Ses pas le conduisirent droit vers un couloir assombri. Le genre de couloir dans lequel on ne s’aventure pas seul, à moins de ne pas tenir à son intégrité corporelle. La pénombre était tout juste suffisante pour apercevoir les contours de projections sombres sur les murs. Seul un fou ou un idiot se serait attardé en pareil endroit pour les examiner.

« Hum hum ! s’étonna Dust, le nez à quelques centimètres du mur. C’est du sang, ou je ne m’y connais pas.

— Ravi de le savoir, l’informa l’I.A., avant de se reprendre. Oh ! non, en fait, je m’en foutais. »

Dust se recula, un regard songeur porté sur les projections. Le caoutchouc de ses chaussures produisait un son de succion à chaque pas.

« Du sang au sol aussi, annonça-t-il. Et il est encore frais.

— Excuse-moi, mec, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le camp d’ici ?

— S’il y a du sang sur le mur et au sol, c’est que quelqu’un a saigné », énonça Dust.

L’I.A. ne trouva rien à redire à cette implacable logique, mis à part :

« Ouais. Et alors ?

— Et alors, c’est pas normal. Le Señor Papa Robot est censé être déserté depuis des années.

— Abandonné ? Je croyais que Hooper y vivait.

— Hooper ne fait que maintenir l’installation… »

Il avait prononcé ces mots dans un murmure. Un son lointain, presque un écho aux intonations perdues, s’était aventuré jusqu’à ses oreilles. Dust se ramassa sur lui-même et poursuivit son chemin dans l’obscurité, limitant ses mouvements au strict minimum pour empêcher ses membres mécaniques lourdauds et bruyants de le trahir.

Parvenu à l’extrémité de l’aile, le couloir s’ouvrit sur une vaste baie vitrée. La lumière des étoiles et de la lune dessinait les contours d’un mobilier vétuste et poussiéreux. Dust se rapprocha de la vitre : son regard se porta sur l’aile opposée de la station orbitale. À travers les vitres renforcées et les boucliers magnétiques, on distinguait des couleurs et des lumières inhabituelles parmi le vide spatial.

« La serre est toujours en activité, releva Dust. C’est bon signe.

— La serre ? Quelle serre ?

— Celle où Hooper fait pousser de quoi se nourrir.

— Ah ? Toutes nos réserves de nourriture viennent de là ?

— Ben ouais, mon vieux ! Quoi, tu pensais que je cultivais mon potager dans ma cave ? Plus rien ne pousse à la surface de la Terre à part des champignons – que je te déconseille de goûter au passage, sauf si tu veux te réveiller le lendemain tout nu en pleine pampa avec la sensation d’avoir fait des trucs sales toute la nuit.

— Ouah.

— Ouais. Merci les Grandes Frappes nucléaires. Du coup, nous, on fait pousser notre bouffe dans l’espace. »

Dust trébucha contre un tabouret. Il reconnut alors la cantine centrale, où l’équipage se restaurait chaque jour. Ses yeux habitués à l’obscurité tombèrent sur des plateaux-repas éparpillés au sol. De douloureux souvenirs s’agitèrent quelque part dans les décombres de sa mémoire perturbée ; il leur intima fermement mais poliment de se calmer.

« Sacrée installation… commenta l’I.A.

— Ouais. Le Señor Papa Robot, c’est quelque chose. C’était sacrément impressionnant, à l’époque où ça tournait pour de vrai.

— J’en sais rien, admit l’I.A. Tu ne m’as créé qu’après ton arrivée sur Terre et je n’ai jamais eu accès aux archives. Je sais juste que… Enfin, comment ça s’est terminé. Mais je sais même pas à quoi servait vraiment cette station.

— À sauver le monde, mon vieux, répondit Dust d’un air songeur. Le Señor Papa Robot devait sauver le monde.

— Ah. Mais y a un truc qu’a foiré quelque part, non ? »

Une table renversée lui barrait le passage. Dust l’empoigna de sa main mécanique et l’envoya valser un peu trop fort. L’effort lui arracha une vive douleur dans le bas du dos et il se redressa, les dents serrées.

