« Le meilleur, résuma le maître, ça reste la branlette. Et la bouffe. Voui. »

Comme pour affirmer son argument, il dévora une part de pizza sans se soucier de la sauce tomate sur ses joues. La pizza était un des rares plats issus de l’ancienne époque, principalement parce que la pâte était simple à faire et qu’on pouvait coller à peu près tout et n’importe quoi dessus.

Et parce que les stations terrestres du Señor Papa Robot produisaient des pizzas aussi délicieuses que leurs convois étaient faciles à détourner, aussi.

Assis sur un haut tabouret, Vidocq guettait son maître d’un œil torve.

« Plus de migraines, maître ? Plus de malaises ?

— Meuh non, mon vieux. Ça m’est passé depuis longtemps. Je suis prêt, je te dis. »

Il balança le carton de pizza par-dessus son épaule et décapsula une bière contre le comptoir. La bière du SPR n’était pas terrible, mais après tout, on ne pouvait se montrer difficile en cette Fin du Monde.

Le maître marqua une pause. Sa main caressait machinalement le bois du comptoir. De tous les sens humains acquis via son nouveau corps, le toucher et le goût avaient sa préférence.

« Se baigner, c’est pas mal aussi. Ça fait du bien quand il fait chaud. J’aime bien nager ; c’est pas un truc qu’on peut faire facilement, quand on est une boîte de conserve. Dormir, c’est sympa aussi : j’avais l’habitude que mon cerveau entre dans un état de veille, auparavant, mais roupiller dans un vrai corps humain, c’est quand même autre chose. Courir, aussi, c’est vraiment chouette. Tu sens tes muscles travailler et l’air sur ton visage. Par contre, les poils, ça je comprends pas. Faut m’expliquer. »

Il passa ses doigts à travers une chevelure raide nouée en vague queue de cheval.

« Quid de la douleur, maître ? De la faim ? De la soif ? De la fatigue ? Toutes ces sensations ne sont-elles pas gênantes ?

— Ça fait bizarre au début, puis on s’y fait après. C’est un peu comme des indicateurs que la machine a besoin de maintenance. Si tu détectes les dysfonctionnements en amont, tu peux les anticiper.

— Quid des blessures et autres mutilations, maître ? »

Vidocq faisait bien entendu référence aux petits bobos dont le maître avait tout récemment écopé. Quelques semaines après l’opération, après avoir repris du poil de la bête et s’être accommodé à son nouveau corps, il avait relancé son business. Les clients de MASS DUSTRUCTION attendaient, certains depuis sa dernière campagne publicitaire. Qu’il s’agisse de communautés isolées, de camps militaires retranchés ou d’organisations secrètes aux sombres desseins, beaucoup étaient prêts à payer le prix de ses services.

Et le maître les faisait payer cher, ses services.

Toutefois, en plus de le placer devant les pires horreurs de la création, son travail comportait désormais une contrainte supplémentaire : composer avec un corps humain, vulnérable et délicat à réparer. Au fil de ses nouvelles missions, il s’était successivement fait poignarder par une forcenée, mordre par une araignée géante, tirer dessus par un sniper et même arraché trois doigts par un fou armé d’une tronçonneuse.

Heureusement, les sas de récupération dérobés au Señor Papa Robot l’avaient toujours sorti d’affaire – à l’exception de ses doigts, remplacés par trois extrémités mécaniques greffées à même ses phalanges.

Le maître les leva devant son visage et les remua un moment. Du coin de la bouche, il vidait le reste de sa bière.

« C’est pas si grave. Y a pire.

— Pire, maître ? Qu’est-ce qui est pire que de perdre ses membres dans d’horribles souffrances ? »

Le maître haussa les épaules.

« P’têt que connecter son corps à une simulation informatique bourrée de radiations magisthéniques, c’est encore pire. J’ai jamais vérifié. Et ça tombe bien : aujourd’hui, on vérifie.

— Nous doutons que ce Simulateur soit une bonne idée, maître. C’est une entreprise hasardeuse. Et si vous veniez à rencontrer un problème, vous ne pourrez pas changer de corps, cette fois-ci.

