Aussitôt dit, aussitôt contesté par Vidocq :

« En voilà, une mauvaise idée, maître. L’utilisation du Simulateur reste, selon nos dernières estimations, limitée à un cadre spatio-temporel restreint. Qui sait quels dysfonctionnements surviendraient, si nous venions à surcharger sa capacité ?

— Mais de quoi tu me causes encore ? soupira le maître. On possède un ordinateur surpuissant capable de calculer la masse de l’univers d’un côté. De l’autre, on a une pierre magique qui peut littéralement lire de quoi l’espace est fait en tout instant. Je vois pas le problème.

— Justement, vous ne voyez pas le problème. Un tel pouvoir est trop grand pour vos mains seules, maître. Vous nous avez créé pour vous seconder et vous assister – et ce seul dernier point constitue un travail à temps plein. En tant que conseiller, nous vous devons de vous protéger de vous-même. Aussi drôle que l’idée paraisse, nous n’aimerions pas vous voir frire vivant à l’intérieur de votre création.

— Des simulations pour tester les capacités de la machine, l’IA en a conduit des plâtrées. Pas vrai, mec ?

— Vrai, dit l’IA.

— Voilà ! On a rien à craindre. On s’inquiétera le jour où un mastard violet avec un gant magique débarquera de nulle part pour me péter la gueule et me piquer ma pierre.

— Plaît-il, maître ?

— Juste une référence que tu peux pas comprendre. C’est dans un très vieux film.

— Un film, maître ?

— Moi, je l’ai vu, fit l’IA. Ça se terminait pas très bien.

— Ouais, mais t’as vu la suite ?

— Quelle suite ?

— Quoiqu’il en soit, reprit Vidocq, nous ne pouvons courir ce risque avant d’avoir mené des tests plus poussés. Il en va tant de votre intégrité que de la stabilité du projet.

— Mon intégrité, elle te souffle dans le museau, mon pote.

— Bonté divine, maître.

— Mec ! s’écria le maître. Envoie-moi au Señorrr Papa Rrrobot.

— Je suis pas chaud, répondit l’IA.

— C’est un ordre.

— Ah. Si c’est un ordre, alors c’est différent. »

Les projecteurs s’affolèrent, les couleurs et les images défilèrent ; de longs instants durant, ce fut comme si le maître tombait à travers un album photo. Puis le décor se posa d’un bloc, figé dans la représentation d’un vaste hangar. Des rangées de pistes parfaitement désertes s’étiraient le long d’une vaste structure métallique, plate et froide. Le maître leva les yeux et manqua de perdre l’équilibre : au plafond se dessinait un immense dôme transparent, à travers lequel la lune se découpait, pareille à une crêpe géante en nuances de gris.

« Woh ! On y est déjà ?

— On y est déjà, dit l’IA.

— Et tout s’est bien passé ?

— Tout s’est bien passé. »

Le maître planta ses mains sur ses hanches et balaya la piste d’atterrissage d’un regard dédaigneux.

« Tu vois, Vidocq ? Non seulement on a passé plus de temps à débattre que le Simulateur a mis à reproduire le SPR, mais en plus, ces glandus n’ont plus aucun vaisseau. Exactement comme tout que ce que j’avais dit.

— Nous vous félicitons pour votre acuité, maître », répondit Vidocq. Son ton oscillait entre irone et désobligeance, mais le maître sut s’en contenter.

Sans se faire prier, il se hâta à l’intérieur de la station. À nouveau, bien qu’il sentait le tapis roulant sous ses pieds et le harnais à ses hanches, la reproduction du déplacement dans l’espace par le Simulateur manqua de le faire douter de sa présence à bord du SPR.

Il franchit les quais à grands pas, jusqu’à l’entrée. Les deux immenses battants verrouillés ne l’arrêtèrent pas, puisque le maître se contenta de passer à travers sans ralentir. De l’autre côté, un vaste couloir s’étirait jusqu’à ce que son tournant le mette hors de vue. À gauche, une réception peuplée d’agents de maintenance en train de se tourner les pouces et d’échanger des potins. À droite, un salon où se prélassaient plusieurs officiers débraillés. Dans les deux cas, tous portaient l’uniforme règlementaire du Señor Papa Robot (un costume noir, où les lettres SPR se détachaient en orange, sur la poitrine, les épaules et le dos), mais le maître remarqua que tous ne le portaient pas avec une extrême rigueur ; plusieurs d’entre eux étaient débraillés, la veste ouverte, voire se contentaient d’enfiler la veste par-dessus leurs vêtements civils.

« On y est, murmura-t-il, en proie à l’excitation. Tout ça sans que ces mariolles ne se doutent de quoi que ce soit – parce qu’en réalité, je suis bien peinard dans ma propre base. C’est qui, le plus fort ?

— Batman, répondit l’IA.

— Qui ça ?

