« … c’est cette année que le projet DÉLUGE aboutit à l’incroyable structure que l’on connaît aujourd’hui. Douze mille résidents permanents. Deux mille agents à bord. Cinq-cents drones polyvalents. Huit pôles d’activité. Un réacteur nucléaire. Un service de maintenance et d’amélioration en œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Un système d’alimentation en vivres, en énergie et en matériel piloté par une IA autonome – celle-là même qui donna son nom à la station toute entière.

« Mais plus qu’un refuge pour notre civilisation ; le Señor Papa Robot est aussi le nid du futur. Là où émerge, jour après jour, la Nouvelle Humanité. Conçus in vitro à partir de cellules souches sélectionnées et améliorées pour porter les meilleures qualités du genre humain, les Espoirs sont le cadeau du Señor à la Terre. Notre ultime chance de racheter les horreurs commises par le passé et de reconquérir notre planète natale.

« Depuis la cinquième génération d’Espoir, chaque enfant est désormais immunisé à la quasi-totalité des formes de radioactivité. Là où un humain ordinaire verrait ses chances de développer un cancer bondir à cent pour cent pour une seule journée passée à la surface de la Terre, les Espoirs sont quant à eux capables d’y survivre sans mal. De manière générale, leur organisme résiste aux terribles conditions que la Terre connaît depuis l’âge des Grandes Frappes. Quant aux maladies et autres virus, leur système immunitaire y fait face dès le plus jeune âge sans même besoin d’un vaccin.

« Leur caractère extraordinaire ne s’arrête toutefois pas à leur résilience : leur intellect et leurs aptitudes physiques les hissent à l’apothéose du potentiel humain. Le saviez-vous ? Sur les treize Espoirs de sixième génération, douze d’entre eux pulvérisent les plus hauts records de quotient intellectuel jamais enregistrés. Le saviez-vous ? Un Espoir est si tolérant à la douleur que toute forme de torture physique n’aura jamais aucun effet sur lui. Le saviez-vous ? Un Espoir est capable de réciter par coeur, le contenu d’un livre entier, qu’il l’ait lu hier ou il y a dix ans. Le saviez-vous ? Un Espoir a une espérance de vie moyenne de cent-quatorze ans.

« Vous l’aurez compris : les Espoirs ne sont pas que des humains améliorés : ils sont la prochaine étape de l’évolution humaine, le descendant logique et naturel de l’homo sapiens. Ils sont nos enfants dans tous les sens du terme : ils portent nos gènes, notre héritage, notre culture, nos valeurs aux générations futures.

« Nos fondateurs avaient déjà cette vision-là en tête le jour de l’activation du Señor. Quitter la Terre en exil. Méditer sur notre passé. Apprendre de nos erreurs. Revenir forts de cette expérience. Grâce aux Espoirs, nos efforts s’apprêtent à payer. Nos Espoirs sont désormais prêts à porter notre flambeau sur Terre et rebâtir notre société. Une société toujours plus juste, plus égalitaire et plus libre.

« Je suis Annette Lydyon et je dirige le projet Espoirs. Avec vous, nous construisons l’avenir. »

La séquence enregistrée s’interrompit avant de boucler. Sa conclusion laissa le maître médusé, les mains dans les poches. Un à un, les visiteurs se levèrent et quittèrent la salle de projection. Leurs corps immatériels traversaient le maître sans le remarquer.

« C’était émouvant, finit par lâcher l’IA. J’ai failli chialer. »

Le maître ricana. Il fallait dire que l’IA avait le don d’appliquer les bons mots aux bonnes situations.

« Heureusement que cette meuf est morte depuis longtemps, murmura le maître. Je l’aurais disséquée comme une souris, pour comprendre ce qui cloche dans sa caboche.

— Veuillez montrer plus de respect, maître, soupira Vidocq. En tant qu’instigatrice des Espoirs, elle est votre mère spirituelle.

— Eh ben. Nique ta mère, maman. »

Le maître quitta l’espace feutré pour revenir au parcours de l’exposition. Une section entière du QG était dédiée aux visites touristiques : on y visitait des reproductions de salles de classe, on y regardait des reportages sur les conditions de vie et l’entraînement des Espoirs, on y lisait des documents détaillant les origines et la conception du projet.

Le maître s’immobilisa parmi les visiteurs. Certains se prenaient en photo devant les portraits d’Espoirs, d’autres avaient le nez collé à des panneaux noircis d’autosatisfaction teintée de dithyrambisme.

« J’aurais jamais pensé que les Espoirs généraient un barouf tel qu’on leur ouvrirait un musée, admit le maître. J’ignorais seulement qu’il y avait des musées, à bord. D’ailleurs, je me doutais même pas qu’il y aurait des gens pour les visiter.

— Cela ne fait que quelques années que l’autosuffisance du Señor Papa Robot tient la majorité de ses passagers éloignée de fonctions à responsabilités, répondit Vidocq. La plupart n’occupent aujourd’hui que des postes de manutention ou dans les institutions sociales de la station. Ouvrir des centres d’éducation permet à la direction d’endiguer l’oisiveté générale.

— Parce que pour toi, cette maison des bouffons est un centre d’éducation ?

— Employez vos noms d’oiseau avec prudence, maître. Vous étiez vous-même, après tout, un Espoir.

— J’étais, mon pote. Et j’ai beau avoir qu’une vague idée de ce que je suis aujourd’hui, une chose est sûre : je fais plus partie des leurs. »

Le sens de la visite le conduisit à la galerie des hommages. Ici s’alignaient des tableaux descriptifs de chaque Espoir de sixième et dernière génération : leur apparence, leur caractère, leur comportement, leurs exploits, leurs habitudes, leurs goûts, leurs peurs ; le tout accompagné de photographies et de vidéos passées en boucle. Toutes ces jeunes personnes, de dix à seize ans, exposées sur la voie publique morceau par morceau.

Le maître passa devant les tableaux à grands pas, mais la vue d’un nom en particulier le figea sur place. Ses pieds s’immobilisèrent, comme si ses semelles avaient fusionné avec le sol. Il détourna le regard, mais c’était trop tard : le nom était gravé dans sa rétine jusqu’à son esprit.

Dustin.