître tira vers lui un antique terminal monté sur un chariot à roulettes. Il le poussa jusqu’au centre de la pièce et le raccorda à la machine. L’appareil couina, vrombit et laissa échapper une lueur blafarde à travers un écran fissuré.

En quelques commandes, le maître réveilla la salle. Des lumières au sol éclairèrent jusqu’au plafond. La pénombre s’envola des caissons. Tous comportaient un hublot, au travers duquel on apercevait des personnes endormies. Toutes étaient de taille, de corpulence et de sexe différents, mais elles partageaient une physionomie proche.

« Oh, dit l’I.A. Je ne savais pas qu’ils avaient fait des petits.

— J’ai fait pas mal d’essais, admit le maître tandis qu’il pianotait sur le terminal. Les premiers étaient pas terribles.

— Comment ça ? Ils sont pas tous issus de la souche génétique de Dust ?

— Si, si, mais j’ai dû bidouiller leur génome pour leur faire atteindre l’âge adulte plus vite. J’allais quand même pas attendre vingt piges qu’ils aient fini de grandir. »

Le maître valida sa dernière commande d’un grand coup de majeur et s’approcha des clones. Il les observa tour à tour et caressa une barbe fictive.

« Maintenant que j’ai plusieurs échantillons viables, reprit-il, faut juste en choisir un. Ensuite, tu m’enlèveras mon cerveau et tu l’implanteras dans un de ces clones.

— Ça suffira pas, mec.

— Ça suffira. À l’état brut, les radiations magisthéniques sont inoffensives pour les tissus vivants. Si j’entrais dans le Simulateur, mon corps actuel court-circuiterait sur le coup ; mais avec un corps 100% humain, ça passera comme dans du beurre.

— Du quoi ?

— Un corps gras à base de lait que les sociétés d’avant-guerre utilisaient pour faire des cochoncetés. »

Il détailla un des pâles visages de l’autre côté d’un hublot. Le clone nu et assoupi affichait une maigreur effrayante, mais le maître avait tout prévu. Un peu de surnitrition et quelques semaines d’entraînement intensif suffiraient à le remettre en forme. Le tout était de trouver un corps à sa convenance.

« C’est pas un choix anodin, murmura-t-il pour lui-même. Après une greffe comme celle-là, tu peux pas retourner en arrière à moins de risquer de gros dégâts sur le cerveau. Et je crois que mon cerveau a assez pris comme ça.

— Je trouve aussi. Mais t’es certain que c’est une bonne idée, de coller ton cerveau dans une de ces copies ? Et si ces corps n’étaient pas viables ? »

Le maître flanqua un coup de poing de métal dans un des caissons. Le métal grinça et ploya sous l’impact.

« Bien sûr qu’ils sont viables, c’est moi qui les ai fabriqués ! Encore mieux que les clones du Señor Papa Robot – sauf qu’ils ont pas de cervelle.

— Si tu le dis. Mais pourquoi ils sont si différents les uns des autres, s’ils sont tous des clones ?

— Ils sont issus de variations de la même souche. En gros, c’est le même code génétique mais bidouillé différemment pour chaque copie. Ça permet de tester plusieurs résultats.

— Ouah. Tu fais les choses bien.

— Mais puisque le choix est définitif, autant faire le bon. » Il prit du recul et observa les dix caissons d’un air songeur. Puis il revint à son terminal et requêta le maximum d’information sur la constitution de chaque clone : leur masse, leur taille, leur corpulence, leur type de peau, de cheveux et d’yeux, leur dentition, jusqu’à la forme de leurs attributs les plus confidentiels.

Le maître quitta son écran et se frotta les mains.

« On va procéder par élimination. Tu vas me virer toutes les filles.

— Pourquoi ? T’es du genre misogyne ?

— Évidemment que je hais les femmes. Presque autant que les hommes, d’ailleurs.

— Ah, ouais. »

Six caissons s’éteignirent brusquement. Leur bourdonnement cessa et des ombres voilèrent le hublot. Le maître se gratta la tête.

