Parvenu au laboratoire, le maître alluma les lampes et attrapa un baudrier. Il s’harnacha solidement tandis que Vidocq s’approchait du Simulateur.

En apparence, l’engin n’avait pas changé. Il ressemblait à une grande cage de métal, au plafond de laquelle pendaient plusieurs câbles entremêlés. Au sol reposaient plusieurs panneaux réflecteurs ainsi qu’un tapis roulant circulaire. Le maître monta dessus et fixa son baudrier aux lanières de la cage.

« Êtes-vous sûr de vous, maître ?

— Évidemment que je suis sûr de mon coup.

— Êtes-vous sûr d’être sûr ? »

Le maître posa ses yeux noirs sur son serviteur, un sourire au coin des lèvres.

« Vasy mollo avec la sollicitude, vieux, ou je vais finir par croire que tu te fais du souci pour moi.

— Disons simplement que la mise en péril notre installation me préoccupe, maître.

— Notre installation, elle roule comme un ancien combattant.

— Tout de même. Je vais me raccorder au Simulateur afin de visualiser votre situation en tout temps. Je préfère vous garder à l’oeil, ne serait-ce qu’au cas où.

— Ça va bien se passer, je te dis. En plus, c’est qu’un test.

— Justement, c’est un test. C’est la première fois que vous lancez le Simulateur pendant que vous êtes à l’intérieur.

— C’est un peu l’intérêt du truc, précisa la maître. Pouvoir se balader à l’intérieur. »

Il vérifia les attaches de son baudrier et détailla les alentours du regard. La pénombre du laboratoire l’empêchait de distinguer la salle par-delà les barreaux du Simulateur.

« Mec, lança-t-il, on s’y colle ?

— On s’y colle, répondit l’IA. Tu as réfléchi à ta destination ? »

Le maître refit sa queue de cheval. Il avait déjà sa petite idée en tête, mais il préférait tout d’abord commencer à petits pas.

« Pas besoin d’aller bien loin, mec. Mêmes coordonnées, à T moins une minute.

— Ici il y a une minute, donc ?

— Exactement ici, il y a exactement une minute. »

Un signal lumineux attira son attention. Le maître leva le nez ; au plafond brillaient des inscriptions blanches :

latit. : 59°02’04.0″N

longit. : 51°16’53.3″E

altit. : -45.64m

locTime : 04:26 AM

« Tu confirmes ?

— Voui. »

Le calculateur s’enclencha avec fracas en même temps que toutes les lumières s’éteignirent. Les volets de la cage se rabattirent jusqu’à la refermer complètement. Le maître se retrouva plongé dans une obscurité totale, avec pour seule compagnie le bourdonnement des machines et le chant, lointain, de la magisthène. Son coeur battait la chamade – une impression toute nouvelle pour lui, et pas forcément désagréable.

« Maître, j’espère que vous savez ce que vous faites, déclara la voix de Vidocq dans son oreillette.

— Je fais ce que je sais, mon vieux. Maintenant, boucle-la un peu, tu veux ? »

Fixés dans tous les angles de la cage, des projecteurs multidimensionnels s’allumèrent un à un. Les images qu’ils diffusaient étaient floues et sans couleur ; l’espace d’une minute, le maître eut l’impression d’être au centre d’une gigantesque toile de cinéma.

Les projections devinrent alors plus précises : il reconnut bientôt la cage ouverte, ainsi que le laboratoire par-delà les barreaux.

Le maître s’avança d’un pas ; sous ses pieds, le tapis s’activa tandis qu’autour de lui, l’espace s’animait. Il quitta la cage par l’entrée et se retrouva dans son laboratoire, où se trouvaient ses projets en cours, ses expériences ratées et ses vaines tentatives. Tout lui semblait plus clair, légèrement délavé, mais une fois l’image stabilisée, il aurait juré se tenir au beau milieu de son propre laboratoire. Il fit le tour de la pièce, inspecta robot en cours de réparation de près et s’accroupit sous un bureau pour l’observer par-dessous ; le Simulateur faisait un travail de remarquable, à tel point qu’il aurait pu s’y méprendre. Même son propre corps, sur lequel les projecteurs envoyaient leurs images, semblait se fondre dans ce décor ainsi reproduit. Décor était en effet le mot, puisque tout autour de lui était figé et délavé, comme s’il se promenait dans une photo vieillie par le temps.

Il franchit le laboratoire sans se soucier du fatras. Quel que fût l’obstacle, son corps le traversait sans encombre. Entre son corps qui se fondait dans le décor et son immatérialité, le maître se sentait plus que jamais comme un fantôme.

« On a fini de générer l’environnement, l’informa l’IA.

— Nickel. Tu peux lancer le protocole Sablier.

— Suffit de demander. »

Une pulsion sourde ébranla la reproduction du laboratoire. De passées et grisâtres, les couleurs devinrent plus vives et réelles. L’endroit s’emplit de l’habituel bourdonnement des machines, du ronflement de l’aération, de l’activité lointaine des drones. En un instant, le Simulateur avait enclenché la marche du temps, comme s’il s’était fondu dans le monde réel.

« Le calibrage prend un peu plus de temps que prévu, intervint l’IA.

— Je vois ça », répondit le maître. Amusé, il passa ses doigts à travers des particules de poussière éclairées par le faisceau de veille d’un robot en état de repos. Au lieu de descendre vers le sol, celles-ci s’élevaient vers les airs, comme poussées par un doux courant d’air.

« C’est une affaire de secondes, reprit l’IA. Pour le reste, la Simulation est un succès. Ça fait quel effet ?

— Je te répondrai après avoir vu ça », dit le maître.

Il pointait l’entrée du doigt. L’instant d’après, sa projection du passé faisait irruption à l’intérieur du laboratoire. Le maître s’approcha à pas lent et l’observa – ou plutôt s’observa. Son double enfila un baudrier et se hâta à l’intérieur du Simulateur – ou plutôt de la copie du Simulateur.

« Êtes-vous sûr de vous, maître ? lança une projection de Vidocq.

— Évidemment que je suis sûr de mon coup, répondit celle du maître.

— Êtes-vous sûr d’être sûr ?

— Vas-y mollo avec la sollicitude, vieux, ou je vais finir par croire que tu te fais du souci pour moi. »

Le (vrai) maître esquissa un sourire. Le Simulateur reproduisait son apparence et ses mouvements, ainsi que ceux de son serviteur, à l’identique. Il se surprit d’observer le langage corporel de son double : tout en discourant, celui-ci ne cessait d’appuyer ses mots par de grands gestes des mains et des mimiques bien senties.

« Je m’agite vraiment tant que ça, quand je cause ?

— Parce que vous ne l’aviez jamais remarqué, maître ?

— Je fais pas vraiment attention. »

Tant que les copies du maître et de Vidocq discutaient entre eux, le vrai maître se frotta les mains. Son sourire s’élargit.

« OK, les filles, puisque le premier test est un succès, je propose de passer au niveau supérieur.

— Personnellement, maître, j’aurais proposé de nous arrêter pour aujourd’hui et de nous en tenir à une folie par jour.

— Heureusement que c’est pas toi qui décide, mon vieux. Mec, lança-t-il à l’IA, emmène-nous à la station orbitale, voir ce que ces nazebroques du Señor Papa Robot sont en train de bricoler. »