Être heureux dans la vie n’est qu’une question de perspective. Il suffit de le savoir. En dépit de la Fin du Monde, Dust avait toujours pu tirer son bonheur de choses simples. De la musique vieillotte. Un siège confortable. Le ronronnement du moteur. Une route à peu près droite. Un buggy surpuissant immatriculé OKLM. Des vitres blindées capables de résister aux assauts d’un gang de motards survoltés. Oui. Dust était heureux.

« Ils ne semblent pas vouloir lâcher l’affaire, maître », commenta Vidocq.

L’un des assaillants se tenait en effet debout sur le véhicule, dont il martelait le toit à l’aide d’une grosse massue. Sans cesser de fredonner l’air du poste de radio, Dust appuya sur un bouton du tableau de bord. L’instant d’après, l’impromptu squatteur de toit roulait dans la poussière, incapacité par une décharge électrique de quelque mille volts.

« L’usage d’interrupteurs manuels n’est-il pas obsolète, maître ? Avec la technologie dont vous disposez, vous pourriez activer ce type de commande d’une pensée…

— J’ai vu ça dans un film, se défendit Dust. Je trouve ça trop classe ! Regarde, celui-là. »

Il activa un interrupteur bleu. Ce n’est que quand Vidocq entendit les pneus des motos éclater qu’il réalisa que la route était jonchée de clous acérés. Deux des motos se percutèrent de plein fouet ; la dernière sombra dans le fossé.

« Maître Dust, on dirait bien que nous les avons semés…

— Trop fort ! s’écria Dust, le poing brandi. Une victoire de plus pour la dustmobile !

Dustmobile, reprit Vidocq avec un mélange de soupir et de gloussement.

— Quoi ? Ça te fait rire ? J’ai fabriqué le bousin pièce par pièce, avec amour et dévotion ! J’y ai mis tout mon sang, ma sueur, et même un peu de mon sperme par endroits, si je me rappelle bien.

— Bonté divine, maître », laissa échapper Vidocq, qui se serait volontiers dispensé de cette image. Des fois, il regrettait vivement que son intelligence artificielle soit dotée de telles facultés d’imagination.

« Oui, j’y ai mis du coeur ! s’enflamma Dust. Toute ma passion des vieux trucs, des moteurs et des machines à tuer réunis en une seule entité. Alors cette merveille, c’est comme si c’était mon enfant. C’est un peu normal qu’elle porte le même nom que moi, non ? »

Une série de bruits d’impact lui répondit. L’un des agresseurs n’avait pas abandonné la poursuite, et s’appliquait à viser les pneus de la dustmobile. Vaine tentative, puisque même une bonne perceuse n’en serait pas venue à bout.

« Ah là là, ces pillards ! Jamais ils retiendront la leçon, on dirait. »

Dust ouvrit la fenêtre à l’aide du levier manuel. Encore un mécanisme si primitif qu’il n’équipait probablement plus aucun véhicule, au début de la Fin du Monde, mais que le jeune homme affectionnait pour les raisons décrites plus tôt. Bref, la fenêtre ouverte, il dégaina son arme à feu, tira sans viser, se fit une joie de refermer et accéléra de plus belle. Derrière lui, le buggy laissait de belles traces de pneus, un lourd nuage de fumée ainsi qu’un nouveau cadavre.

« J’ai presque de la peine pour ces pauvres gars, reprit Dust. Ça m’attendrit, de les voir nous attaquer dès qu’on pointe le nez dehors. Tu pourrais croire qu’ils se lasseraient de prendre une branlée à chaque fois ; mais non ! Je vais finir par croire qu’ils aiment ça, les cochons.

— Probablement, maître… »

Le regard du chien-robot se perdit dans la contemplation de la route. Si l’intérieur du buggy s’avérait plutôt douillet (Dust ne lésinait jamais sur le confort de ses véhicules), il ressentait presque la violence des éléments se déchaîner sur son corps rien qu’à les voir. Rien que depuis leur départ de la base, ils avaient dû réaliser un détour de plusieurs kilomètres afin d’éviter qu’une tornade ne les arrache du sol. La nature était en colère et elle voulait le faire savoir.

On aurait eu du mal à lui en vouloir.

« C’est encore un peu agité, commenta Dust, mais d’ici quelques années, on pourra p’têt se balader tranquillement sans peur de prendre un cyclone dans la face. Juste le temps que les variations de température se stabilisent.

— La situation ne prête guère à l’optimisme, maître, contra Vidocq. L’hiver nucléaire n’a pris fin que récemment, et la planète est encore en pleine transition climatique. Peut-être serait-il judicieux de demander à Hooper de conduire une nouvelle simulation.

— Bonne idée, mon vieux ! Ça nous donne une excuse de plus pour monter voir ce qui se passe là-haut. Faut vraiment aller voir Hooper. Depuis le temps… »

Le chien mécanique lorgna son maître. En tant que machine, il n’était pas un comportementaliste agrégé, cependant il connaissait assez Dust pour le savoir profondément admiratif de Hooper. Et en temps normal, Vidocq s’en serait moqué ; il aurait même exploité cette faiblesse contre son maître, si l’occasion se s’était présentée. Mais la logique de cette attention lui échappait tant et si bien qu’il n’avait aucune idée sur l’attitude à tenir.

