Ils parvinrent à leur repaire après quelques heures d’un trajet mouvementé, mais joyeux. Dust ne se lassait jamais de musique et possédait un inépuisable répertoire. Malheureusement pour Vidocq, son maître chantait faux. De fait, cette occasion démontra une fois de plus que la perception du temps se veut non linéaire et subjective.

Si l’entrée se situait à flanc de montagne, le reste de la Base s’étirait en un vaste réseau souterrain géré par une armée de drones autosuffisants. Il s’agissait d’un ancien complexe militaire que Dust s’était approprié des années auparavant, lorsqu’il avait quitté le Señor Papa Robot afin de se rendre sur Terre pour la première fois. À la lumière d’analyses satellites, Hooper avait désigné l’endroit comme le mieux situé en vue de développer leur projet de sauvetage du monde. Un intense nettoyage avait précédé l’installation finale, mais après quelques jours et le massacre de dizaines de goules, Dust et Vidocq avaient finalement pu commencer les opérations.

« Quand on y pense, lança Dust tandis que le buggy s’engouffrait à travers un tunnel secret, on vit quasiment comme des hobbits. Sauf qu’on est beaucoup plus intelligents et sexy.

— Et bien plus modestes, aussi, maître, ajouta laconiquement son serviteur.

— J’te l’fais pas dire, mon vieux. On est arrivés ! Youhou, la maison ! »

À ce cri, il coupa le moteur et bondit hors du véhicule. Vidocq déverrouilla la porte du côté passager d’une instruction à distance et le suivit. Autour d’eux s’étirait une vaste salle aux murs tapissés d’écrans, chargée d’un bric-à-brac de robots en construction, de véhicules démontés, d’armes expérimentales et de cookies. En effet, bien qu’il ne brillât pas particulièrement en la matière, Dust prenait beaucoup de plaisir à cuisiner. Il en attrapa quelques-uns, l’oeil avide et gourmand.

« Salut, les enfants ! lança Dust à des drones de passage. Papa est rentré. »

Les machines, de formes diverses et pourvues tantôt d’hélices, tantôt de réacteurs, tantôt de boucliers anti-gravité se tournèrent vers lui. Elles ne possédaient pas de capteur visuel à proprement parler puisqu’elles étaient entièrement dirigées par l’I.A. omnisciente conçue par Dust. Mais il les avait tout de même équipées d’yeux à des fins purement esthétiques.

Voilà pourquoi elles posèrent sur leur créateur un regard ahuri (le même qu’elles arboraient en permanence, en réalité), puis s’en furent sans demander leur reste.

« Haha ! s’esclaffa Dust. Vous retournez bosser, oui ? C’est bien. Je suis fier de vous, les gars ! Vous voulez un cookie ? Ils sont tout frais ! Attendez ! REVENEZ ! »

Il se lança à la poursuite des drones. En retour, ceux-ci pressèrent le rythme. Vidocq songea que vivre parmi des robots, furent-ils dotés d’yeux, dégradait sérieusement les capacités sociales de son maître. Il n’en laissa toutefois rien paraître.

Il suivit son maître d’un pas mou, non sans accorder quelques coups d’oeil alentour. Il passa près de l’unité de surveillance du Señor Papa Robot : une modélisation en temps réel affichait en l’état, l’activité et les ressources de la station orbitale. Plus loin, Vidocq aperçut un énorme ordinateur, entreposé dans une salle séparée du reste par une vitre blindée. De multiples ventilateurs et un système de refroidissement liquide tout en tuyaux conditionnaient l’air de la pièce.

« Maître Dust ? Que fait cette machine, ici ? »

Dust avait renoncé à sa poursuite, après avoir réalisé qu’il avait engouffré tous les cookies en cours de route. Le résultat de la gourmandise et de l’impulsivité, c’est qu’on se retrouvait bien souvent à avaler tout ce que le cerveau désignait comme plus ou moins comestible, parfois sans même s’en rendre compte.

« Celle-là ? C’est la machine dédiée au calcul de l’existence de Dieu. »

Vidocq marqua un temps de réflexion. Ce qui était pour lui inutile ; mais les us en matière de conversation ne lui échappaient guère, notamment quand il était question de signifier son désarroi.

