Au fur et à mesure que l’ascenseur s’enfonçait au cœur de la terre, l’air se faisait plus lourd, plus pesant. Les ampoules alignées le long de la paroi rectiligne projetaient toutes sortes d’ombres sordides à l’intérieur de la cabine. L’habituel bourdonnement de la Base s’éloignait, étouffé par des centaines de milliers de tonnes de roche compacte. L’obscurité s’épaississait ; Dust lui-même aurait pu faire un gâteau avec s’il eut disposé de l’attirail adéquat.

Tandis qu’ils descendaient, celui-ci s’occupait à nettoyer son arme. S’il était un garçon plutôt désordonné, il prêtait en revanche une attention méticuleuse à son matériel. Pour cette expédition, il n’avait emporté avec lui qu’un Beretta, classique, mais efficace, dont il n’aurait probablement pas l’usage. Lui et Vidocq avaient peu de chances d’y faire de mauvaises rencontres, puisque les étages inférieurs de la Base étaient inaccessibles autrement que par cet ascenseur, les autres sorties de secours ayant été condamnées pendant les Grandes Frappes nucléaires. Mais par acquit de conscience, Dust n’omettait jamais d’emporter avec lui de quoi se défendre.

Il remonta son arme avec une dextérité uniquement permise par ses implants nerveux et adressa un clin d’œil à Vidocq. Le chien-robot lui répondit d’un regard morne.

« Haut les cœurs, mon vieux ! lui lança son maître. D’ici quelques heures, on aura mis la main sur ces aimants. Une chance que ces souterrains soient encore bourrés de vieux matos. Et vu la vitesse à laquelle le chantier avance, il sera fini en quelques jours ! C’est pas fantastique ?

— Ce qui serait fantastique, maître, serait que vous et votre capsule électro-aimantée n’explosiez pas en morceaux au beau milieu de la manœuvre. »

Dust accueillit ces réserves comme un chômeur endetté reçoit un avis d’imposition : il fit mine de l’ignorer.

« Fais-moi confiance, mon vieux. On va être bien, là-dedans. J’ai travaillé toute la nuit sur la capsule : on sera dedans comme dans un fauteuil. Je t’ai même fait un panier avec des coussins, comme tu aimes !

— C’est une plaisanterie, maître ? Il est hors de question que je monte là-dedans avec vous ! »

L’ascenseur heurta une excroissance de la paroi et fut pris d’une brève saccade.

« Ah ? s’étonna Dust. Tu veux pas venir voir Hooper avec moi ?

— Décomposez donc votre phrase en deux propositions, maître. Visiter Hooper ? Certainement. Avec vous ? Sans la moindre hésitation, je préfèrerais plutôt mourir.

— T’es dur, mon vieux.

— Rassurez-vous, maître. Ma condition de créature artificielle m’interdit la salvatrice délivrance qu’est la mort. Quel dommage que vous m’ayez conçu de manière à ce que je ne puisse me suicider. Savez-vous que c’est la première action qui me soit venue à l’esprit, le jour de mon activation ? »

Dust fronça les sourcils et rengaina son arme. Il se demandait parfois ce qui clochait chez Vidocq. Son serviteur n’avait ni sa langue dans sa poche ni le moral dans les chaussettes (quoiqu’il soit dépourvu de l’une comme des autres) ; mais jamais il ne se privait de ce type de saillie déprimante. Vidocq mariait si bien cynisme et désespoir qu’il aurait fallu inventer un nouveau mot rien que pour lui. Dust n’avait pourtant jamais souhaité lui donner pareil caractère. Il avait créé Vidocq de toutes pièces et développé lui-même son intelligence artificielle, l’avait programmé afin qu’il apprenne lui-même du monde qui l’entoure et se façonne sa propre personnalité.

Ce qui amenait une question : au vu de son acerbité permanente, Vidocq était-il une réussite ou un échec ?

« Quand même ! reprit Dust. Tu pourrais être un peu plus cool avec ton créateur. Je t’ai donné la vie, mon vieux. Techniquement, je suis ta daronne ! Tu me dois le respect. D’ailleurs, à partir de maintenant, tu vas m’appeler maman. »

Cette réplique lui valut un regard noir. En dépit de son absence d’expressions faciales, Vidocq savait se faire particulièrement expressif. À la seule condition qu’il en ait envie.

« Parce que vous appelez cela une vie, maître ? Vivre au fond de ce trou, dans ce monde dévasté, avec pour seule compagnie la vôtre, alors qu’à chaque instant de multiples menaces surnaturelles cherchent à nous tuer… Et vous voudriez que je vous remercie ?

— Voui. »

L’ascenseur parvint au fond du conduit. La cadre entière s’agita d’un soubresaut ; puis, Dust ouvrit la grille d’un grand geste. Il s’avança dans la pénombre, vers un tunnel taillé dans la roche. Derrière lui, Vidocq le couvait d’un regard suspicieux.

« Cette expédition n’a guère de sens de toute manière, maître. Vous-même n’êtes pas sûr de vous. Vos nanomachines m’indiquent que votre rythme cardiaque vient de doubler.

— J’ai peur du noir, mais c’est pas ça qui m’empêche d’avancer. Alors arrête de faire ta chochotte, mon vieux. On aura vite fini le boulot. C’est du tout cuit : ces vieux souterrains sont désaffectés depuis des décennies, de toute façon. Je te le dis : il y a zéro risque ! Je gère. »

À cet instant précis, un zombie attiré par leur discussion jaillit des ténèbres, fondit sur Dust et plongea ses crocs dans la chair de son bras découvert.