« À propos… Et si c’était un piège ? » s’enquit soudain Personne.

Il n’avait pas achevé sa phrase que lui et le maître se trouvèrent cernés. Des gens aux yeux hagards, aux vêtements en lambeaux et à l’haleine douteuse s’étaient détachés de la palissade et les avaient encerclés en moins de temps qu’il n’en fallut à Personne pour rajouter :

« Oups. »

Il fit volte-face. Autour d’eux, les habitants du hameau n’étaient pas armés, mais leur attitude n’avait rien d’amical. Quant au maître, il paraissait moins inquiet que s’il avait vu le mauvais temps se ramener.

Le cercle se resserra. Mais alors que leur comité d’accueil paraissait sur le point de leur arracher la gorge à coup de dent, une silhouette s’en détacha. Il s’agissait d’une femme émaciée, revêtue de hardes et voilée d’un châle cramoisi. De son visage, seules ses lèvres pâles étaient visibles. Et à l’instant présent, celles-ci affichaient un immense sourire.

« Bienvenue à vous, déclara-t-elle. Bienvenue à vous… Notre petite communauté est à l’écart de tout et peu de voyageurs se risquent jusqu’ici, par les temps qui courent. Mais les accueillir nous emplit toujours de joie. »

Le maître tourna son visage masqué vers Personne. D’un hochement de tête, il lui indiqua rien de tout cela n’allait bien se terminer – mais qu’il essaierait de faire un effort, pour la forme.

« Salut, madame, lança le maître. Sympa de nous recevoir. » Il promena un regard distrait aux alentours, où s’alignaient des baraquements grossiers et asymétriques, en torchis et en tôles, empilés les uns sur les autres en tas peu harmonieux. Entre ces constructions rudimentaires se trouvaient plusieurs autres bûchers, et autant de cadavres brûlés. « C’est joli, chez vous.

— Insoutenable, répondit la femme. La vue de ces corps hantera nos cauchemars jusqu’à la fin de nos jours.

— Alors, justement, ça tombe bien que vous abordiez le sujet ! Figurez-vous qu’un informateur – quelqu’un de bien intentionné, hein, on est d’accord – bref, quelqu’un de passage nous a raconté que des gens du coin faisaient cramer tous les mecs sur lesquels ils posaient la main. C’est vrai ?

— Évidemment ! C’est notre fait. »

Le maître secoua la tête comme pour chasser de sa tête ce qu’il venait d’entendre.

« Vous admettez cramer des mecs ?

— Pas que. Des hommes, mais aussi des femmes, des animaux, des enfants…

— Je peux vous demander pourquoi ?

— Vous pouvez.

— Alors, pourquoi vous cramez tout ce qui bouge ? »

Sous son châle, leur hôte esquissa un sourire triste.

« C’est notre mission : aider tous ceux qui croisent notre route.

— Vous les aidez en les cramant vifs sur un bûcher ?

— Tout à fait.

— Désolé, madame, je dois être un peu couillon. Vous pouvez m’expliquer le lien entre les deux ? »

Quelques petits rires bruissèrent dans l’assemblée. La femme leva les mains pour faire taire la rumeur et reprit avec bienveillance :

« Vous êtes encore jeune. Je comprends tout à fait que nos méthodes soient curieuses à vos yeux. »

Le maître posa un regard appuyé sur le bûcher le plus proche.

« J’vous le fais pas dire, madame.

— Toutefois, vous êtes assez âgé pour connaître le monde qui vous entoure. Notre terre est à jamais souillée par la guerre des anciens. Des créatures monstrueuses évoluent à sa surface. Des entités démoniaques cherchent à la consumer. Des bandits rôdent jour et nuit. Vraiment, c’est une époque cruelle, violente et dangereuse.

— À nouveau, m’dame, vous m’ôtez les mots de la bouche.

— Dans ce cas, sourit la femme, vous comprenez notre point de vue. Rien n’attend l’humanité en ce monde de souffrance – si ce n’est plus de souffrance. Aussi, notre communauté se fait une mission de libérer les âmes de cette affreuse existence. Autrefois, l’humanité s’est élevée grâce au feu ; c’est donc dans le feu que réside son salut. Car seul le feu sauvera ce monde de la souffrance. »

Le maître posa une main au niveau de son casque.