« Y a toujours un truc qui foire, quand les humains sont impliqués. Ces blaireaux sont pas foutus de tenir une planète sans la bousiller, ni de réparer leurs conneries. Tu leur donnerais le paradis qu’ils te le changeraient en dépotoir sans s’en rendre compte.

— Je sens comme une pointe de rancoeur dans ta voix, mec.

— Ah bon ? Pourtant, j’ai rien contre les humains. Bon, je te cache pas que mon rêve serait de les exterminer jusqu’au dernier. Mais je suis pas si haineux que ça. »

Ses yeux retrouvèrent la direction de la baie vitrée. La structure du Señor Papa Robot s’étirait aux alentours comme celle d’un gigantesque coucou mal entretenu. Cette vision réveillait chez Dust une forte nostalgie, non sans susciter d’épaisses questions. Aussi épaisses que : si l’humanité ne nettoie ses saloperies à l’aide d’une serpillière, qui s’occupe de nettoyer celle-ci quand elle suinte de crasse ?

« Tu devrais suivre une thérapie, mec, conseilla l’I.A. Entretenir toute cette colère, ça peut pas te faire de bien. C’est pour ça que t’es niqué dans ta tête.

— Colère ? J’ai aucune colère. Je fais mon boulot, voilà tout. »

Il peina à désassembler un monticule de chaises dressé devant la porte à double-battant. Ses membres mécaniques ne souffraient aucune fatigue, mais leur poids et la raideur de leurs gestes lui arrachaient d’horribles douleur dans le dos.

« Techniquement, c’est pas un boulot puisque personne te paie, rappela l’I.A.

— C’est un boulot tant que c’est à faire. C’était un des objectifs du Señor Papa Robot, tu sais ? Élever la nouvelle génération de Terriens qui allait recoloniser la planète et la refaire fleurir. Toute notre enfance, on nous a rabâché à quel point on était exceptionnels, combien on était chanceux de représenter l’humanité, qu’il fallait sauver le monde, la charge qui pesait sur nos épaules, tout ça.

— Ouah. Dommage que ça ait capoté.

— Ça a pas tant capoté que ça, puisque je suis là. »

Il dégagea enfin la sortie et se glissa entre les battants rouillés. Par-delà l’obscurité, une grille lumineuse dessinait ses carreaux rouges dans l’obscurité. Dust s’en approcha à pas mesuré.

« On est niqués, mec, l’informa l’I.A. C’est une barrière de sûreté. T’avise pas de toucher les lasers, ou t’es bon pour repasser sur la sellette.

— Des lasers, hum ? murmura Dust. J’aime les bonnes nouvelles. »

Il approcha son visage des projecteurs enfoncés dans le mur et les fixa intensément.

« Pas touche, je te dis ! Tu veux finir en tartine beurrée ?

— Relax, mon vieux. Et admire. »

Il fit cliqueter les doigts de sa main mécanique et, d’un geste sec, les plongea à travers la tôle rouillée. Ses premières phalanges s’y enfoncèrent sans problème. Il replia alors les doigts, prit appui sur le mur de son autre bras et arracha proprement la plaque.

« C’est une idée complètement débile, mais j’admire, reconnut l’I.A.

— Brave garçon », répondit Dust.

De gestes délicats, il tritura les câblages mis à nu. Au terme de manipulations hardies et de quelques coups de jus bien sentis, la barrière clignota et finit par mourir. Dust empoigna alors l’un des projecteurs laser et l’arracha de l’installation. Dans sa main, elle prenait la forme d’une lampe-torche trop courte et épaisse.

Il arracha ensuite quelques autres composants de la barrière, les ficela à son appareil à l’aide de câbles électriques et en quelques minutes, il se retrouva avec un projecteur laser fonctionnel, portable et prêt à servir.

« Mec, fais gaffe à pas te couper toi-même en deux avec ça, conseilla l’I.A. Ce serait dommage. »

Dust acquiesça et poursuivit son chemin. Il avait presque parcouru la moitié de la distance restante jusqu’à la salle de contrôle de la station qu’une alarme stridente se déclencha soudain.