« Eh bé ? s’étonna-t-il. Quésseucé ?

— Une alarme, mec.

— Pour une fois que c’est pas moi qui l’ai déclenchée ! »

Un bruit de frottement de tôles rouillées lui arracha un tressaillement. Depuis l’autre côté du couloir, on voyait de lourds rideaux de sécurité se rabattre pour sceller le passage. Dust s’élança avec toute la vélocité dont son corps alourdi et endolori était capable. C’est à dire pas beaucoup, en réalité.

« Ohlàlà, ohlàlà, ohlàlà, répétait-il tandis que l’ouverture réduisait dangereusement.

— Mec, tu passeras pas, crut bon de lui faire remarquer l’I.A.

— Ohlàlà ! » répondit Dust.

Au dernier moment, il se jeta ventre à terre, le bras tendu. Son coude de métal heurta le sol et il redressa l’avant-bras ; juste le temps pour le bas du rideau d’atteindre sa main et d’y exercer une pression bonne à faire éclater un crâne. Le mécanisme émit un vilain gargouillis et rendit l’âme non sans une fumée malodorante. Dust s’accroupit alors, attrapa le rideau de ses deux mains et poussa sur ses jambes. Une horrible douleur vrilla sa colonne vertébrale, mais ses membres mécaniques acceptèrent de lui faire franchir le passage sans rechigner.

Dust se redressa de l’autre côté, grognant et se massant les reins.

« Mec, quelqu’un a activé l’alerte générale depuis la salle de contrôle, l’informa l’I.A.

— Tu peux être plus précis ? » s’enquit Dust. Il se félicita de réussir à conserver un ton intelligible malgré sa douleur.

« Pas vraiment. Je peux pas accéder aux caméras de la salle, son système est protégé par un pare-feu. Et de toute façon, même si je pouvais le faire, je ne le ferais pas.

— Ah ? Ça peut être dangereux pour toi ?

— Non. La flemme », se justifia l’I.A.

Dust pressa le pas tant bien que mal. Partout autour de lui, les volets métalliques bloquaient issues et accès. L’éclairage auparavant faiblard clignotait maintenant avec l’irrégularité d’une étoile mourante, et sa couleur était passée du jaune sale au rouge sombre.

« On y presque, annonça bientôt Dust. C’est à ce tournant. »

Des grognements et des bruits de choc montèrent à ses oreilles alors qu’il s’approchait de l’angle. Il y risqua un œil prudent, son laser brandi devant lui. Une silhouette voûtée et échevelée lui tournait le dos, occupée à essayer d’enfoncer la porte. À en juger par le son que produisait l’entrechoc de ses membres décharnés contre la plaque de métal, la tâche lui prendrait du temps.

Dust cligna des yeux et abaissa son arme.

« … Marie-Perséphone ?

— Gwoooooooorgl, ronchonna l’intéressée, contrariée par la résistance inopinée de l’obstacle.

— Marie-Perséphone ! Je te retrouve enfin ! »

L’intéressée se retourna et lorgna cet individu aux cheveux visqueux et à la tenue suspecte. Elle poussa un grognement mauvais et fit un pas en avant.

« Dans mes bras, fifille !

— Rhâââââ !

— Mec. Tu penses vraiment que c’est une bonne idée ? »

Alors qu’il s’approchait de sa protégée, Dust entendit le panneau coulisser et vit l’éclat d’une arme à feu se glisser par l’ouverture. Quand bien même le temps lui semblait distordu depuis que les nanomachines greffées à ses nerfs avaient grillé, il eut largement le temps de lever sa propre arme et de tirer. Le rayon laser éclaira brièvement le couloir d’une vive lumière, franchit le métal de la porte comme du beurre et arracha un hurlement déchirant à la personne qui se tenait derrière. Marie-Perséphone se raidit, son attention captée par le cri.

« Mec, reprit l’I.A. Tirer au canon laser dans une station orbitale. T’as vraiment pas peur de mourir.

— T’inquiète, vieux. Je ne peux pas mourir. Sauf si on me tue, évidemment.

— Évidemment. »

Dust colla une de ses deads entre les crocs de Marie-Perséphone et s’avança vers la porte d’un pas sûr.

« Toc toc », dit-il quand son talon heurta le battant.

Un petit cri lui répondit. Là, entre les terminaux rouillés et le mobilier renversé se débattait un petit personnage dégarni et maigrelet. Le laser avait traversé son épaule de part en part en laissant un gouffre sanguinolent. À l’approche de Dust, il brandit son arme de sa main valide.

« Ne… Ne vous approchez pas », bredouilla-t-il.

La main métallique de Dust se referma sur son poignet et manqua de lui briser l’articulation.

« Qu’est-ce qu’un guignol comme toi fait dans un endroit comme celui-là ?… » murmura Dust. L’inconnu releva vers lui un regard empli d’horreur.

« Le… zombie ! il est derrière vous, attention ! Il va vous manger !

— Gwoooooooorgl, marmonna Marie-Perséphone, tout occupée à mâchonner un paquet de cheveux gluants.

— Zombie ? Hé, cause correct de ma fifille ! Elle est gentille. Elle ferait pas de mal à une mouche !

— Vous rigolez ? Elle a failli m’éventrer il y a pas cinq minutes !

— Ah, c’est toi ? Tu aurais pu éviter de pisser le sang partout dans le couloir, au moins ! c’est pas propre. »

D’une bourrade, l’homme se dégagea et s’en fut ramper sous le bureau.

« Le zombie ! Il va me manger. Il va me manger !

— Bien sûr que non, lui assura Dust. Marie-Perséphone ne mange que les fils de pute. Pas vrai, fifille ? »

Loin de lui donner raison, l’intéressée se mit à lorgner l’inconnu d’un œil avide. En réaction, celui-ci se blottit le plus loin possible sous le bureau, comme s’il cherchait à se fondre parmi les tôles de métal.