Il n’y avait rien d’autre.

Ou plutôt, presque rien. Un simple paragraphe lapidaire.

« Décédé. En dépit de son héritage génétique hors du commun, sa trop faible constitution ne lui aura pas permis de surmonter le difficile entraînement des Espoir. Cette section est dédiée à sa mémoire. »

Le maître se tourna vers un groupe de visiteurs. Yeux ronds et bouche close, ils écoutaient les explications d’un guide sur les conditions de vie des Espoirs. Il s’approcha de lui et lui effleura l’épaule. La Simulation autour de lui s’évanouit et les souvenirs coulèrent dans son esprit.

Né et élevé à bord du Señor, évidemment. Une enfance plutôt heureuse et indolente. Réformé au service militaire et trop pareusseux pour se hisser au-dessus de la basse sphère, décidé à orienter sa carrière vers un poste planqué. Le boulot de guide était un peu trop exigeant à son goût, mais il comptait le quitter d’ici peu pour une place de standardiste. Son ambition dévorante : que le téléphone reste silencieux.

Pour le reste, ses connaissances sur les Espoirs s’élevaient au strict minimum. Il n’était lui-même guère convaincu de l’authenticité des histoires dont ils abreuvait les visiteurs. Les jours de trou de mémoire, il lui arrivait même d’en improviser. Au point de confondre parfois la réalité avec ses fictions.

Sans surprise, rien sur Dust. Une perte de temps et un imbécile de plus. Le maître sentit tout à coup la frustration percer sous son crâne. Il posa une main agacée sur son front.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai l’impression que ma caboche va exploser.

— La colère, maître. Vos sens ne sont pas les seules dimensions de la perceptions humaine qui vous étaient voilées. Vos émotions seront également plus fortes.

— Tout dans les hormones, mec, confirma l’IA. Un truc que t’avais pas avant. D’ailleurs, fais gaffe de pas te laisser mener par le bout du nez. Quand un humain écoute trop ses émotions, ça peut vite partir en couille. »

Le maître s’agita. Les visiteurs hologramiques se pressaient autour d’écrans et de tableaux. Il n’avait que faire de ces gens-là. Il n’avait aucune envie de demeurer plus longtemps parmi eux.

Son regard retomba sur le nom de Dustin. Le sang monta à ses tempes : il n’avait jamais rencontré ce type, pourtant, sa vie passée à bord du SPR s’était déroulée dans son ombre. Quotidiennement, les instructeurs lui avaient répété qu’envers et contre tout, il était bel et bien Dust ; qu’il devait s’en montrer digne ; qu’ils étaient heureux pour lui ; que certains tueraient pour être à sa place ; qu’il devait montrer sa gratitude pour cette chance incroyable. Il se rappelait aussi de l’hostilité des autres Espoirs. De la peur dans leur regard et de la méfiance dans leurs gestes.

Il s’était si souvent questionné sur les circonstances de la disparition de son prédécesseur ; et bien sûr, nul n’avait jamais su lui répondre. Mort de graves blessures dans de mystérieuses conditions, lui avait-on dit. Impossible de le sauver. Ce qui contredisait formellement le contenu du panneau.

Mon cul, pensait-il alors. Comme si toutes les caméras de surveillance à bord du SPR n’avaient pas permis d’éclaircir ce mystère. Le maître avait étudié l’organisation de la station en long et en large : une surveillance stricte s’appliquait au moindre mètre carré. Le personnel à bord connaissait la véritable fin de Dust ; ils avaient simplement décidé de couvrir les faits, voilà tout. Et pour qu’un tel secret voile la vérité, c’était que quelqu’un l’avait buté. Ça, et rien d’autre. Mais venait alors une autre question : qui avait bien pu en vouloir à Dust au point de le tuer ?

Il n’était qu’un marmot, à l’époque. Probablement inoffensif, mais déjà assez incongru pour se faire remarquer. En effet, si le maître ne croyait qu’à moitié que son propre caractère était calqué sur celui de Dust, dans le cas où c’était bien vrai, le gamin aurait sans doute été un paria parmi les siens. Les premières années de sa vie avaient suffi au maître à comprendre que sa caboche ne tournait pas dans le même sens que les autres. Le simple fait qu’aucun de ses pairs ne lui ait jamais adressé la parole en disait long. Et un mouton noir au milieu de l’élite de l’humanité n’aurait jamais fait long feu ; raison pour laquelle le maître avait un jour volé une des capsules d’évacuation et tiré sa route vers la Terre.

Les visiteurs quittaient peu à peu la salle. Le maître se retrouva bientôt seul parmi les panneaux et les objets exposés. Dans la pénombre de la Simulation, ses paupières se plissèrent.

Les autres Espoirs étaient les meurtriers de Dust, de ça il était certain. Les motifs ne manquaient pas. Jalousie, mépris ou pure gratuité – les rangs de la race humaine débordaient de salopards. Emportés par l’effet de meute, même des mômes pouvaient tabasser quelqu’un à mort. Surtout quand on leur bourrait le crâne avec des idées de grandeur et de perfection génétique depuis leur naissance. Il leur suffisait de s’en prendre au marginal du groupe, et le reste de l’équipage serait prêt à fermer les yeux.

Dust n’était rien qu’une ombre du passé. Mais l’idée que ce gamin ait perdu la vie aux mains d’une bande d’imbéciles ronflants, avec l’approbation tacite du reste de la station, le mettait hors de lui. Sans doute que le lien qui les unissait était moins ténu qu’il ne le pensait. Ou peut-être que ressentir des émotions plus vives et intenses que jamais pouvait le mettre de travers pour un rien.

Mais peu importe.

La gorge du maître se resserra. Ses joues étaient brûlantes et sa tête douloureuse. Il avait toujours haï l’humanité pour le traitement réservé à la planète, mais à cet instant, c’était bien les Espoirs que sa colère visait. Une colère que seule la frustration venait gâcher : s’il était confiant en son hypothèse, il n’avait en revanche aucune preuve pour l’éttayer.

« Maître, votre rythme cardiaque vient soudainement d’exploser, fit remarquer Vidocq. Que vous arrive-t-il ?

— Il rumine, comprit l’IA. Mec, te laisse pas bouffer par des idées noires. Tout ça, c’est du passé. Au sens propre du terme. »

Le maître allait répondre, quand la remarque de l’IA prit soudain un tout autre sens dans sa tête. Ce fut comme si la source de ses mauvaises pensées se mettait à déverser une eau de roche.

Du passé.

Les Espoirs étaient toujours en vie à son époque. Mais ici, grâce à la Simulation, le maître pouvait tout voir. Trouver des preuves. Confirmer ses soupçons.

Et puis aussi, revenir dans le présent et flanquer une branlée monumentale aux véritables coupables.

« Mec, renvoie-moi au même endroit, le 17/4 389, ordonna-t-il à l’IA. Au moment précis où Dust est mort. »