En effet, au gré d’un virage se découpa une sortie lumineuse. Cette seule vue dissipa l’anxiété de Personne : il se redressa sur son siège et se traita de poltron.

Mais retrouver l’air extérieur n’eut pas l’effet escompté, car à la sortie de la grotte s’étirait un sinistre paysage de terre brûlée, de troncs d’arbres carbonisés et de monticules fumants. Il faisait sombre : même le soleil, pourtant haut dans le ciel, ne jetait qu’une faible lumière sur ce décor calciné. Personne leva un regard inquiet en direction des cumulus chargés d’orage.

Une forme humaine passa soudain devant ses yeux. Puis une autre, suspendue à un poteau. Interloqué, il vit une nouvelle se présenter à lui et détailla sa peau noire et racornie, sa posture grotesque et son visage déformé dans un hurlement d’horreur et de souffrance.

L’angoisse lui bondit à la gorge. Personne détourna la tête, mais le même spectacle l’attendait de l’autre côté. Des corps brulés vifs pendus à des poteaux, mis en évidence à la vue de tous.

Les yeux de Personne sautèrent d’un corps à l’autre, comme pour chercher une échappatoire à la sinistre haie d’honneur. Il finit par braquer le regard droit devant lui : au bout de la route se dressait une barricade d’épieux tordus, accueillante comme une rangée de dents pourries.

« Peut-être, murmura Vidocq, aurait-il été plus sage de laisser Personne au QG. Une mission de moindre envergure aurait constitué une meilleure entrée en matière.

— Qu’est-ce… Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? bredouilla Personne.

— C’est pour ça qu’on est là, répondit le maître. Les habitants du coin ont pété un boulon. Ils se sont mis à cramer un peu tout ce qui passait à portée et à afficher les corps comme des trophées de chasse. Comment ça se fait qu’un bled pareil arrive à survivre, d’ailleurs ?

— Mais… Et nous ? Qu’est-ce qu’on vient faire là ?

— Sonner la fin de la récré. On n’a pas beaucoup de clients dans le coin ; c’est le moment de se tailler une réputation.

— Ou de finir brûlé vif sur un épieu, maître, intervint Vidocq. Au choix.

— T’es mauvaise langue, mon vieux. Comme si ça pouvait mal se passer ! »

Son inattention mena à la dustmobile à heurter un monticule informe. La chose se révéla être un tas de cadavres sur lequel s’agglutinaient des corbeaux ; les volatiles s’échappèrent dans un bruissement de panique en coassant. Le maître corrigea sa trajectoire tourna son visage masqué vers Personne.

« Te bile pas, mon pote. Ça prendra que quelques minutes. On arrive, on opère, on repart. Fastoche. Voui ?

— D’accord… » murmura Personne, guère rassuré.

Le buggy avança au pas jusqu’à la barricade. Ici, la rangée d’épieux affichait un renfoncement, comme une entrée fermée.

« Les gars, il est temps d’indiquer notre présence. Un p’tit coup de tut-tut, ça suffira à réveiller ces feignasses.

— Coin ! » lâcha le klaxon.

Un silence gêné suivit ce signal.

« … maître ? s’enquit Vidocq.

— Hmmm ?

— Auriez-vous encore installé un animal vivant sous le capot de votre véhicule ?

— Moi ? Non.

— Coincoin coin, poursuivit le klaxon.

— Maître, nous avions pourtant abordé ce sujet…

— Puisque je te dis qu’il y a pas de bestiole là-dedans !

— Coin !

— Maître, je vous en prie ! Arrêtez ça.

— Quoi, ça ?

— Coin ?

— Ça ! s’écria Vidocq. Ôtez vos mains de ce volant !

— Mais je n’y suis pour rien…

— Coincoin.

— Mais vous l’avez refait ! Je vous ai vu, maître !

— La porte s’ouvre… » murmura Personne.

En effet, le panneau d’épieux coulissa vers le haut et découvrit l’intérieur du campement. L’entrée n’était toutefois pas assez large pour permettre le passage de la dustmobile, aussi le maître ouvrit-il sa porte.

« Personne, tu restes ici, déclara-t-il. Vidocq, tu viens avec moi.

— Non, maître.

— L’inverse, alors. Vidocq, tu restes ; Personne, tu viens.

— Ah? s’enquit l’intéressé.

— Voui. Tu vas couvrir mes miches ; c’est pour ça que je t’ai créé, hum ?

— Je ne suis pas sûr que…

— T’inquiète : moi, je suis sûr que. Et pis, y peut rien t’arriver tant que tu me colles au train. Alors reste près de moi, d’acc ?

— Mais…

— Bonne chance, Personne », lança Vidocq dans son dos.

Comprenant qu’il n’avait guère le choix, Personne quitta la sécurité de l’habitacle pour suivre le maître. Ensemble, ils s’avancèrent dans la poussière et franchirent le seuil de la palissade.