Dust baissa un regard interdit vers son assaillant. Celui-ci raffermit la prise de sa mâchoire…

… en vain. Le zombie avait beau y mettre toute sa hargne : sa dentition ne parvenait pas à déchirer la peau de sa proie, épaisse comme le plus robuste des cuirs.

Dust leva le magnétophone au-dessus de sa tête.

« Surprise, motherfucker ! » cracha l’affreuse voix saturée.

Le zombie se redressa et de son gosier grand ouvert monta un cri rauque. Le jeune homme lui répondit d’un coup de talon en pleine poitrine ; la créature bascula en arrière et roula sur le sol de roche.

Dust se fendit d’une mimique de fanfaron et massa son poignet. L’attaque du zombie n’y avait laissé qu’une légère empreinte de dents.

« Bien tenté, sac d’os. Mais tu t’attaques au mauvais gus.

— Je vous l’avais dit, maître, lança Vidocq dans son dos. Ces nouvelles prothèses cybernétiques sont bien plus seyantes que vos anciens membres tout de métal. Même les zombies s’y trompent. »

Le zombie se rétablit sur ses jambes et poussa un hurlement déchirant. Son visage en décomposition et son regard blanc s’étirèrent sous l’effet d’une faim féroce. Dust se figea, troublé.

« Ouah ! Qu’est-ce qu’elle devait être jolie de son vivant, celle-là ! Si je l’avais connue plus tôt, je lui aurais bien… »

Il forma un rond avec ses doigts et fit faire des aller-retour à son index au-travers. Puis il interrogea Vidocq du regard. Celui-ci lui répondit par un air effaré.

« Ça, là, insista Dust en allant plus vite. Mais si, tu sais bien ! Comment on appelle ça ?

— Saperlipopette, maître.

— Lui passer la bague au doigt, oui ! C’est ça. L’épouser, quoi. »

Le zombie profita de cet instant pour un nouvel assaut. Surpris par sa vigueur, Dust laissa le monstre s’user les crocs sur son poignet. Puis, il lui colla le canon de son arme sur la tempe.

« Désolé, ma belle ! C’est l’heure du gros dodo. »

Il pressa la détente du Beretta. Quelle ne fut pas sa surprise en le voyant s’enrayer.

« Oh, dit-il.

— Gwooooooorgh », répondit le zombie.

Une pointe de panique perça dans la poitrine de Dust, mais contre toute attente, la créature le lâcha d’elle-même. Il se raidit, prêt à lui coller un coup de canon sur le crâne. Son assaillant ne sembla pas vouloir l’attaquer de nouveau : il l’observait simplement, comme un chat affamé reluque une souris dodue.

« Qu’est-ce qu’elle fait ? souffla Dust à Vidocq. Pourquoi elle n’attaque plus ?

— Je pense que vos prothèses ne sont pas à son goût, maître. Toutefois, vous ressemblez à s’y méprendre à ses proies habituelles. Voilà qui suffit à semer le trouble dans son esprit. »

Dust parut tirer une certaine fierté de cette explication, puisqu’il se dressa de toute sa taille face au zombie et lui agita un index sous le nez. La créature montra les dents par instinct, mais paraissait avoir renoncé à le dévorer.

« Nickel, se réjouit Dust. Bon, puisqu’elle n’a plus l’air de vouloir me boulotter, on peut y aller ! »

Sur ces mots, il s’engagea d’un pas enthousiaste à travers le souterrain. Vidocq le suivit ; mais le zombie aussi le suivait, non sans le fixer d’un œil gourmand.

« Tu as vu ça ? gloussa Dust. Elle nous suit !

— Je vois, maître. Peut-être ne perd-elle pas espoir de vous dévorer à la première occasion. Vous devriez éviter de lui tourner le dos, d’ailleurs…

— Bah ! aucun risque. On a un zombie de compagnie, maintenant ; tu te rends compte ? La classe ! T’imagine, tout ce qu’on pourra faire avec ?

— Non, maître. Je n’imagine pas.

— Hooooorgh », râla le zombie.

Ils traversèrent un réseau complexe de conduits désaffectés. Sur leur chemin traînaient de vieux casiers, des caisses cassés, des chariots renversés et des détritus variés. Dust suivait leur progression en vérifiant le numéro des allées à intervalles réguliers.

« Couloir C-412, lut-il. On approche. »

Il se retourna pour vérifier la présence de Vidocq et tomba nez à nez avec le zombie, qui le reniflait avec un peu trop d’intérêt.

« Dis-donc, tu voudrais pas me faire un peu d’air ?

— Graaaaaaaah, répondit le zombie.

— On dirait qu’elle aime votre odeur, maître. A votre place, j’éliminerais cette créature tout de suite. Il serait fâcheux qu’elle vous contamine par inadvertance.

— T’inquiète pas, mon vieux. Je sais ce que je fais.

— C’est un zombie, maître », insista Vidocq. Il n’aurait jamais pensé devoir convaincre Dust d’en tuer un jour, lui qui possédait une gâchette des plus sensibles.

« Elle est pas dangereuse ! Regarde, comme elle est gentille. Hein, que tu vas pas me bouffer, fifille ? »

Les dents noirâtres de la créature claquèrent à quelques centimètres de son œil. Dust l’interpréta comme une preuve de bonne foi.

« Tu vois ! Elle ferait pas de mal à une mouche.

— Nous ne pouvons pas la garder avec nous, maître, persista Vidocq, fatidique. Ce n’est pas raisonnable.

— Mais, Vidocq ! On s’occupera bien d’elle, elle manquera de rien. On pourrait la nourrir avec des pillards. On lui ferait faire sa petite promenade dans le charnier tous les matins. On lui creuserait une petite tombe bien douillette.

— Gwaaaaaargh », éructa le zombie en attrapant Dust par le col.

« Là, tu vois, qu’elle est d’accord ? On est déjà copains comme cochons.

— Vous n’êtes pas sérieux, maître. Un zombie n’est pas un animal de compagnie.

— Mais c’est tout pareil, contra Dust. Il lui manque plus qu’un petit nom. Comme Marie-Perséphone, par exemple.

— … Marie-Perséphone, maître ?

— C’est joli comme tout, pas vrai ? T’en dis quoi, fifille ? Ça te plait ? »

L’intéressée enroula ses mains autour de sa gorge. Vidocq assistait à la scène, entre stupeur et apitoiement.

« Je me demande combien de temps vous survivrez à son contact. Regardez donc : elle n’a pas abandonné l’idée de vous tuer.

— On joue, c’est tout ! se défendit Dust, le teint rouge et le souffle court. Doucement, fifille… argh… Doucement, j’ai dit ! »

Le jeune homme parvint à s’arracher à l’étreinte de Marie-Perséphone, mais celle-ci ne semblait pas en avoir fini. Tous deux s’élancèrent dans une course-poursuite à travers le couloir, où s’élevèrent bientôt les échos des cris de panique de Dust et des gargouillements de sa poursuivante.

Vidocq demeura seul quelques instants. Le temps pour lui de goûter à la quiétude de la pénombre.

Puis, après un douloureux soupir, il se releva sur ses pattes et s’en fut à leur suite.