« Le système de sécurité… bredouilla Dust. Les communications… La serre… Tout est… Tout est down ?

— Tout est down, mec.

— Non… Non, c’est pas vrai. C’est l’écran, qui est foireux.

— J’ai scanné le SPR en entier pour confirmer. Toutes les salles sont bien offline. »

Dust tituba, l’air incertain, et reprit la direction du couloir. Marvin lui emboîta le pas gaiement.

« Et sinon, ça fait quoi, d’être l’hallucination de quelqu’un d’autre ? Est-ce que vous êtes conscient de ne pas exister ? Ou est-ce que vous pensez réellement être une vraie personne ? Est-ce que vous pouvez prendre d’autres formes ?

— Est-ce que tu peux fermer ta gueule ? lui demanda Dust avec la même curiosité.

— Oui, désolé, pardon ! Des années de solitude, ça rend bavard. Au bout d’un an, j’en étais déjà à parler aux meubles, alors au bout de dix, vous n’imaginez pas ! »

Dust n’imaginait pas, et n’en avait aucune envie. Tout ce qui lui importait pour l’heure était de lever le voile sur ce dysfonctionnement de la station.

« Dites-moi, insistait Marvin, votre visage m’est familier. Vous me rappelez un des Espoirs. Vous vous souvenez de ces gamins ? S’ils avaient survécu, ils auraient à peu près votre âge aujourd’hui. Dire que mon cerveau est allé rechercher le visage d’un d’entre eux dans ma mémoire et est allé jusqu’à le vieillir pour recréer l’illusion… Faut dire ce qui est : le cerveau humain est vachement bien foutu. »

Dust n’était pas exactement de cet avis, mais il se passa de commentaire. Il remontait le couloir en sens inverse quand un frisson lui secoua la poitrine. Il rabattit les pans du peignoir sur sa poitrine et serra les dents. Toutes ces émotions lui avaient fait oublier à quel point la station était glaciale.

« Ahlàlà… soupira Marvin. Les Espoirs… Ça remonte, hein ? Mais je m’en rappelle comme si c’était hier. Quand le Señor Papa Robot était le dernier refuge de l’humanité. C’était un sacré projet, non ?

— Pourri, répondit Dust.

— Pourri, certes… Mais audacieux ! Franchement, quand j’ai entendu dire qu’on allait créer des sortes de clones optimisés à partir de bouts de code génétique idéaux… C’est comme fabriquer un humain pièce par pièce, en récupérant de-ci de-là ce qu’il y a de meilleur. Du grand délire ! Franchement, ça pète pas la classe, comme concept ?

— Non. »

La réponse de Dust arracha à son interlocuteur une grimace embarrassante, comme s’il avait depuis longtemps oublié comment exprimer la surprise.

— Ah ha. Anti-eugénisme, pas vrai ? Intéressant. J’aurais jamais pensé qu’une hallucination issue de mon propre cerveau puisse montrer des tendances rétrogrades. Mais ce n’est pas plus mal ! Ça ne vous rend que plus crédible. »

Dust se planta devant la baie vitrée et plissa les yeux en direction de la serre. De l’autre côté de la station, on distinguait une vaste sphère transparente. Elle dégageait de la lumière, mais aucun mouvement n’en transparaissait. De son côté, Marie-Perséphone démontra soudain un vif intérêt pour Marvin. Elle s’approcha de lui, l’oeil hagard et avide.

« C’est pas possible… souffla Dust. Ce sont les capteurs, qui ont lâché. La station tourne toujours. C’est une erreur.

— D’après le journal de bord, tout est coupé depuis neuf ans et demi, l’informa l’I.A. La production d’énergie, de vivres, de matériel, les analyses satellites, bref – tout sauf le système de survie, qui tourne au solaire. Même les moteurs sont déconnectés, alors qu’on pensait les avoir remis en état. Si Hooper a prétendu tenir le SPR en marche depuis tout ce temps, il s’est bien foutu de notre gueule.

— Mais qui est donc ce Hooper dont vous me rebattez les oreilles ? ronchonna Marvin. Il n’y a personne ici, à part vous et moi. Ou plutôt devrai-je dire, à part moi et moi, hé hé hé. Hé, vous avez vu ? Votre zombie se met à me coller. Je peux même sentir l’odeur de chair en putréfaction ! Ce niveau de détail… C’est quand même fou, tout ce que le cerveau arrive à reproduire… »

Dust ferma les yeux et se gratta le menton. Il y avait forcément erreur. Il refusait de croire que Hooper les avait abandonnés, ou pire : leur avait menti.

« Le Señor Papa Robot tournait à plein régime il n’y a pas deux jours de ça, assura Dust. Je le sais bien : je m’en suis assuré avant de venir. Tous les jours, Hooper me livrait les rapports de ses avancées. Il ne peut pas nous avoir pigeonnés. Et à quoi ça lui aurait servi ; il est de notre côté !

— P’têt que pas tant que ça, finalement.

— Alors comment tu expliques qu’il nous envoie des vivres chaque mois ? Et toutes ses observations de la surface de la Terre par satellite ? Ses notes sur l’évolution de la population zombie ? Comment il aurait pu avoir toutes ces infos si le Papa Robot est un cercueil volant depuis dix ans ?

— J’en sais rien, mec, admit l’I.A. Mais une chose est sûre : il l’est aujourd’hui. »

Dust ne trouva d’autre contre-argument que de se cogner la tête contre la baie vitrée. Hooper était censé occuper le Señor Papa Robot depuis que lui était parti pour la Terre : là tenait tout leur accord. L’un maintenait la station orbitale en état de fonctionnement afin de développer leurs recherches et poursuivre la production de vivres, tandis que l’autre opérait sur le terrain. Et ils avaient fonctionné ainsi depuis lors. Peu de jours s’étaient déroulés sans qu’ils ne soient en communication directe. Dust avait même vu les plans d’amélioration du Señor Papa Robot évoluer jour après jour. Ce qui se produisait aujourd’hui était impensable, contraire en ce qu’il avait cru depuis tout de temps.

Tout ce travail, tous ces efforts… Pour rien ? Et que penser de Hooper lui-même ? Leur avait-il menti ? Les avait-il manipulés ?

Et si Hooper n’occupait pas le Señor Papa Robot comme Dust le croyait depuis toujours… Où se trouvait-il, à présent ?

D’une ruade, Marie-Perséphone plaqua Marvin au sol, arracha sa chemise et entreprit de lui dévorer les entrailles à coups de dents. Entre deux gargouillements d’agonie, il eut le temps d’articuler :

« C’est donc à ça que ça ressemble, de se faire bouffer par un zombie… Ouah ! Heureusement que ce n’est qu’une hallucination… Parce qu’on s’y croirait ! »