« Calculer l’existence de Dieu, maître, répéta-t-il, abasourdi. Pourquoi ?

— Pourquoi pas ? » rétorqua Dust. On signalera au lecteur curieux que c’était-là sa réponse privilégiée, lorsqu’il manquait de motifs.

« Je reformule, maître : quel est votre intérêt personnel à calculer l’existence de Dieu ?

— À ton avis, mon vieux ? Pour lui demander de nous filer un coup de patte, qu’est-ce que tu crois ? Il a bien créé la Terre et l’espèce humaine ; il pourrait quand même se remuer un peu pour nous sauver les miches. Oui ?

— Je n’aurais pas envisagé les choses sous cet angle, maître…

— Heureusement que je suis là, alors ! Bon, on a quand même deux mauvais scénarios. Le premier, c’est si le calcul échoue : ce bijou est surpuissant, sans doute la machine la plus sophistiquée au monde. Si elle y arrive pas, c’est que c’est infaisable ; donc qu’on serait encore dans le flou. Le deuxième, c’est si Dieu refuse de nous aider. Y a l’hypothèse qu’il se foute de la Fin du Monde comme de son premier slip, voire qu’il ait signé pour. Oui.

— Que ferions-nous alors, maître ? »

Dust se gratta le crâne. Sa main droite tripotait distraitement la poignée d’un de ses pistolets. Ça lui arrivait, quand il n’avait rien tué depuis trop longtemps.

« On serait alors confrontés à un dilemme existentiel. Si sauver le monde signifie s’opposer à la volonté divine, on est pas dans le pétrin, mon vieux. Franchement, je préfère même pas y penser pour le moment. Mieux vaut attendre le résultat de la machine avant.

— Et quand l’obtiendrons-nous, maître ?

— Oh, ça ! Dans deux cent mille ans et des brouettes, on sera fixés une bonne fois pour toutes sur la question. C’est moi qui te le dis, mon vieux.

— Quel soulagement, maître. »

Un instant, Vidocq craignit que cette histoire de voyage temporel revienne sur le tapis. Mais Dust se doutait sans doute qu’un tel bond dans le futur n’était pas qu’un challenge technique ; ce serait aussi courir le risque d’atterrir dans une réalité où l’Univers aurait simplement été détruit. Dans ces conditions, difficile d’engager un demi-tour vers le passé, même avec le plus performant des bolides temporels…

« Trêve de balivernes, s’écria Dust. On a du boulot. Ordinateur ! Un aller simple pour le Señorrr Papa Rrrobot, apúrrrate !

— Maître Dust, cet accent caricatural est-il bien nécessaire ?

Sí, señorrr. »

L’I.A. d’administration de la Base activa son module vocal avec un bourdonnement. Ce détail aurait pu être passé sous silence, si le son en question avait duré moins de trois minutes complètes.

« Bonjour », lança finalement une voix synthétique assez peu expressive. Ce système avait beau posséder des capacités oratoires supérieures à celles de Vidocq ; la loquacité ne comptait pas parmi ses attributs. Il fut en revanche bien prolixe lorsqu’il afficha le rapport d’erreur de la séquence de lancement, sur l’un des vastes écrans muraux.

« Ben, alors ? s’étonna Dust. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— À toutes fins utiles, je vous rappelle que nous n’avons plus de fusée, maître, précisa Vidocq.

— Et alors ? On a bien un autre moyen de grimper là-haut, non ? On a ici un ordinateur qui va te calculer l’existence de Dieu ; tu vas pas me dire que faire trois mille bornes tient du domaine de l’impossible ?

— Le problème étant la verticalité de la tâche, maître. Sans compter la puissance requise pour quitter l’atmosphère.

— Pas de fusée, pas de trajet, mec », résuma l’I.A. C’était, effectivement, un être de peu de mots.

Dust soupira et s’en retourna vers ses constructions, le regard perdu dans la recherche d’une solution.

Heureusement pour le rythme de cette histoire, une idée lui vint. Mais chez lui, les idées étaient comme des champignons : s’il suffisait de se baisser pour les trouver, leur fiabilité était en revanche un tout autre problème.

En l’occurrence, cette idée-là était particulièrement mauvaise. Même pour Dust, aurait-on dit.

« Et alors ? » aurait-il répondu.