« Mais de toute façon, reprit Dust, toutes ces prévisions, ces calculs, ces estimations, pour ce que j’en sais ça vaut pas mieux qu’une diseuse de bonne aventure. Avant que la Fin du Monde n’arrive, les experts annonçaient un hiver nucléaire de dix ans, juste le temps que les suies, poussières radioactives et autres saloperies balancées dans l’atmosphère retombent. T’as bien vu à quel point ils se sont plantés !

— Ils n’ont pas pu anticiper ce qui allait se passer, maître Dust. Leurs calculs ont subi les perturbations de paramètres alors inconnus à l’époque.

— Exactement. C’est pour ça que je dis : on peut toujours mener de grandes études et se toucher la nouille devant des tableaux pleins de chiffres ; la réalité, c’est qu’on n’en sait rien et que la moindre variation peut toujours faire capoter. Donc je préfère pas baser nos plans sur des simulations. Oui ? »

Un obstacle massif (et vivant) se dressa devant eux. Dust braqua le volant, esquiva la bête et fit décrire un tour complet au buggy. Il restabilisa enfin le véhicule et reprit sa lancée.

« Dieu du ciel ! Qu’est-ce que c’était que ça ?

— Un superzombie.

— Un superzombie, répéta Vidocq, sceptique. Qu’est-ce que c’est encore que cette trouvaille ?

— Tu sais bien ! les zombies qui ont tellement trop bouffé qu’ils n’arrivent plus à se déplacer. Je les appelle les superzombies. Enfin d’ordinaire, je les appelle les zombies qui ont tellement trop bouffé qu’ils n’arrivent plus à se déplacer, mais ça a fini par me gonfler un peu. Superzombie, c’est mieux. Oui ? »

Vidocq ne put qu’admettre que oui.

Il laissa de nouveau aller sa tête contre la vitre et s’abîma dans la contemplation de la tempête. Heureusement pour eux deux que les implants cérébraux de Dust lui conféraient également une bien meilleure vue que celles des humains, sans quoi la moindre expédition signifierait un suicide. Quoique la plupart de leurs voyages n’avaient déjà pas beaucoup de sens…

« Ainsi, reprit Vidocq, cette base était donc une fausse piste. Une de plus.

— C’est pas grave, la prochaine sera la bonne ! »

Le chien-robot accorda un regard à son maître. Son visage respirait la confiance et la joie. Ou était-ce son strabisme, qui lui conférait l’air de l’innocence ?

« Maître Dust, me permettez-vous de parler franchement ?

— Non, contra Dust, mais depuis quand tu as besoin de ma permission ?

— Certes. Alors, voici : notre avis est que votre projet de résoudre la Fin du Monde est infaisable, ce qui rend toutes nos opérations, non seulement risquées, mais aussi inutiles.

— Infaisable ! Et pourquoi donc ? »

Vidocq réfléchit un moment. Ce qui lui permit de poser les mots sur une idée qu’il traînait douloureusement derrière lui, comme une vieille blessure incapable de guérir :

« Puisque la Fin du Monde a déjà eu lieu, on ne peut pas la stopper. Elle est là, et elle le restera. »

L’oeil droit de Dust se riva sur son serviteur, sans que le gauche ne cesse de fixer la route.

« Enfin, mon vieux, on a déjà parlé de ça !

— Eh ben, parlons-en de nouveau. Que vous risquiez votre vie à la recherche d’archives disparues, quand bien même elles vous seraient inutiles, n’est pas à prendre à la légère.

— Mais il faut connaître la vraie cause de la Fin du Monde, si on veut la résoudre, argua Dust. On a un paquet de données, mais ça suffit pas encore. Il nous manque l’instant à partir duquel tout ce bordel a démarré. L’événement qui a tout déclenché. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Tu vois où je veux en venir, ou je dois encore plus imager mon propos ?

— Maître Dust, murmura péniblement Vidocq, expliquez-moi ce que la connaissance de tout ceci vous apporterait ? En quoi ceci vous aiderait à réparer l’irréparable ? »

Dust ne répondit pas tout de suite. Ses yeux s’étaient perdus dans l’observation de la route.

« Je sais ce que vous vous imaginez, reprit Vidocq. Vous voulez localiser l’instant précis à partir duquel tout a basculé, parce que vous pensez pouvoir l’empêcher de se produire. Et comment ? En voyageant dans le temps ?

— C’est possible, murmura Dust dans sa barbe. J’y suis déjà arrivé plusieurs fois.

— Mais vous ne maîtrisez guère le voyage dans le temps ! Vous souvenez-vous de la fois où vous vous êtes retrouvé bloqué dans le vacuum ? Tout ça parce que votre engin vous avait envoyé cent ans en arrière à votre exacte position de départ, sans prendre en compte la rotation de la Terre autour du soleil ?

— C’était un bug mineur. Je peux travailler dessus et encore l’améliorer !

