« Allez, mon grand… On va pas discuter pendant que t’es en position foetale là-dessous. Montre au moins ta bouille.

— Non ! s’écria l’inconnu. Je ne veux pas mourir !

— Et moi j’aimerais bien mourir, mais la vie c’est comme ça : on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Allez, sors de là, maintenant. »

Dust se pencha et l’attrapa par le col. Il le tira de sa cachette non sans lui arracher un hurlement déchirant. Marie-Perséphone crut bon de manifester son intérêt pour l’inconnu, mais son maître la maintint à bonne distance et poussa l’homme dans le fauteuil. Il y tomba plus qu’il ne s’y assit et demeura les mains agrippées aux accoudoirs et les épaules crispées.

Dust le détailla. C’était un homme petit et faiblard à la calvitie prononcée, au teint grisâtre et aux vêtements fatigués. Quelque chose dans son regard chatouillait les souvenirs de Dust, même s’il n’avait strictement aucune idée de qui il avait à faire.

Son regard tomba alors sur la brûlure qu’il portait à l’épaule.

« Désolé pour ça, à propos, mais j’aime pas qu’on menace ma fifille. Ça a tendance à me porter sur les nerfs. »

L’homme leva vers lui un regard terrifié. Puis, ses yeux s’arrondirent.

« Oh… Je crois que je comprends… Oui, c’est la seule explication.

— Wut ? » s’enquit Dust.

Comme si on lui avait soudainement injecté un tranquillisant, l’inconnu se détendit dans sa chaise et afficha un sourire béat.

« Tout va bien. Vous n’êtes qu’une hallucination. Une pure invention de mon cerveau pour supporter la solitude. Vous, et le zombie aussi.

— Vous êtes sûr de ça ? lui demanda Dust.

— Absolument. Cette station est déserte depuis près de dix ans, maintenant. Des années que mes SOS restent sans réponse. Je m’étais résigné à passer le restant de mes jours ici, tout seul, en espérant que mon esprit tienne le coup. Mais j’ai échoué ! Quel dommage.

— Vous vivez seul ici depuis dix ans ? » s’étrangla Dust.

L’inconnu passa une main pensive sur son menton.

« Fascinant. Je n’aurais jamais pensé qu’une hallucination soit aussi crédible, même si votre peignoir et la serpillière que vous portez sur la tête sont d’assez bons indices. Je m’appelle Marvin, à propos… Oh, suis-je bête ! Vous le savez déjà, puisque vous êtes dans ma tête.

— Heureusement que non » intervint l’I.A.

Marvin tressaillit et observa les alentours à la recherche de l’interlocuteur désincarné. Au terme de ses vaines recherches, un large sourire se dessina sur ses lèvres.

« Voilà que j’entends des voix, à présent. Je dois vraiment perdre la boule, hé hé…

— Hé, mec. Comment tu as pu passer dix ans ici ?

— Comment ? Eh bien, c’est très simple. J’ai attendu. J’ai bu dans les toilettes et je me suis lavé à l’eau froide. Je n’ai mangé rien d’autre que des rats et des moisissures. Pendant dix ans ! Pas mal, hein ? acheva Marvin, visiblement fier de son exploit.

— On lui dit, que Hooper produit assez de nourriture pour alimenter un régiment, ou pas ? souffla l’I.A. à l’oreillette de Dust.

— C’est bizarre, Hooper ne m’a jamais parlé de toi. »

La curiosité s’étala sur les traits de Marvin.

« Hooper ? Qui est Hooper ?

— La personne qui tient la baraque depuis quelque temps, maintenant. Quoi, tu croyais que ce vaisseau tournait tout seul comme par magie ?

— Comment ça, tourne tout seul ? Y a rien qui tourne, par ici.

— Mec, lança l’I.A. Tu devrais venir voir deux secondes…

— Attends, attends, coupa Dust. Marvin, t’as pas remarqué la serre ? Les satellites ? Les drones ?

— Quels drones ? Rien ne bouge depuis près de dix ans, par ici. Tout l’équipage est mort ! Je suis l’unique survivant, vous ne le saviez pas ? »

Dust cilla et porta une main à son front. Le discours de Marvin n’avait aucun sens. L’esprit de ce type était donc aussi déglingué qu’il le prétendait ?

« J’étais au courant, oui… Mais Hooper…

— Je ne vois vraiment pas qui c’est, persista Marvin. À propos, même si c’est un délire produit par mon cerveau, je me permets tout de même de vous demander : vous avez remarqué que le zombie d’une jolie jeune femme n’arrête pas de vous coller comme son prochain repas ?

— J’avais remarqué. Je suis fou, pas aveugle.

— Je me doute bien ! C’est à cause d’elle que j’ai déclenché l’alarme. J’ai essayé de m’enfermer à l’intérieur mais comme je ne connaissais pas les commandes, j’ai appuyé sur tous les boutons. Je n’ai jamais été très doué avec les machines. Vous me dites, si je vous saoule, hein ? C’est la première fois que je tiens une vraie discussion en dix ans. Je me sens tout chose. »

Les yeux de Dust se promenaient sur la pièce alentour. C’était un fatras indescriptible : des livres et des conserves vides trainaient partout, des couvertures sales s’empilaient dans un coin et des tas d’immondices jonchaient le sol. L’endroit avait l’air habité depuis près de dix ans.

« C’est quoi, ce cirque ?… »

Ses yeux se portèrent vers l’autre bout de la pièce, là où l’I.A. avait allumé un voyant rouge. L’écran principal diffusait un modèle du Señor Papa Robot en trois dimensions, ainsi que l’état en temps réel de ses principaux systèmes.

Le cœur de Dust manqua un battement.