« Le truc, c’est que j’ai pas envie d’être un nabot. Quitte à avoir un corps humain, autant qu’il soit au moins aussi grand que mon corps actuel.

— Je vire tous ceux de moins d’1m88 ?

— Vire donc, mon cher. »

Sur les quatre caissons restants, seuls deux restèrent en jeu. L’un, bien que maigre, possédait une ossature solide ; il aurait sans nul doute développé une puissante carrure avec le régime de vie adéquat. L’autre dessinait une silhouette filiforme et élancée : les données du terminal décrivaient plus un bonhomme en fil de fer grandeur nature qu’un corps humain.

« Mec, t’as le choix entre un bœuf et un phasme, résuma l’I.A. À toi de voir.

— Le choix est vite vu, s’esclaffa le maître. Tu sais combien de calories par jour faut ingurgiter pour faire tourner un poids lourd comme celui-là ? J’veux être grand, mais si c’est pour manoeuvrer comme un six tonnes et plus rentrer dans mes fringues, c’est pas la peine.

— Donc, le phasme ?

— Le phasme, donc. »

Le clone recalé rejoint les autres dans la pénombre. Il servirait, comme les autres, de sujet aux expérimentations du maître. Une chance pour ces malheureux : être une coquille vide valait bien mieux que de subir consciemment de tels traitements.

Satisfait de lui-même, le maître ôta ses vêtements jusqu’à exposer son corps entièrement mécanique. Il s’empara d’un câble relié au terminal et le brancha à l’arrière de son crâne, avant de s’allonger sur une table d’opération. De son côté, le clone était extirpé de son caisson par une paire d’assistants mécaniques et disposé sur une seconde table.

« C’est marrant, lâcha l’I.A.

— Quoi ?

— Le corps que tu as choisi. Sur les dix clones, c’est celui le plus proche du corps de Dust. Enfin, du corps qu’il aurait eu à cet âge. »

— Ah. C’est grave ?

— Pas du tout. Je trouvais simplement marrant que tu aies choisi ce corps-là.

— J’ai choisi le plus pratique, c’est tout. C’est qu’un hasard s’il ressemble à Dust.

— Si tu le dis, mec.

— Je le dis. On commence ? »

L’I.A obéit et commença par envoyer un signal en direction du terminal. Celui-ci relaya l’ordre vers le maître, dont le corps mécanique se désactiva d’un seul coup, comme un robot débranché. Ses modules s’éteignirent tous ensemble, et son système de survie prit le relais afin d’assurer la continuité de ses fonctions vitales.

Du point de vue du maître, ce fut l’équivalent de sauter du haut d’un plongeoir. À la différence qu’aucune piscine ne l’attendait à la réception.

[17] = QUIT

Les idées les plus saugrenues émergent parfois des circonstances les plus banales. Et inversement.

C’était surtout vrai dans le cas du maître. À partir d’une situation standard (à savoir : grimper dans la dustmobile pour demander à quelques excités du désert d’y aller mollo sur les barbecues), le moindre dérapage dérivait soudain vers une quête aux implications confuses (à savoir : voyager dans le temps, car après tout, pourquoi pas.)

« Pour la trouzième fois, c’est pas du voyage dans le temps ! se défendait-il. C’est juste une émulation d’une autre époque basée sur les données de la magisthène. »

D’un doigt tremblant, il désignait une vaste cage chargée de câbles et de détecteurs divers, au centre de laquelle se trouvait un tapis roulant circulaire.

« T’as vu la gueule de mon Simulateur, oui ? Ça ressemble quand même pas à une machine à voyager dans le temps !

— Aucune idée, maître. J’ignore à quoi ressemble une machine à voyager dans le temps.

— Parce que ça n’existe pas, mon vieux. Je vais quand même pas te le chanter sur tous les tons : le voyage dans le temps, c’est une légende. C’est pas possib’. Physiquement pas possib’, tu piges ? Ou en tout cas, j’ai jamais trouvé comment qu’on fait ; et pourtant, s’il y a un bâtard sur Terre doué pour trouver des trucs, c’est bien moi. Mais on s’en branle, du voyage dans le temps. Nous, on est déjà au-dessus.

