Beaucoup de temps plus tard (et tant pis si ça ne se dit pas), Dust quitta la salle d’opération en vacillant. D’une part car ses nouveaux membres d’un métal sombre et dense entravaient le moindre de ses mouvements. D’autre part car il était sur le point de s’évanouir, mais seule une terreur sourde logée dans ses organes le maintenait conscient.

En plus de ses nouveaux membres (pas exactement flambants neufs), il était désormais affublé de chaussures montantes sans lacets, d’un peignoir bleu délavé et constellé de tâches de gras ainsi que d’un caleçon trop grand prêt à lâcher aux coutures. À lui seul, Dust semblait incarner l’expression « on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. »

Ses dreadlocks toujours englués lui collaient au visage. Il les chassa par-dessus son épaule d’un geste fébrile et vomit contre un mur.

« Alors, mec ? bourdonna une voix depuis les haut-parleurs. Ça s’est bien passé ? »

Dust tomba assis et passa une main mécanique sur son visage. Ses lèvres se tordirent l’espace d’un instant pendant lequel il parut au bord des larmes. Mais le timbre de sa voix était complètement neutre lorsqu’il prit la parole :

« À ton avis ? Une partie de plaisir.

— Ça en a pas l’air, répondit l’I.A. Tu as récupéré l’usage de tes membres ? »

Pour toute réponse, Dust leva le bras. Ses doigts de métal s’agitèrent brièvement.

« Au moins, ça, c’est fait, concéda son compagnon. Quelle plaie, d’avoir un corps. Je me suis retransféré dans le système aussi sec, d’ailleurs. M’en veux pas. »

Dust posa un regard soucieux sur le robot immobilisé dans un coin. Une présence physique à ses côtés n’aurait pas été de trop pour continuer à explorer les environs, mais compte tenu de l’aversion de l’I.A. envers les corps, qu’il ait accepté de l’accompagner jusque-là était en soi un petit miracle.

Il ferma les yeux ; les formes des horribles instruments reprirent leur douloureuse danse face à lui, comme si leurs formes vivantes étaient gravées sous ses paupières. Il les rouvrit aussitôt et mobilisa toute sa concentration afin de ne pas penser à ce qu’il venait de vivre.

Il tâcha de se redresser ; ses jambes mécaniques poussèrent le sol un peu trop fort et il manqua de se fracasser le crâne contre le mur. Il se rétablit de justesse et parvint à retrouver son équilibre.

« T’es debout, dit l’I.A., ce qui était plus un constat qu’un encouragement. Tu te sens comment ? »

Dust souleva le col du peignoir et posa un regard soucieux sur la jonction entre sa prothèse et son corps. Le robot-chirurgien avait véritablement fait du travail de cochon – et il s’y connaissait. Le métal se glissait grossièrement sous la peau et se mêlait à la chair de la moins propre des manières. Le moindre geste lui arrachait une grimace de douleur : il sentait les rotors mécaniques frotter contre ses os et tirer sur ses articulations. Il leva de nouveau le bas, mais une pointe de douleur fulgura à travers ses reins : tout ce métal était si lourd qu’il sentait presque ses vertèbres se compresser les unes contre les autres. Dans deux jours tout au plus, son dos serait si flingué qu’aucune opération ne pourrait plus l’aider.

C’est rien, se dit-il. La Terre est dans un bien pire état que toi, et on l’entend pas chouiner.

Une quinte de toux virulente s’empara de lui et le mit à genoux. Sa vision s’obscurcit et ses rotules métalliques frappèrent le sol avec un bruit sourd. Chaque expiration lui faisait l’effet d’une éruption volcanique à l’intérieur de sa poitrine. Dust dut bloquer sa respiration afin de la calmer. Les yeux embués de larmes, il se redressa et baissa les yeux sur le sol empoissé de sang.

« Mec, lâcha l’I.A. T’es pas bien. »

Dust voulut essuyer ses lèvres d’un revers, mais ses mécas mal réglés ne répondaient qu’approximativement à ses mouvements et l’une de ses phalanges lui cogna la gencive et lui brisa net une canine. Il cracha et la vit rebondir sur le sol avec une nostalgie teinté d’épuisement. Il n’était plus à ça près.

« T’inquiète pas pour moi, mon vieux ! lâcha-t-il avec enthousiasme malgré sa voix tremblante.

— Ah, mais je m’inquiète pas, le rassura (?) l’I.A. C’est juste que tu as toujours l’air d’avoir envie de trouver Hooper.

— C’est pour ça qu’on est venus, lui rappela Dust. Voui ?

— Ouais, c’était le plan. Mais tu vois bien que le plan s’est pas exactement passé comme prévu. Je vais le formuler avec des mots parce que t’as pas l’air de t’en rendre compte : c’est la merde. Y a pas un chat à bord. Tout est à l’abandon. Toi-même, t’es en ruines. »

Dust ne l’écoutait pas ; son attention s’était portée sur un plan d’évacuation. Il trouva ses points de repère et s’avança d’un pas décidé (mais pas très assuré). Sa main droite était serrée autour de la scie découpeuse volée au chirurgien ; une maigre consolation pour un si triste souvenir, mais en l’état actuel des choses, la moindre des armes était bonne à prendre.

« J’veux dire : regarde-toi, continua l’I.A. T’as perdu tes implants, ta vue augmentée, tes réflexes améliorés, et tu te trimballes avec cinquante kilos de ferraille sur le dos et dans les pattes. Je donne pas cher de ta peau au premier zombie que tu croises ici.

— Y aura pas de zombie ici, contra Dust.

— Et si y en a quand même ?

— Y en aura pas. »

De fait.