S’ensuivit un échange des plus édifiants : d’un côté, Vidocq détailla en quoi cette idée était mauvaise. Pour sa part, le maître répondit qu’il s’en foutait. Et puisque la décision finale lui revenait, l’IA n’eut d’autre choix qu’obéir.

Le décor vacilla de nouveau ; les murs bougèrent, les installations se firent plus grossières tandis que les passagers fantômes disparaissaient. La luminosité changea également : d’un blanc légèrement jaune et doux à l’oeil, elle bascula vers un bleu marine au bord de la pénombre.

Le maître jeta un regard circulaire. Il se trouvait désormais dans une remise encombrée d’un vrac d’appareils cassés. La rumeur des discussions et les explications des guides avaient laissé place à un bruissement lointain, mélange entre l’activité de l’équipage et des machines. Manifestement, le QG des Espoirs n’était lui-même qu’un projet, quinze années auparavant.

« On y est ?

— On y est.

— Alors stop. »

Le bourdonnement de la station s’effaça derrière un silence de glace. Le temps était figé, et avec lui toutes les entités en mouvement. À cet instant de la Simulation alimentée par la magisthène, la vie n’avançait plus. Autrement dit, où la vie n’existait plus.

Seule la voix du maître vint troubler le silence :

« Où se trouve Dust ?

— Qu’est-ce qu’on cherche ? Une reproduction qui porte exactement la même signature génétique que la tienne ? demanda l’IA.

— Ouais.

— Trouvé.

— Nickel. Emmène-moi là-bas.

— Avant ça, j’ai une mauvaise nouvelle. Ou une mauvaise, tout dépend de comment on la prend.

— Quand c’est pas une mauvaise nouvelle, c’est que c’est une bonne nouvelle, précisa le maître. Accouche.

— Y a pas une personne avec ton empreinte génétique. Y en a deux. »

Si le temps n’avait pas été figé, on aurait pu entendre un papillon voler. Interloqué, le maître posa ses mains sur ses hanches.

« Deux… ? C’pas possib’.

— C’possib’, insista l’IA. Je te dis que je les vois. »

Vidocq renchérit :

« Elle a raison, maître : nous détectons aussi deux signatures strictement identiques à la vôtre.

— Ouais, mec, même qu’elles pointent sur deux types canés tous les deux. »

Le maître se gratta le crâne ; une habitude récurrente depuis que la pousse de ses cheveux le démangeait.

« Wut ? conclut-il.

— Peut-être que nos informations sur le mode de fonctionnement des Espoirs sont incomplètes, suggéra Vidocq. Il se pourrait que le SPR créé plusieurs individus issus d’une même souche au lieu d’un seul.

— C’est la seule explication », concéda l’IA.

Le maître desserra les sangles du baudrier. L’incertitude oppressait sa poitrine comme un étau, et son attirail lui parut vite inconfortable.

« Y a qu’un moyen d’en être sûr, les gars. Faut s’y rendre. »

L’IA comprit l’ordre : à nouveau, les projections holographiques du Simulateur s’affolèrent comme si la gravité avait gagné la force de faire tomber les murs. Derrière eux se dessina une salle en demi-sphère. Une salle dont le maître se souvenait bien.

Le long des murs incurvés, il reconnut les hublots et panneaux de commande des capsules de sauvetage. Le dernier lieu du Señor Papa Robot vu de ses yeux. Tout était tel qu’il l’avait connu, et il dut se répéter que cet endroit était l’oeuvre d’une Simulation pour ne pas se croire en plein souvenir.

« Mec, on arrive trop tard, l’informa l’IA. Je connaissais pas l’heure exacte, j’ai fait à la louche. »

En effet, le regard du maître rencontra une masse sombre étirée au sol. Une flaque noire la cernait en entier. Il sentit ses poumons se remplir d’air, pourtant il n’avait pas voulu inspirer.

« Ils l’ont buté. J’avais raison, bordel. C’est bien Dust.

— Ou plutôt ce qu’il en reste, ajouta l’IA. Le pauvre gamin n’a même plus de tête. Je sais pas qui a fait ça, mais il devait être sur les nerfs.

— Si celui-là est Dust, alors qui est l’autre ? » questionna Vidocq.

L’attention du maître passa sur ce deuxième corps. Engoncé dans une épaisse combinaison blanche, il semblait pourvu de blessures moins terribles, même si le bas de son dos portait de profondes lacérations à travers lesquelles le sang s’était déversé.

Le maître le contourna sans oser s’approcher. Il avait beau savoir que l’inconnu était mort, que le temps était techniquement sur pause et que de toute manière, ceci n’était pas réel. Mais il expérimentait à présent la peur, humaine et profonde, celle que sa carnation synthétique ne lui avait jamais fait vivre.

Il prit une courte inspiration et fit un pas vers le corps. L’inconnu ne portait pas de casque ; aussi, son visage du mort se révéla dans le bleu sombre de la salle. Un visage blafard et pourtant reconnaissable.

« Il a la même tronche que moi, murmura le maître, à bout de souffle. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que t’es bon pour dix ans de thérapie, mec. »

L’IA pensait que sa remarque allègerait l’ambiance, mais le maître ne semblait pas d’humeur.

« Qui c’est, ce type ? Ce serait lui, Dust ?

— Affirmatif, maître. Les parties organiques de vos deux corps sont tout à fait identiques. Nous disons bien organiques, car des substituts synthétiques remplacent certains de ses membres.

— Mais alors, qu’est-ce que c’est que ces fringues ? C’est trop sophistiqué pour une combi spatiale.

— Étrange technologie, en effet, maître. Ça ne ressemble en rien à ce qu’utilise l’équipage du Señor Papa Robot.

— Regardez ces blessures, on dirait des traces de griffe, renchérit l’IA. Il n’y a pas de lion à bord de la station, non ? »

Le maître se recula. Il y avait quelque chose de terrifiant à découvrir une exacte réplique de lui-même, étendue par terre, tué par… il ne savait trop quoi. L’angoisse serrait sa gorge et vrillait ses boyaux comme une mauvaise liqueur. Et elle ne fit que grandir alors que son regard passait d’un corps à l’autre.

Pourtant, une autre part de lui-même hurlait sa curiosité. Si quelque chose n’avait pas changé depuis son ‘upgrade’, c’était bien l’attrait du maître pour l’étrange et l’imprévu. Cette situation regroupait les deux. Deux fois plus de raisons de fourrer son nez plus loin que nécessaire.

« Mec. Est-ce que le Simulateur peut reproduire la mémoire de projections décédées ?

— En théorie, oui, répondit l’IA. Pourquoi ? »

Il ne prit pas la peine de répondre. Vidocq commençait à peine à élever la voix que, déjà, la main du maître s’était posée sur le corps du mystérieux double.