« Hoy », lâcha soudain une voix rocailleuse.

Cette intervention décrocha au maître un cri de terreur ; il trébucha sur un câble et s’effondra avec fracas. Personne cligna des yeux, avant de les baisser vers un bien curieux personnage.

Surgi de nulle part, celui-ci culminait à un mètre quarante tout au plus. Sa taille remarquable (et pas dans le bon sens du terme) contrastait avec la largeur de ses épaules et l’épaisseur de ses membres. Une barbe blanche, dont le soyeux n’égalait que la longueur, lui mangeait le visage, courait sur le long de son corps et descendait jusqu’à ses pieds. En outre, le nouveau venu arborait un âge si vénérable qu’il paraissait avoir crevé tous les records de vieillesse. Son visage était fripé comme un pruneau trop mûr et ses traits s’affaissaient les uns sur les autres en un tas de replis flasques, au milieu duquel dépassait un gros nez rond.

Le maître livra un duel féroce à un amas de câbles emmêlés autour de son cou, puis il se releva.

« Mais vous êtes qui, vous ? explosa-t-il. Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? »

Les sourcils du vieillard escaladèrent son front et il caressa son interminable barbe.

« J’enquête, répondit-il d’une voix dont l’âge et la fatigue peinaient à masquer l’assurance.

— Vous enquêtez ? s’étrangla le maître. C’est une blague ? Pépé, vous avez deux secondes pour me dire comment vous avez franchi la sécurité avant que je vous explose le crâne. »

Il avait accompagné son argument d’une preuve de bonne foi, soit un fusil à pompe pointé droit vers la tête du vieillard. Sans se laisser démonter, celui-ci prit appui des deux mains sur un long bâton en bois et déclara :

« Fiston, vous ne pouvez pas me faire de mal. Baissez votre arme et discutons calmement.

— J’ai la flemme de discuter calmement, répondit le maître.

Clac », fit la détente de son arme. Mais aucune détonation n’en partit.

« Je m’appelle Personne, se présenta Personne. Et vous ?

— J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous donner mon nom, répondit l’inconnu. Et loin de moi l’idée de jouer au vieux mystérieux : je l’ai simplement oublié.

— Oh. Sur quoi enquêtez-vous, alors ? »

À leurs côtés, le maître examinait son fusil à pompe, l’air contrit. Il finit par le secouer vigoureusement ; Vidocq voulut le mettre en garde sur les dangers de la manœuvre, mais y renonça bien vite.

« Je suis ici, reprit le vieux, car cette continuité a subi une distorsion brutale. Si brutale, même, que le déséquilibre s’est propagé à travers le temps et l’espace. Pas plus tard qu’hier, j’ai croisé un troupeau d’ornithorynques géants, à quelques lieues de là.

— Rien de bien anormal, le rassura Vidocq. C’est la saison des ornithorynques.

— Vous êtes en train de me dire que vous n’avez rien vu d’étrange, au cours des derniers jours ?

— Définissez ‘étrange‘.

— Quoique ce soit qui sort de l’ordinaire.

— J’aurais plus vite fait de vous lister ce qui n’en sort pas, murmura Vidocq.

— Ah, bon. Et vous ? demanda le vieux à Personne.

— Je n’en sais rien. Je suis né il y a dix minutes.

— Bien. Qui est le responsable de cet endroit ? »

Personne fit un pas de côté et désigna le maître. Il avait le regard plongé à l’intérieur de son canon, toujours interloqué par le dysfonctionnement de celui-ci. Il est des situations où la curiosité l’emporte sur l’instinct de survie.

« Fiston, lança le vieux. J’ai un mot à vous dire.

— Eh bien moi, rétorqua le maître, j’en ai deux : niquez-vous. C’est pas un squat, ici. J’ai pas que ça à faire, d’accueillir des bouseux venus débiter leurs… »

Le vieillard vint alors l’attraper par le col et le tirer à son niveau. Le maître se retrouva plié en deux, son masque à deux centimètres du visage du petit bonhomme. Il tenta bien de se dégager, mais la poigne de ce dernier le lui interdit.

« Écoutez-moi bien, fiston. J’ignore ce qui s’est passé par ici, mais je sais que quelqu’un a fait joujou avec le temps. Et j’ai de bonnes raisons de penser que c’est vous.

— Pour une fois que j’ai rien fait, se défendit le maître. Vous êtes à côté de la plaque, vieux schnoque ; et en plus de ça, vous refoulez du groin.

— Ne faites pas l’innocent, espèce de jeune clampin. Vous savez de quoi je parle. Ce sont vos expérimentations hasardeuses qui ont amené cette porosité des barrières entre les mondes. Et le résultat, le voilà : des paradoxes au-delà de l’espace et de la matière, où les distorsions de dimensions contraires s’entrechoquent les unes aux autres si fort qu’elles manquent d’éclater la réalité à chaque instant.

« Le Réel, c’est comme un miroir : il reflète ce qui est. Si vous n’aimez pas ce que vous voyez dedans, c’est votre tête qu’il faut changer au lieu de chercher à exploser le miroir en morceaux. Parce que c’est avec ça qu’on va se retrouver si vous continuez vos âneries : une réalité en miettes. Vous pensez pouvoir manier le temps, mais vous n’êtes qu’un ignorant : seuls quelques élus sont habilités à effleurer son cours, et je dis bien effleurer. Vous, vous plongez dedans tête première. Rien de bon ne peut en ressortir. Et c’est pour ça que je suis là : pour sonner la fin de la récréation.

— Vous déconnez à plein tube, le vieux. Je pane pas un mot ce que vous racontez.

— À d’autres, fiston. Z’allez me dire que vous ne cachez pas une machine à voyager dans le temps ou deux, dans ce boxon ?

— Vous avez vraiment les fils qui se touchent, ma parole. Le voyage dans le temps, c’est des théories de scientifique fou ! Ça n’existe pas. »

L’inconnu relâcha sa prise. Le maître recula avec un mouvement de surprise et tira sur son col distendu pour lui faire regagner sa forme.

« Le voyage dans le temps, ça n’existe pas… répéta-t-il. Mais… mais ! »

Sur ces mots, il toucha la poitrine du maître du bout de son bâton. Celui-ci baissa le regard vers le morceau de bois noueux.

« Si c’est des avances, pépé, je vais devoir refuser. Je me préserve pour l’amour de ma vie.

— Mais bouclez-la un instant ! tonna le vieux, son bâton toujours pointé. J’essaie de me concentrer. Voyons… Hum… Ce n’est pas vous, qui avez modifié le passé ? Vous… Vous n’êtes pas Dust ?

— Qu’est-ce que ça change ?

— Je n’ose y croire… Mais qui êtes-vous, alors ? Que s’est-il s’est passé dans cet univers pour que les choses partent à ce point en cacahouète ?

— C’est quoi, une cacahouète ? » intervint Personne.

Le maître fit un geste de la main. Il semblait lassé de toutes ces questions.

« Dis donc, pépé, tu commences à me chauffer avec ton baratin. Je suis pas celui que tu crois. Maintenant, je ne sais pas de quel hospice tu t’es enfui, mais il va falloir que tu y retournes vite fait. »