La scène qui suit donnerait lieu à de virulentes controverses dans la plupart des cercles littéraires, scientifiques… et pas que. Aussi nous contenterons-nous de n’en livrer que la substantifique moëlle, résumable en un extrait :

« Mec, dit l’I.A. T’as vraiment un grain.

— Hé, ho ! Faut parfois savoir donner un peu de sa personne, mon vieux », se défendit Dust.

Peu de temps (mais quels temps…!) après, le sas du couloir s’ouvrit sur un androïde, au corps long, fin et métallique. Une caméra à 360°, sorte de demi-globe oculaire noir aux reflets rouges, lui tenait lieu de tête. Il portait dans ses bras la forme nue et toujours poisseuse de Dust.

Ses pas de métal percutaient sans ménagement sur le sol de tôle rouillée. Celui-ci se hâtait tant et si bien de projeter le son à l’autre bout du couloir qu’on presque aurait cru que quelqu’un avançait dans leur direction. Et au vu de l’ombre du robot projetée par la lumière inconstante de néons fatigués, on l’aurait carrément pensé.

Dust glissait entre les bras de l’I.A. (désormais incarnée), aussi passa-t-il ses bras tremblants autour de ce qui lui servait de cou.

« Mon vieux, c’est pas romantique ? Toi qui me portes dans tes bras, vers une destination inconnue, comme si on était partis pour se marier et vivre heureux. J’ai l’impression que c’est le plus beau jour de ma vie. »

Le robot s’immobilisa. Ses algorithmes avaient depuis bien longtemps l’habitude de traiter avec un type comme Dust, mais ils lui arrivaient encore de buter de temps à autre.

« Mec, avec tout le respect : tu voudrais pas fermer ta gueule pendant deux minutes ?

— Sinon, quoi ? s’enquit Dust, qui ne doutait de rien (et surtout pas de lui-même.)

— Sinon, je te casse la tronche.

— Alors, j’accepte. »

Un silence relatif suivit cet échange poignant, preuve du poids des mots face à la violence. Comme nos estimés lecteurs l’auront sans aucun doute remarqué, on n’aime pas trop la violence, par ici.

Les deux compagnons dépassèrent un nouveau sas ; une double-porte défectueuse se referma derrière eux avec la même hésitation qu’un ivrogne qui déverrouille sa porte dans le noir. Un immense espace s’offrit à eux : le sol suivait la douce inclinaison de la coque du vaisseau ; à l’opposé s’étirait le bouclier extérieur du Señor Papa Robot. À travers, on discernait une Terre à l’atmosphère grêlée de déchets spaciaux, cernée par un vide sidéral hypnotisant. À la faveur d’une gravité artificielle des plus douces, le robot s’élança d’un pas léger le long de la coque. Avancer vers cette pente sans se sentir tomber causait un drôle d’effet. C’était comme se promener sur une minuscule planète dont l’horizon n’était qu’à quelques pas.

« C’est fou ce que le temps passe vite quand on s’amuse », lâcha soudain Dust.

Le robot aurait probablement soupiré s’il avait possédé des poumons. Il baissa le globe oculaire. Son compagnon tenait à la main un chronomètre affichant 02:01:89.

« À propos, c’est pas un peu dangereux de se balader le long de la coque ? »

— Un peu, mon vieux ! Mais ça va nous faire gagner du temps. Fais-moi confiance. »

L’air peu dense propageait bizarrement les sons de leurs voix, comme s’ils parlaient à travers du coton.

« D’accord, reprit le robot. Je ne fais que suivre le trajet que tu m’as envoyé, mais juste pour que tu sois au conrant : à la moindre défaillance, on gagne un aller-simple pour le vacuum.

— T’inquiète. Je contrôle la situation.

— C’est rassurant.

— Et puis, j’ai une longe expérience du vide spatial. Tu te souviens du portail spatio-temporel que j’avais fabriqué ?

— Oui. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Pour tout te dire, pas grand-chose. Il menait droit sur le vacuum, alors je m’en servais comme chiottes portables.

— Mais quelle idée de con.

— C’est exactement ce que je me suis dit quand je me suis fait aspirer dedans. C’était un jour où j’avais abusé de fajitas. Sale histoire, mon vieux. Eh ben ! j’ai bien passé cinq secondes de l’autre côté avant de réussir à rentrer. Cinq secondes entières dans le vacuum, mon vieux ! J’suis surhumain. Un peu comme Superman, en plus beau gosse évidemment, et sauf que je porte pas de slip par-dessus mon futal. Enfin, ça dépend de l’humeur.

— Ouais, reprit le robot. Cinq secondes, c’est large.

— Grave. Et crois-moi : avec tout ce qu’on peut faire en cinq secondes, on aurait largement le temps de bricoler un plan si le bouclier foutait le camp.

— Heureux de savoir que tu t’accordes toujours une marge de sécurité dans tes prises de risques.

— Toujours, affirma Dust. La sécurité, c’est méga important. »

Si nous étions dans une production créative et sérieuse, nous vous inciterions à conserver scrupuleusement cette règle de vie en tête. À bien regarder à gauche et à droite avant de traverser. À vérifier votre stock de préservatifs (et de lubrifiant, aussi, ça peut servir.) À ne jamais boire le contenu hautement suspect d’une bouteille que vous propose un ami en soirée, quand bien même il vous assure que c’est pas si mauvais, t’inquiète, ma gueule, le pire c’est les six premières gorgées mais après ça descend tout seul.

Sauf qu’ici, on est dans Dust Ex Machina, et la sécurité, on lui rote en plein nez. Mais on demande quand même pardon juste après, parce que franchement, ça se fait pas.

« C’est désert, par ici, ronchonna le robot. Comment ça se fait ?

— Bah ! Ça a toujours été plus ou moins vide.

— C’est vrai que t’es bien placé pour le savoir, toi. »

Sa répartie eut le mérite de clouer le bec de Dust. Celui-ci ne parut même pas chercher à répondre, ni à se justifier : il se recroquevilla sur lui-même, le regard vide et les pensées emportées par un vieux et lourd souvenir.

Bien que le robot n’était pas programmé pour cerner la notion de regret, il se permit d’ajouter :

« Je parlais des drones. On n’en a pas vu un seul. C’est Hooper qui s’en occupe, mais il n’était même pas connecté au système quand je l’ai scanné. Qu’est-ce qu’il fabrique ?

— J’en sais rien, répondit Dust d’une petite voix. J’en sais rien.

— Mec. C’est pas normal. Quelque chose tourne pas rond, ici.

— Pas rond, non. Pas rond. »

Son compagnon mécanique renonça à insister et se dirigea droit vers le sas de l’aile médicale, emportant Dust avec lui. Déjà, à travers les baies vitrées, on distinguait les reliefs des salles d’intervention chirurgicale.

Le reflet du soleil éclaira brièvement une forme vague, par-delà le bouclier. Une silhouette incorporelle et indistincte, qui se dirigeait droit sur le Señor Papa Robot.