— … t’es sérieux, mec ? »

Le maître allait répondre, quand un des agents lui passa devant. Il tendit alors la main et effleura la copie. Bien que le bout de ses doigts aurait dû passer à travers la reproduction, la représentation réagit comme à un électrochoc. L’espace d’un instant, elle se figea dans l’espace et demeura immobile, pareille à une statue de cire. Puis, au bout d’un moment, elle reprit son chemin comme si de rien n’était.

« Hm. Maître ? » s’enquit Vidocq.

Le maître ne lui répondit pas. Lui aussi, s’était figé, et fixait désormais le mur d’en face d’un regard vitreux.

« Maître ? Qu’est-ce que c’était que ça ?

— T’inquiète, répondit l’IA. C’est normal.

C’est normal, que le maître puisse interagir avec la Simulation ? Première nouvelle. »

Tout à coup, le maître quitta sa léthargie. Il poussa une exclamation et manqua de perdre l’équilibre.

« Waoooo ! C’est tout ? s’écria-t-il. Quinze ans que je suis parti, et il ne s’est rien passé ici à part une vague tentative d’agrandir la station ? Ces mecs sont vraiment des champions du touchage de teub.

— Maître, quand vous aurez fini de délirer, peut-être pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe ? »

Le maître s’élança à travers le couloir sans lui prêter attention.

« C’est quand même dingue… marmonna-t-il entre ses dents. Ils auraient pu essayer de rendre la planète habitable à nouveau, ou tenter de dégommer la racaille à la surface, n’importe quoi !

— Maître ! s’impatienta Vidocq.

— Il a assimilé les données de la copie », répondit l’IA comme s’il s’agissait de la plus naturelle des choses. De son côté, le maître filait à travers le couloir ; il s’arrêtait de temps à autre pour passer la tête à travers les portes qu’il croisait en chemin et grappiller des bouts de conversation.

Ses mots provoquèrent un tel trouble chez Vidocq que pour la première fois depuis longtemps, il en oublia de devenir désagréable :

« Et pourriez-vous, je vous prie, m’expliquer de quoi il s’agit ?

— Y a rien à expliquer », bougonna l’IA.

Occupé à courir après un technicien conduisant un chariot, le maître rencontra un des caporaux de la station, reconnaissables aux galons sur leur poitrine. Il le toucha du bout des doigts et se retrouva de nouveau immobilisé l’espace d’un instant. Quand son ébahissement prit fin, il prit appui sur un mur et aspira à grande goulée d’air.

« Celui-là, rien non plus, haleta le maître. D’aussi loin que remonte sa naissance, le Señor Papa Robot n’a jamais servi à rien d’autre qu’à abriter un tas de mariolles privilégiés. Plus de projet de sauvetage du monde. Faut juste maintenir la station en condition opérationnelle. C’est devenu ça, le projet.

— Tu t’attendais à autre chose ? lui demanda l’IA.

— Avec tout ce délire autour des Espoirs ? Un peu, oui.

— Maître, une petite minute… murmura Vidocq d’un ton grave. Vous êtes en train de me dire que d’un toucher, vous êtes capable de charger les données d’une copie directement dans votre propre mémoire ? »

Le maître se redressa. Le bout du couloir s’approchait. D’ici, il pouvait voir une vaste salle aménagée de kiosques, de fauteuils, de guichets et d’entrées vers les transports rapides de la station. Le tout surplombé par une nouvelle baie vitrée, à travers laquelle les étoiles et la Terre se dessinaient.

Le maître souffla par la bouche et s’y engagea.

« Vidocq, mon vieux, t’as encore une guerre de retard. Évidemment que je peux charger une copie dans ma caboche. C’est pas des vraies personnes ; c’est rien que des données produites par le Simulateur. C’est pas plus compliqué que de charger un fichier.

— C’est d’ailleurs techniquement la même chose, précisa l’IA. Dans les deux cas, on écrit des données sur ton disque mémoire.

— Ouais. Un toucher, et voilà : j’ai toutes les infos de la copie en tête. Que ce soit son ADN, sa mémoire, son vécu. Bim », ajouta-t-il en effleurant un jeune homme. Son inertie ne dura cette fois-ci qu’une seconde. « Lui, par exemple, je sais qu’il s’appelle Brice, qu’il s’est pris six râteaux en un mois par la même meuf et qu’il va mourir d’un trombone coincé dans le nez. RIP, mec.

— RIP, concéda l’IA.

— Et depuis quand avez-vous la capacité de dupliquer la mémoire des gens pour vous l’approprier, maître ?

— Depuis que l’IA a ajouté quelques micro-implants à mon cerveau pendant que mon corps était en rééducation.

— Eh, ouais, se flatta l’IA.

— Et vous n’avez même pas pris la peine de nous en avertir, maître ? s’étonna Vidocq.

— Faut dire que t’aurais ronchonné pareil, mon vieux. »

Le maître traversa une longue file d’attente postée devant une des navettes. Il se dressa sur la pointe des pieds et lut la prochaine destination. Le panneau indiquait : QG des Espoirs.