« Oui, confirma Personne. Je parle. Et je sais aussi faire ça. »

Il démontra à un maître ébahi l’étendue de sa maîtrise des grimaces, acquise dix minutes plus tôt face au miroir.

« Mais… Mais… bafouilla le maître. Ça veut dire qu’on a réussi ?

— Ça m’en a tout l’air, maître, reprit Vidocq.

— Bah, putain ! s’exclama Joe la Chaussette. Depuis le temps qu’on essayait d’implanter la nouvelle IA dans un corps d’androïde ! J’espère que ça en vaudra la peine. »

Le maître eut un mouvement de recul et secoua sa tête de gauche à droite. Ses longs cheveux noirs noués en queue de cheval ballottaient sur ses épaules au rythme de son mouvement. Finalement, il se redressa et lança dans un grand éclat de joie :

« Mon vieux, c’est la meilleure nouvelle de l’année. On a réussi à combiner la meilleure IA que j’ai jamais pondue avec le robot le plus perfectionné qui ait jamais existé. Plus rien ne nous arrêtera, avec cette merveille de notre côté. On est des dieux.

— En toute modestie, maître », approuva humblement Vidocq.

Il laissa le jeune homme observer Personne et lui tourner autour avec le même intérêt que s’il s’était trouvé devant une licorne. Sans crier gare, le maître s’approcha de Personne et entreprit de l’examiner sous diverses coutures. Il alla même jusqu’à tâter de ses mains diverses zones du corps mécanique, comme s’il testait sa réaction. Personne se laissa faire.

« Toutefois, maître, il me semble qu’avant de transformer votre nouveau protégé en machine à tuer, vous devriez lui prodiguer les bases d’une bonne éducation.

— Une bonne éducation ? s’enquit le maître, une main plongée dans la bouche de Personne pour d’obscures raisons. Pourquoi faire ?

— Pour éviter l’hypothèse d’une entité surpuissante et incontrôlable capable de détruire le monde, maître. Le détruire plus qu’il ne l’est déjà, s’entend.

— Le mon’he est ‘hé’hruit ? » s’étonna Personne. Le maître retira sa main. « Merci. Le monde est détruit ?

— Voilà, maître, dit Vidocq. Vous voyez ? Cette créature vient de naître, et il de votre devoir de lui expliquer le monde dans lequel elle vit. »

Le maître se tourna vers Personne, parut réfléchir un moment puis lâcha :

« Il y a eu une guerre nucléaire et tout le monde a perdu, résuma-t-il sobrement.

Paf, fit la patte mécanique que Vidocq écrasait sur son propre front.

— Une guerre, ouais ! renchérit Joe la Chaussette. Avec des gros missiles et des grosses explosions qui font boum, hahaha !

— Une guerre ? s’étrangla Personne.

— Voui. Ah, et il y a eu une série de cataclysmes climatiques.

— Ah ?

— Et pis une invasion de zombies, aussi.

— Une invasion de quoi ?

— C’est pas grave. Ce qui est important de savoir, c’est que le monde est un grand désert envahi de tornades, de mutants dégueulasses et de monstres de toutes sortes. »

Personne inspira fébrilement. Il ignorait quelle était l’étrange sensation qui remontait depuis le fond sa poitrine – et puis, comment pouvait-il seulement ressentir ce type d’émotion alors qu’il n’était qu’une machine ? Mais une chose était sûre : lorsqu’il reprit la parole, sa voix tremblait et sa gorge lui paraissait serrée.

« Mais… et l’humanité ? Où sont les humains ?

— Un peu partout, répondit le maître, songeur. Il existe quelques cités fortifiées, mais l’humanité ne s’est jamais vraiment remise debout.

— Difficile à faire, quand la Terre lui est plus hostile qu’elle ne l’a jamais été… concéda Vidocq.

— Sauf pour ces bâtards du Señor Papa Robot, reprit le maître avec une pointe d’aigreur dans la voix. C’est sûr qu’ils ont la belle vie, eux, avec leurs miches perchées en orbite…

— Le Senõr Papa… quoi ? s’enquit Personne.

