Le passé de Dust affluait. Un torrent de données brutes, condensé de toutes les sensations et les sentiments enregistrés par son corps sous forme de signaux électriques, signaux directement réécrits dans la mémoire du maître. Son vécu, ses pensées, ses espoirs et ses déceptions, convertis langage binaire et retranscrits vers leur forme la plus brute par les logiciels de son cerveau hybride.

Le maître ignorait d’où pouvait bien venir ce clone et il peinait à comprendre comment il pouvait être plus âgé que Dust aurait dû l’être, à cette époque. Mais il voyait son passé.

Il vit Dust traverser une enfance pitoyable à bord du Señor Papa Robot, entre les exigences des instructeurs, le poids des Espoirs et le rejet des autres enfants. Il le vit s’enfuir, tout comme l’avait fait le maître, à bord d’une capsule de sauvetage, et gagner la Terre. Rejoindre la base terrestre la plus proche et s’y infiltrer pour y dérober des ressources. S’implanter et accumuler technologie, connaissance et se plonger dans les archives. Découvrir le passé de la Terre, tel que jamais les instructeurs de la station ne l’auraient enseigné. Comparer l’état du monde avant la guerre et celui dans lequel ils l’avaient laissé. Entretenir une haine sourde contre le reste de l’humanité. Construire Vidocq de ses mains. Multiplier ses tentatives de sauvetage de la Terre. Échouer. Mettre la main sur une technologie autorisant le voyage dans le temps et tenter de retourner dans le passé afin d’empêcher la Fin du Monde. Échouer encore.

« C’est pour ça qu’il y a deux Dust, marmonna le maître entre ses dents. Celui-là voyageait dans le passé… Moi qui pensais que c’était impossible à cause des paradoxes. Et il viendrait donc du futur ?

— Il devrait, mec… dit l’IA. Sauf que ça n’a pas de sens. »

Évidemment que ça n’avait pas de sens. Si un Dust adulte venait du futur, soit de l’époque actuelle, alors le maître l’aurait rencontré. Il en aurait au moins entendu parler. Quelque chose clochait. Une donnée capitale lui échappait, mais il n’était pas encore en mesure de savoir laquelle.

Derrière tous ces mystères, une théorie se dessinait toutefois. Si le voyage dans le temps existait bel et bien et que Dust avait pu gérer les paradoxes, c’est qu’il y avait un moyen de modifier le cours du temps. De réécrire l’histoire. De changer le monde.

Une douleur fusa à travers le crâne du maître. Ça ne présageait rien de bon. Mais il devait comprendre ce que ce Dust-là fabriquait ici. Il devait insister.

Autour de lui, la Simulation perdait de sa stabilité. Les murs s’effondraient et le sol tressaillait. Le maître ne s’en préoccupa guère, jusqu’à ce que Vidocq l’avertît :

« Maître, il semble que l’abus du transfert de mémoire provoque une surchauffe du système. Nous vous conseillons de l’interrompre sur-le-champ.

— Il dit vrai, mec. Les processeurs tournent à plein régime. La magisthène va les faire fondre si tu continues comme ça. Tu devrais les laisser refroidir.

— Encore un poil, répondit le maître. J’y suis presque. Je vois… »

Une odeur de brûlé envahit l’air. Le ronronnement du Simulateur avait gagné l’intensité d’un grondement. Les projections holographiques n’avaient plus aucune constance : des silhouettes de toutes formes se promenaient au milieu de décors innommables, mélange affolé de multiples environnements fondus les uns dans les autres.

« Maître ! Arrêtez immédiatement, vous mettez votre santé en danger.

— Mec, faut l’écouter. T’es pas censé utiliser le transfert aussi longtemps ; ça pourrait bousiller ta propre mémoire.

— Laissez-moi encore un moment, rétorqua le maître. Encore un peu. Je le vois presque… Je le vois ! »

À cet instant, le générateur électrique disjoncta et le Simulateur s’éteignit. À l’extérieur de la cage, les lumières du laboratoire moururent en même temps. Vidocq revenait au pas de course ; une première, pour lui qui ne dépassait jamais les cinq kilomètres par heure.