« Vidocq, retentit la voix du maître dans l’esprit de Personne, c’est un code C.

Code C, maître ? répondit la voix de Vidocq comme à travers un long tunnel.

Voui. C comme ‘chtarbé’.

QU’EST-CE QUE C’EST QUE ÇA ? paniqua Personne. QU’EST-CE QUE VOUS FAITES DANS MA TÊTE ?

Aouch. Pas la peine de gueuler, poto ! Suffit de formuler les phrases normalement dans ta tête avec l’intention de nous les adresser, et on t’entend. Les p’tits circuits greffés à ton cortex se chargeront de convertir tout ça en signaux électriques et de nous faire la traduction.

MAIS COMMENT… Pardon… Comment est-ce possible ?

Simple connexion asymétrique encéphalique… murmura Vidocq.

Hahaha ! Trique» lâcha le maître, avant de partir sur un gloussement nerveux. La femme au hâle lui sourit en retour.

« Vous trouvez ça drôle ? La douleur des innocents vous fait rire ?

— P-pas du tout, madame ! se défendit le maître. C’est juste que… Encéphalique… Hihi hi !

— Votre compagnon ne partage pas votre humour, en tout cas. Il a l’air mal à l’aise.

— Ce… C’est l’émotion, expliqua Personne. Toute cette souffrance, c’est si triste.

— Triste, en effet… Mais ne vous inquiétez pas ; même si vous n’êtes qu’une créature synthétique, je lis dans votre regard l’affliction qui vous habite.

— Habihi hihi !… Arrêtez, c’est trop ! j’ai mal aux côtes !

— Mais vous, reprit-elle à l’attention de Personne, vous avez les yeux ouverts. Vous comprenez notre volonté d’aider les autres, de faire ce qui est juste. Nous avons le même but.

— Ah, non ! répliqua Personne. Je vous assure, nos buts divergent. »

Cette fois-ci, le maître lâcha un franc éclat de rire. Les lèvres de la femme se tordirent une moue courroucée.

« De toute façon, votre ami est perdu… Son esprit semble brisé.

— Hihi hihi ! C’est nerveux, madame ! Faites pas attention à moi.

— Tout le contraire, jeune homme. Sous cette surface fébrile, j’entends votre cri de détresse. Vous aussi, vous souffrez. Et vous aussi, vous demandez à être libéré de la torture qu’est la vie. »

Comme si la foule n’attendait que ces mots, celle-ci resserra son emprise autour des deux visiteurs. À la vue de ces gens dépenaillés prêts à s’emparer d’eux, Personne sentit la panique le gagner.

« Maître… Que fait-on ? »

Dans un suprême effort de reprendre son sérieux, le maître se redressa lentement. Sa respiration s’entrecoupait toutefois de quelques débuts de gloussements.

« Cramer des gens, passe encore, mais des animaux ? Faut pas déconner. J’ai une expression pour les tarés qui torturent les bêtes par pur plaisir. Ça commence par fils de, et ça finit par de pute.

— Fils de deux putes, maître ? » recomposa Personne.

Le corps du maître parut se figer l’espace d’une seconde, le temps pour son cerveau de surmonter son cafouillage.

« Vous m’avez compris, lança-t-il, un doigt accusateur pointé vers la femme au hâle. Pour des soi-disant bienfaiteurs, vous poussez un peu trop mémé avec l’eau du bain.

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous racontez, jeune homme. Mes amis, veillez à libérer cette âme dès que possible. Et quant à son compagnon de synthèse, nous pouvons toujours l’envoyer à la forge. Notre communauté manque toujours de bon métal. »

Personne et son maître se trouvaient à présent dos à dos. Des mains se tendaient déjà pour s’emparer d’eux.

« Maître ? s’écria Personne. Ils approchent !

— C’est pas bon », admit le maître.

Avant de compléter avec un sourire audible : « Pour eux. »