— Pourtant, maître, tout ceci ressemble s’y méprendre à du voyage dans le temps…

— Tout ceci ressemble à mon zob, ouais. Déjà, je vais pas me rendre sur un autre point dans le temps ou ch’ais pas quoi. Non, ce que je vais faire, c’est simplement sangler mes miches au Simulateur. Ensuite, on démarre le traducteur de magisthène : lui, il se charge d’enregistrer et de décoder tout ce que baragouine le caillou magique. Entre les deux, j’ai une machine qui modélise tout ça dans plusieurs instances de réalité virtuelle : une instance par millième de seconde, ça fait beaucoup. Heureusement, on lui demande pas de tout reproduire en même temps : on se contente juste de lui indiquer un instant T, et lui, il se charge de nous fournir assez de données pour que le Simulateur reproduise l’écoulement du temps de la manière crédible pour notre perception habituelle. T’as bien comprendu ?

— Reprenez-moi si je me trompe, maître, mais vous vous apprêtez bien à vous plonger dans une reproduction à l’identique d’un autre cadre temporel…

— Mais sans risque d’altérer le continuum espace-temps, puisque je serai toujours ici – ou plutôt, maintenant, les miches sanglées au Simulateur ! Voui ? »

Vidocq hésita. Son maître s’empara de l’occasion pour attraper une grosse clé à molette (la plus grosse à sa portée) et faire semblant de travailler.

En vérité, il disposait du Simulateur ainsi que de son supercalculateur depuis belle lurette. Des modèles récupérés dans un des abris terrestres du Señor Papa Robot, repris et largement améliorés. Toutefois, tout ceci restait du divertissement : en effet, le plus complexe à mettre en œuvre restait le traducteur de magisthène. Et au terme d’une bonne nuit passée à cogiter sur sa conception, le maître n’était parvenu à démarrer un prototype valide qu’après plusieurs heures de travail acharné ; au moins deux !

Pris d’une soudaine détermination, le chien-robot s’avança. Il n’avait pas perdu espoir de trouver la faille de cette entreprise, l’imperfection qui rentrait le tout bancal. Par pur principe, Vidocq prenait un grand plaisir à contrecarrer la moindre initiative de son créateur.

« Maître, une dernière inconnue demeure… N’avez-vous pas peur des perturbations liées aux radiations ?

— Wut ? répondit le maître, occupé à dévisser et à revisser le même boulot.

— Eh bien, vous le savez : les radiations magisthéniques endommagent tout circuit électrique. Personne est le premier à en avoir fait les frais. Nous avons certes passé les derniers jours à renforcer le Simulateur ainsi que votre ordinateur afin de les préparer à une exposition prolongée… mais vous ? La simulation lancée, vous vous trouverez en plein coeur des radiations. Or votre corps est constitué à 68 % de composants électroniques. Sans upgrade, nul doute que vos circuits friront comme des œufs…

— T’inquiète pas pour ça, mon vieux. J’ai prévu une mise à jour. »

Le maître jeta sa clé à molette sur le côté et se redressa.

« Tu me fais penser qu’il est temps que j’y passe. C’est le dernier détail à régler, et ensuite, on pourra lancer la simulation. Si ça fonctionne, MASS DUSTRUCTION deviendra la seule entreprise au monde à pouvoir régler les cataclysmes avant même qu’ils se produisent.

— Étant donné la conjoncture économique, maître, il se pourrait bien que MASS DUSTRUCTION soit déjà la seule entreprise au monde…

— Ballec les couilles. Ça compte quand même. Allez, suis-moi, mon vieux ; il est temps de se refaire une beauté. »

Ils franchirent un fatras d’engins et de composants éparpillés jusqu’à la porte. Celle-ci s’ouvrit d’elle-même.

« Salut, Personne ! s’écria le maître à la vue de l’androïde. Où t’étais passé ? Ça fait des jours qu’on se demandait ce que tu foutais.

— J’étais ici et là, répondit évasivement Personne. Écoutez, maître ; j’ai quelque chose d’important à vous dire.