Le silence était déjà retombé dans le laboratoire lorsqu’il s’approcha de l’entrée. Sa vision infrarouge lui permit de percer les ténèbres sans mal et de glisser un regard à l’intérieur. Le baudrier vide se dessina dans la pénombre.

« Maître ?… Où êtes-vous ?

— Il est parti. D’après les caméras, il a filé vers l’entrée du QG.

— Mais quelle mouche l’a piqué ? »

L’IA ne répondit pas. Ce qui, d’expérience, était rarement bon signe.

Vidocq franchit les couloirs du QG et trouva la lourde porte grande ouverte. Le soleil du matin se déversait par l’entrebâillement. Il s’y avança à petits pas et atteignit finalement l’extérieur.

La porte du QG donnait sur une vallée de sable et de roche. En contrebas, une rivière morte traçait son sillon asséché entre les carcasses de créatures mutantes et de véhicules détruits. Au loin, les camps de survivants désertés, brûlés ou mis à sac marquaient les vallons comme des tâches d’ombres sur une toile claire. Vidocq peina à suivre la trace du maître : ses empruntes dans le sable demeuraient bien visibles, mais la morphologie du chien mécanique ne l’avantageait guère en milieu sauvage.

Il le trouva perché sur une éminence rocheuse. Il surplombait la vallée, immobile comme un gardien muet.

« Maître, est-ce que tout va pour le mieux ? Vous êtes parti si précipitamment…

— Arrête de t’inquiéter, mon vieux. Je vais finir par croire que tu t’attaches. »

Vidocq hésita sur l’attitude à adopter.

« Nous serons honnêtes avec vous, maître. Votre attitude nous cause du souci.

— Oh. Tu penses que je me suis grillé le cerveau pour de bon ?

— Entre autres, admit Vidocq.

— Eh ben, t’as pas tord, mon vieux, gloussa le maître. Tu me diras, c’est les risques du métier. Se faire frire le cerveau, se faire exploser par une bombe… Se faire effacer du temps par un trou de balle interdimensionnel, aussi.

— Plaît-il, maître ? »

Le maître se retourna. À ce simple mouvement, son serviteur décela un changement subit. Sa gestuelle n’était plus la même. Et son regard aussi, était différent.

« Maître ?… Depuis quand votre œil souffre-t-il de strabisme ? »

Le maître lui sourit, mais conserva le silence un instant.

« C’est dingue, quand même. Sans ce clone de cet… cette époque alternative, j’aurais juste été effacé du temps. Il a fallu qu’il conçoive une machine capable de reproduire n’importe quel moment qui se soit jamais écoulé, et qu’il ait l’idée de pomper mes souvenirs. Ça s’est joué à peu, hein ?

— Nous ne sommes pas sûrs de bien vous comprendre, maître. »

Le nez en l’air, le maître poursuivait :

« Et dans cette époque, l’équipage du Señor Papa Robot est toujours en vie, c’est bien ça ? Hum… On dirait que beaucoup des souvenirs de mon clone ont été effacés par les miens, mais du peu que je me rappelle, il a été un poil moins bourrin que moi au moment de quitter la station. Bah. Tant mieux pour ces glandus. » Son regard retomba sur Vidocq. « Y a quoi d’autre, qui a changé dans cette époque ? Où est Hooper ? »

Le robot zoomorphe inclina sa tête sur le côté.

« Maître, nous ne comprenons strictement pas un mot de ce que vous racontez. Qui est Hooper, pour commencer ?

— Hooper n’est jamais venu sur Terre ? s’étonna le maître. Oh. Les choses sont plus différentes que je le pensais. »

Il jeta un dernier regard à la vallée. Puis un immense sourire étira ses lèvres. Un sourire que son serviteur ne lui connaissait pas.

« Allez, viens, mon vieux. On a des comptes à régler. Et pour commencer, on va s’occuper des miches de Loop.

— Des miches de qui, maître ?

— Je te raconterai tout, promis. Mais avant, rends-moi service : appele-moi Dust, OK ? »

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DUST EX MACHINA #4
SEXXY FLUFFY CHUBBY PIGGY

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