Plusieurs sas et portes défectueuses plus tard, l’IA déboula dans une salle assombrie. Des néons, plus lumineux que les précédents mais pas follement jouasses non plus, éclairèrent une table d’opération dressée à la verticale. Une vision de cauchemar pour qui a peur du dentiste.

« On y est, mec. Je vais vérifier que le système tourne encore. »

Sur ces mots, l’IA déposa Dust près de l’entrée et s’en fut livrer bataille contre un moniteur antédiluvien. Toujours nu comme au jour de sa naissance, Dust frissona au contact du sol glacé et ramena ses genoux contre sa poitrine non sans mal. Sa jambe gauche réagissait de longues secondes trop tard, son bras gauche était pris de convulsions incontrôlables et son côté droit ne répondait plus. Il cligna des yeux et tâcha de mobiliser ses nanomachines, en vain. Il fronça les sourcils et s’agita, mal à l’aise et peu habitué à sentir sa tête si vide de réponses électromagnétiques : c’était comme perdre l’usage d’un sens si élémentaire qu’il fallait sentir son absence pour découvrir son existence.

« Je vais péter un boulon, pesta l’IA. L’écran tactile reconnaît pas le contact de mes doigts. Mec ! Ils auraient pas pu penser aux gens qui n’ont pas de bras ? »

Absorbé dans la contemplation de la Terre à travers le hublot, Dust ne répondit pas. Cette vision rappelait Vidocq à ses pensées ; il revit son air lourd de reproche et d’il-ne-savait-quoi d’autre. De déception, peut-être ? Dust ferma les yeux et tâcha de chasser ce souvenir, mais une pointe douloureuse vint vriller son coeur.

« Pour l’amour du ciel, maître ! Pourquoi une telle brutalité ? »

« Maître Dust, j’ai de la peine pour vous. Vous n’êtes qu’une bête cruelle et vous ne vous en rendez même pas compte. »

« N’accordez-vous donc d’importance à rien ?… »

Son coeur parut doubler de volume et la chaleur monta à ses joues. Dust serra les dents et s’imagina face à Vidocq : il répéta leur dernière rencontre dans sa tête, puis s’imagina clouer le bec à son serviteur à coup de répartie infaillible.

C’est pas toi qui te tape le sale boulot. C’est pas toi qui bousille ton corps et ton esprit à essayer de sauver le monde. C’est pas toi qui manque de te faire tuer ou torturer ou violer chaque jour par des pillards dégueulasses. Alors colle-toi ta morale au chaud et apporte-moi mes pantoufles, mon vieux ! Oui, voilà ce qu’il aurait dû dire… Voilà ce qu’il aurait dû répondre ! Si seulement il pouvait remonter le temps et changer le cours de la conversation…

Mais il ne le pouvait pas. Lorsqu’il ouvrit les yeux, sa rage bouillait comme une casserole d’eau oubliée sur le feu. Une colère immense contre ce monde si laid et contre ce Vidocq si ingrat. Après tout ce que Dust avait fait pour lui… Il l’avait fabriqué de ses mains, programmé, activé, réparé et maintenu en état de marche toutes ces années, dorloté comme le toutou qu’il aurait rêvé d’avoir… Tout ça pour recevoir des sarcasmes, des piques froides et une leçon de morale à deux roubles ? Plus jamais il n’adresserait la parole à ce sale cabot. Il se chargerait de le formater dès son retour sur Terre et remplacerait son IA par celle d’un chien normal. Qu’est-ce qui lui avait pris, d’ailleurs, d’accorder une telle intelligence à un chien ?

« Mais quelle idée de con ! » lâcha le robot. Dust leva les yeux ; son compagnon mécanique avait tenté d’accéder au terminal à l’aide du clavier, mais l’une des touches s’était cassée sous ses doigts de métal. Sur l’écran, on pouvait lire la dernière entrée :

deploy system on human subjeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee

Dust secoua la tête comme pour en chasser ses souvenirs et tâcha de se concentrer sur l’instant présent. L’instant présent ; sauver le monde ; rien d’autre ne comptait. Oui.

« Besoin d’aide ? proposa-t-il le plus poliment du monde.

— Ah, toi, c’est pas le moment, cracha l’IA. Rends-toi un peu utile et traîne ta carcasse jusqu’à la table, tiens ! »

Son agressivité laissa Dust songeur : c’était la première fois qu’il entendait l’IA s’énerver à ce point. Son agacement s’était surtout manifesté depuis qu’il l’avait incarnée ; fallait-il y voir un signe que les être artificiels aussi sophistiqués qu’elle n’appréciaient tout simplement pas se retrouver avec un corps ?

« Mec, tu lambines ! Tu vas finir par remuer tes miches un jour, oui, ou faut que je vienne te les botter moi-même ?

— J’suis en chemin ! » répondit Dust.

Il rampa au sol tant bien que mal. Ses manipulations terminées, l’IA vint le redresser et l’y attacher. Les accoudoirs et les sangles de cuir mordirent douloureusement ses côtes et son cou.

« J’ai paramétré le système de chirurgie, annonça l’IA. Il lui reste assez de pièces de remplacement, mais sans nanomachines, plus de prothèses légères.

— Ça veut dire qu’il va falloir retourner à ces bonnes vieilles mécas d’avant-guerre ?

— Ça veut dire que tu vas en chier un max parce qu’il va devoir te greffer de nouveaux implants nerveux. Et oui, tu vas retourner aux prothèses métalliques.

— Quelle journée formidable !

— Ouais. On est lundi, ceci dit.

— Ça explique tout. »

La table d’opération bascula brusquement à l’horizontale, et Dust avec. Le plafonnier s’ouvrit sur une dizaine de bras mécaniques : l’un vint lui coller un projecteur halogène en plein visage ; l’autre lui injecta un anesthésiant à la base du cou. Quant au reste, ils s’avancèrent en brandissant un tas d’instruments tout droit sortis de la psyché d’un fou psychopathe. Dust vit leurs silhouettes se découper sur la lumière du projecteur et voulut fermer les yeux, mais deux des bras-robots lui glissèrent des écarteurs de paupières et virent tripoter ses implants cybernétiques.

« Mec, lâcha l’IA quelque part sur sa droite, tu m’en veux pas mais j’ai aucune envie d’assister à cette boucherie. J’attends dehors. Crie quand c’est fini. »

Dust hurla bien avant que ce fut fini.