— D’important ? Tu vas tout me raconter, mon pote ! Enfin, une fois que je t’aurai montré ma dernière trouvaille. »

Le maître tâcha d’entraîner Personne par le poignet, mais celui-ci se figea comme une statue.

« J’ai hâte que tu voies ça, poursuivait le maître. Toi et moi, on a une boulangerie sur la planche. D’ailleurs, le répète pas trop, mais je suis tellement content que tu sois parmi nous. Avec toi, on va voir grand.

— Je pars, maître.

— Ah ouais ? Moi aussi ! C’est fou ce qu’on est pareils, tous les deux. P’têt parce que je t’ai fabriqué de mes mains et que t’es un peu comme mon enfant. »

Il s’interrompit, figé dans sa position. Puis sa tête se tourna vers Personne.

« Tu quoi ?

— Je pars.

— Allons bon, soupira Vidocq.

— Tu pars ? Comment ça, tu pars ?

— Je pars d’ici.

— Tu me quittes ? murmura le maître, et son ton indiquait qu’il n’arrivait toujours pas à accepter ce qu’il entendait. Mais pourquoi ? »

Lentement et sans forcer, Personne se dégagea de la prise du maître. Il était calme en apparence, mais ses traits étaient graves et sa voix tremblait.

« Je n’ai rien contre vous. Vous êtes juste et bon envers moi. Mais ce monde qui nous entoure… » Il se gratta la tête, à la recherche de ses mots. « Ma mémoire interne contient tant de données à son propos, et pourtant, j’ai l’impression d’en savoir si peu. Je n’y connais rien, à dire vrai ! J’ai besoin de le voir de mes yeux pour y croire. Pour croire que ce ne sont pas que des données… Vous comprenez ? »

Les épaules du maître s’affaissèrent. L’absence de traits de son masque ne suffisait pas à cacher sa déception.

« Mais je t’avais fabriqué pour que tu m’aides dans mes missions. MASS DUSTRUCTION, c’est trop de boulot pour un seul gars ; je risque ma peau à chaque fois que je mets le pif dehors, tu l’as bien vu. Qui va surveiller mes arrières, si tu t’en vas ?

— Je suis désolé, répondit Personne avec sincérité. Je ne peux pas partager cette vie avec vous. Je n’aime pas me battre et je n’ai aucune inclinaison pour la violence.

— Mais t’es une machine de guerre indestructible, s’emporta le maître. Tu es fait pour tout casser. Ce serait quand même du gâchis ! Rappelle-toi, comment ces illuminés t’attaquaient sans même te faire broncher. Et encore, je t’ai pas appris à te servir de tout ton arsenal. Ton corps seul embarque assez d’armes pour équiper un régiment. T’es invincible, mon pote !

— Peut-être est-ce précisément pour cette raison que je ne souhaite pas me battre.

— Mais tu… mais tu… » balbutiait le maître. À court de répliques, il trouva l’argument d’autorité pour seul refuge : « Je suis ton maître, quand même. Je t’ai créé. »

Son absence de conviction décrocha à Personne un sourire triste.

« Et je ne vous remercierai jamais assez pour cela. Mais vous devez me comprendre. Je dois partir. Adieu, maître.

— Adieu, Personne, déclara Vidocq.

— Adieu, Vidocq.

— Mais… mais… mais… ! »

Personne tourna les talons et s’en fut sans un mot de plus. À la vue de sa création en train de s’éloigner, le cerveau du maître multiplia les répliques pour le rappeler à lui. Aucune ne lui convenait cependant ; toutes semblaient de mauvaise foi ou d’une stupidité sans nom. Et si le maître n’hésitait habituellement pas à recourir à l’une ni à l’autre, les circonstances actuelles ne lui en donnaient pas l’envie.

« Mais… mais… continuait le maître.

— Encore une de vos créations qui échappe à votre contrôle, maître », fit remarquer Vidocq en s’éloignant.

— Mais… »

Il se retourna. Vidocq était déjà parti. Il reporta son regard sur le couloir, mais Personne avait franchi le tournant et se trouvait hors de vue.

Le maître posa ses mains sur ses hanches et baissa la tête. Un lourd soupir lui échappa.

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