— Une station orbitale abritant les derniers représentants de l’ancienne humanité, expliqua Vidocq. Le maître et eux entretiennent une guerre larvée depuis de nombreuses années. Toute cette énergie dépensée dans une relation conflictuelle, alors que les deux camps veulent au final la même chose… grommela-t-il plus bas.

— Hé ho ! s’emporta le maître. On va mettre les choses au clair, mon vieux : pendant que ces baltringues se touchent la nouille dans la stratosphère en attendant que ça se tasse, c’est moi qui répare leurs conneries sur le terrain ! Ils pourraient au moins me filer un coup de main et m’envoyer de la bouffe ou du matériel, mais non. Quinze ans que je suis arrivé sur Terre ; quinze ans que je me démerde tout seul. Et le pire, c’est que les seules fois où ils tentent de me contacter, c’est parce qu’ils en ont après mon cul.

— Le Señor Papa Robot n’a aucune sorte d’intérêt pour votre auguste postérieur, maître. Ils en veulent uniquement à votre héritage génétique.

— Eh ben, ils peuvent se brosser. Je préfère encore partager mon héritage génétique avec Joe la Chaussette.

— Oh, non ! brailla Joe la Chaussette. Pas encore !

— Bonté divine, maître. N’avez-vous donc aucun amour propre ?

— Aucun. Mais j’ai beaucoup d’amour sale. »

Personne avait le regard levé vers les drones. Ceux-ci poursuivaient leur vie comme si de rien n’était. Il réalisa soudain qu’il était bien heureux d’être plus qu’un drone : passer son temps à transporter des objets d’un point A vers un point B ou faire le ménage n’était pas une vie. Appartenait-il seulement à ceux que l’on considérait comme vivants, par ailleurs ? Non, répondit son instinct. S’il lui semblait bien avoir une conscience et des sentiments, Personne ne se percevait pas non plus au même niveau que les êtres de chair.

« Le Senõr Papa Robot ? Qu’est-ce que c’est que ce nom ? s’enquit-il alors.

— J’en sais rien, admit le maître. Ça reste le nom le plus naze du monde pour le plus naze des vaisseaux.

— Pourquoi en veulent-ils à vos gènes ? »

Cette question décrocha chez le maître un tremblement de dégoût. Il se détourna vers Joe la Chaussette ; ce dernier lui adressa un geste obscène avec ses petits bras.

Ce fut finalement Vidocq qui répondit :

« L’histoire est longue, mais voici la version courte. Le maître est un des Espoirs, une catégorie d’humains créés à force d’eugénisme et de manipulations génétiques à bord du Señor Papa Robot. Les Espoirs devaient être le modèle de référence sur lequel la nouvelle humanité s’alignerait : élevés au summum du potentiel humain, tant par leur constitution optimisée que leur entraînement draconien.

« Mais il y a des années, les événements ont conduit le maître à fuir le Señor Papa Robot pour la Terre. Depuis lors, l’équipage n’a de cesse de tenter de le ramener à bord de la station orbitale. Ce qui ne va pas sans poser quelques questions…

— Bah ! s’esclaffa le maître, je suis juste le plus grand génie de tous les temps et ils ne pouvaient pas se passer de mon cerveau, voilà pourquoi. Et je suis beaucoup trop sexy, aussi. Je suis sûrement tombé dans une marmite de sperme quand j’étais petit.

— Non, je pense que leur intérêt pour vous a plutôt trait aux circonstances exceptionnelles de votre création, maître…

— C’est le moment où tu la boucles, mon vieux Vidocq, lança courtoisement le maître. Le petit nouveau n’a pas forcément envie d’entendre tes salades.

— Mais si, contra Personne. J’ai envie.

— T’es encore qu’un enfant ; tu sais pas ce dont t’as vraiment envie ! D’ailleurs, on a oublié le plus important. Il te faut un nom.

— J’en ai un. Je m’appelle Personne.

— Personne ?

— Personne. »

Le corps du maître s’agita d’un soubresaut nerveux comme si quelqu’un était venu le chatouiller.

« Tu es au courant qu’avec un nom pareil, tu t’engages à subir tout un tas de jeux de mots ignobles ?

— Je n’en blâme Personne », dit Personne.

Le sourire du masque parut soudain s’étirer en largeur.

« Toi, je t’aime déjà », répondit le maître.