« Là où tu rentres en jeu, Personne, s’écria le maître pour couvrir le rugissement du bolide, c’est que plus on fait parler de nous, plus les contrats sont juteux. Le seul souci, c’est que la tâche commence à peser pour un seul pignouf – même si j’en vaux dix. Ton rôle, ce sera de couvrir mes arrières. Tu seras mon coéquipier. Mon frère d’armes. Ma couille !

— J’en serais fort flatté, mais… mais Vidocq ? bredouilla Personne.

— Je n’ai pas la prétention d’assister le maître sur le terrain. Et je n’en ai aucune envie, pour être bien honnête.

— Et puis contrairement à toi, Vidocq n’est pas doté d’un arsenal de destruction massive, renchérit le maître.

— D’un quoi ? »

Non sans secousses, la dustmobile jaillit sur un immense terrain semblable à une ancienne piste d’atterrissage. Personne se tordit la nuque : malgré le nuage de poussière soulevé par le buggy, il eut juste le temps d’apercevoir une trappe glisser derrière leur passage. Celle-ci fermée, l’accès au QG n’était rien moins qu’invisible.

« Maître, retentit la voix toujours placide de Vidocq. Les drones nous ont transmis les coordonnées de l’appel. Nous nous dirigeons vers le Secteur 647. »

Le maître malmena le levier de vitesse et arracha au moteur un rugissement tonitruant. L’engin s’élança à travers le désert à l’allure d’une fusée, et sans le calme relatif du maître et de son serviteur, Personne aurait juré que la machine était en train d’exploser. Par-delà les vitres blindées, le paysage défilait à une vitesse ahurissante ; Personne ne parvenait à le détailler que parce que ses organes artificiels parvenaient à traiter plus d’images par secondes que ceux d’un humain. Et puis, il se demandait bien comment le maître parvenait à s’orienter ou même à diriger son véhicule, quand à cette vitesse la moindre variation de trajectoire était synonyme d’embardée.

« Je suis toujours perdu, lança Personne. Je pensais que c’était la Fin du Monde.

— Tu penses bien ! approuva le maître.

— Mais alors, qui peuvent bien être vos clients ?

— Des survivants de toutes sortes, répondit Vidocq. La réputation du maître n’est plus à faire ; on ne peut avoir de clientèle plus variée. Du camp retranché le plus isolé jusqu’aux notables de la Mégalopole.

— La Mégalopole ?

— La plus vaste cité humaine bâtie depuis les Grandes Frappes. Vous vous y rendrez peut-être, un jour.

— J’adore la Mégalopole ! hurla Joe la Chaussette. C’est une grosse ville avec des grosses bagnoles qui font vroummmmm.

— Maître, vous feriez mieux de tenir ce volant à deux mains, plutôt que d’animer cette chaussette.

— Vroum vroum vrooooooum !

— Et d’où la sortez-vous, seulement ? Je ne vous ai même pas vu l’enfiler…

— Vroumvroumvroum.

— Si je résume, reprit Personne, vous êtes des mercenaires qui vendez vos services aux survivants de la Fin du Monde. Contre quel type de rémunération ?

— Tant que ça a de la valeur, tout et n’importe quoi, dit le maître.

— Surtout n’importe quoi, soupira son serviteur.

— Je te le fais pas dire, mon vieux. L’autre fois, y a même une bonne femme qui m’a refourgué son gosse. Comme si j’avais déjà pas assez de bordel comme ça chez moi.

— Certes, maître… D’ailleurs, l’enfant erre toujours quelque part dans le QG. Il faudrait songer à le retrouver et à le nourrir.

— Te bile pas. J’suis sûr qu’il se débrouille comme un grand tout seul. Non, ce que j’aimerais, c’est que les gens arrêtent de me refiler leurs merdes. Le mieux, c’est de bosser pour les aristos de la Mégalopole : eux, ils s’y connaissent, en oseille. Mais toutes les primes sont bonnes à prendre : un contrat, ça fait toujours de la bonne pub. Et ça fait aussi des organes, quand les corps sont en pas trop sale état. Ça se vend toujours bien, ça. »

Personne se cramponna à l’accoudoir de son siège. Était-ce une impression ou la dustmobile prenait toujours plus de vitesse ?

« Et vous avez vraiment besoin d’argent, avec les moyens dont vous dispos- »

Une secousse l’interrompit. Le bolide s’était engouffré dans une gorge de sable et de roche, et malgré une inclinaison quasiment verticale, le maître maintenait le cap du véhicule sans broncher.

« Faut bien du pognon pour entretenir notre installation et financer nos interventions ! se justifia-t-il. Et pis tu crois que ça coûte combien, de bricoler un bidule dans ton genre ? Tu l’sais, combien ça coûte ? Hein !?

— Non.

— Eh ben, moi non plus, admit le maître. C’est Vidocq qui gère les comptes. »

Bien que la dustmobile manqua à plusieurs reprises de se prendre un rocher de passage, le maître la conduisit jusqu’au fond du canyon sans plus d’encombre et ralentit l’allure. Là, Personne fut surpris de constater qu’un chemin de terre battue sillonnait le long d’une rivière d’eau brunâtre. Il n’eut pas le temps de détailler l’endroit ; l’engin bifurqua sur une autre piste. Dissimulée dans le relief, une cavité assombrie se dessina devant eux. Personne pria intérieurement que le maître ne s’y dirige pas, mais son vœu fut ignoré : la dustmobile fila droit vers la grotte, et celle-ci ne tarda pas à les envelopper de ses ténèbres.

Personne perçut une angoisse bien humaine étreindre son coeur quand l’obscurité envahit l’habitacle, d’autant qu’il sentait la dustmobile progresser sur une pente descendante. Comme pour le rassurer, le maître pressa un bouton sur le tableau de bord. Les phares du véhicule s’allumèrent et eurent tôt de fait de repousser les ténèbres vers le fond de la caverne. Son moteur tournait doucement, désormais, et sa lente allure autorisa Personne à détailler les parois ruisselantes d’eau.

« On y est, annonça le maître. C’est tout proche. »