— À d’autres ! Et faut-il vous rappeler la fois où vous avez téléporté la Terre entière hors du système solaire ? Quelles peines avons-nous subies pour la replacer dans son orbite ? »

Dust ricana et fit un vague mouvement de la main.

« Tout ça, c’est du détail technique. Un jour, on aura une vraie machine à voyager dans le temps, fonctionnelle, et belle, et tout, et j’irai dans le passé et je sauverai le monde. Tu feras moins le malin, mon vieux !

— Non, maître Dust. Vous ne pouvez jouer à l’apprenti sorcier avec le Temps. Nous ne parlons-là que de détails techniques, comme vous dites ; mais avez-vous seulement songé aux conséquences d’une telle perturbation du continuum espace-temps ? Et si la Fin du Monde était vouée à arriver ? Et si la prévenir était la cause d’un plus grand malheur encore ? »

Vidocq fut forcé de s’interrompre ; la dustmobile avait rebondi dans un nid-de-poule. Dust accéléra et répondit :

« Le pire est déjà arrivé. La Terre a connu une guerre nucléaire. Une épidémie zombie. Une attaque extra-terrestre. Des séismes continentaux, des effritements de lithosphère, des tsunamis plus grands que ma gueule, et j’en passe. On a même des putains de dieux ancestraux sortis du fin fond du cosmos qu’essaient de conquérir le monde. D’ailleurs, j’sais pas trop où ça en est, c’t’histoire, mais faudra les prévenir qu’il y a plus grand-chose à conquérir, par ici…

« BREF. Là où je veux en venir, mon bon Vidocq, c’est qu’on n’a rien à perdre. La Terre est déjà foutue. Alors autant tenter le tout pour le tout, quitte à partir en beauté, tu trouves pas ?

— Je ne trouve pas, maître, persista Vidocq. Tout n’est pas perdu. En dépit de tout ce qu’elle a subi, l’humanité n’est pas encore éteinte. Plutôt que de vous plonger tête première vers des chimères, vous feriez mieux de sauver ce qui peut encore l’être, avant qu’il ne soit trop tard. Rassembler l’humanité dispersée. Rebâtir une nouvelle civilisation. Construire un Nouveau Monde.

— Un Nouveau Monde ! s’esclaffa Dust. Et puis quoi, encore ?

— Qu’est-ce qui vous fait rire là-dedans, maître ? Vous pensez la tâche insurmontable ? À nos yeux, elle l’est déjà moins que vos plans fantaisistes de voyage dans le temps. Imaginez un seul instant ce que nous pourrions accomplir, avec la technologie dont nous disposons. Avec l’aide de Hooper », acheva Vidocq, à la recherche des cordes sensibles de son maître.

Làs, l’intéressé gonfla ses joues d’air et expira avec bruit.

« Tu délires à plein tube, mon vieux. Rebâtir le monde avec ce qui reste de l’humanité ? Non, mais, tu les as bien regardés ? C’est qu’un ramassis d’ordures et d’arriérés ! Déjà que l’être humain, c’était pas une merveille avant la guerre, alors aujourd’hui…

— Je vous trouve bien hautain, pour un spécimen des plus communs. Par ailleurs, ne prétendez-vous pas vouloir sauver le monde ?… »

Dust lui décocha un clin d’œil et augmenta le volume de la musique.

« Bingo, mon vieux. Je veux sauver le monde, pas l’humanité ; et c’est très différent. Le monde, c’est la planète. La Terre, les plantes, les animaux, tous ces machins qui ont juste demandé qu’on leur foute la paix. Et que ta chère humanité a foutus en l’air, au passage. Ce gâchis serait jamais arrivé sans elle. Alors, ton humanité, elle peut bien crever. Je m’en tartine les noix à la cire fondue.

« Si ça tenait qu’à moi, je m’emmerderais même pas à vouloir empêcher la Fin du Monde, non. J’irais directement empêcher l’apparition de l’humanité sur Terre. C’est plus facile à situer, et ce serait vite plié.

— Et sur ce point, nous sommes en désaccord fondamental avec vous, maître, dit calmement Vidocq. Comment pouvez-vous proférer de telles choses ?

— En articulant des mots avec ma bouche, expliqua Dust.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites… L’humanité a commis des erreurs, mais c’est oublier qu’elle a accompli des merveilles tout au long de son existence.

— De merveilleuses conneries, oui ! Non, sérieusement, cite-moi un seul truc valable qu’on ait inventé. À part la musique et le moteur à explosion, j’en vois pas. »

Il vint à l’idée de Vidocq que le premier élément de cette liste était un intrus, mais il se ravisa. Dust aurait sans doute renchéri à coups de questions, et il s’agissait du genre de sujet que son serviteur n’abordait pas. Tout simplement.

Il abandonna-là cette bataille d’arguments, conscient que braquer son maître serait l’obliger à aller plus loin sur le terrain de leur opposition. Opposition qu’ils entretenaient depuis des années — depuis que Dust avait créé Vidocq, en réalité.

Opposition qui ne trouverait pas de résolution tant que Dust haïrait l’humanité, quand bien même il s’en défendait. Et malheureusement, les événements à venir ne feraient que durcir son regard.