— T’inquiète, mon vieux. Ça fait trois semaines que l’IA fait tourner le Simulateur en boucle pour tester ce que ça donne ; et pour le moment, c’est que du positif !

— Pour le moment, maître.

— T’en fais pas. J’ai quand même prévu des garde-fous. Et puis, faut voir la réalité en face : je vais juste me balader dans une projection : rien qui puisse me voir, ni me toucher, ni me blesser. On se balade dans le passé ; on observe ; c’est tout. Le pire qui puisse m’arriver, c’est de découvrir que les scientologues avaient raison. »

Le maître s’étira et se dirigea d’un pas mou vers le placard. Il ouvrit la porte, et au lieu de découvrir un tas de bouteilles pleines et de rations lyophilisées, il tomba face à une figure hirsute et flétrie.

Un cri lui échappa en même temps que sa bière. La bouteille se brisa et libéra son contenu au sol.

« Mais qu’est-ce que vous foutez ici, vous !? »

Pour toute réponse, la tête du vieux émergea du double battant, l’air confus. Des toiles d’araignée décoraient sa barbe. Sa main tenait un saucisson sec.

« J’enquête, répondit-il sans cesser de mâcher.

— Vous enquêtez dans mon garde-manger ?

— Voui.

— De mémoire, je vous avais demandé de vous barrer.

— Voui.

— Vous voulez que je vous rappelle la direction de la sortie à coups de pompe dans l’oignon ? »

Le vieux regarda à gauche, puis à droite, comme s’il n’avait aucune idée d’où donnait la sortie du placard. Tandis qu’il scrutait les environs de ses yeux tout en sourcils avachis, il découpa machinalement un morceau de saucisson et le mâchonna avec application.

« Fiston, va falloir te rendre à l’évidence. T’es pas prêt de te débarrasser de moi. »

Le maître quitta son air ahuri pour une expression agacée.

« Mais qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ? Vous croyez que j’ai que ça à faire, de m’occuper d’un vieux gland tout sec comme vous ?

— Un peu de respect, fiston ! Pour ta gouverne, les glands séchés ont de nombreuses propriétés ménagères.

— Eh bien, allez vous rendre utile ailleurs, proposa le maître. Et puis d’abord, qu’est-ce que vous fabriquez spécifiquement dans ce placard ?

— Les vieux, ça se garde au frais », rétorqua le vieillard.

Le maître cilla. Impossible de dire si le squatteur venait de lui clouer le bec ou de se plomber lui-même. Il n’était toutefois pas dupe ; à tout parier, le bonhomme était là pour la magisthène. Il pouvait le sentir au plus profond de son anatomie récemment acquise.

« Comment va Personne ? s’enquit alors le vieux.

— Il est parti, fut tout ce que le maître trouva à répondre.

— Parti où ça ?

— Aucune idée, pépé.

— Et tu ne te fais pas de mouron ?

— Bien sûr, que je me fais du mouron. Il est comme mon enfant. Mais bon. Parfois, je pense à son exosquelette indestructible et les tonnes d’armes de destruction massive qu’il porte en lui. Pis ça me rassure.

— Pourquoi il est parti, au fait ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Il voulait qu’on lui foute la paix, je suppose. Il avait pas l’air de vouloir bosser avec moi. J’allais pas le forcer.

— Sans compter que nous ne voyons pas bien comment vous auriez fait, maître », intervint Vidocq.

Le vieux baissa le regard vers Vidocq et pointa son saucisson vers lui.

« Et toi, le chien ? Tu ne veux pas t’en aller ?

— Je n’ai nulle part où aller et rien d’autre à faire, répondit Vidocq.

— Ça fait une bonne et une mauvaise raison. Et pas forcément dans cet ordre. Tu sais que… »

Les portes du placard lui claquèrent au nez. Le maître les avait rabattues des deux mains, et s’affairait désormais à poser un cadenas sur les poignées.

« Mais… hé ! Sortez-moi de là ! se plaignit le vieux.

— Désolé, pépé, mais c’est pas comme si on avait du boulot. Tu restes au frais et tu tapes dans la bouffe tant que tu veux, mais tu viens pas jouer dans nos pattes. Nous, on a une nouvelle dimension à explorer. »

Le maître tourna les talons et prit la direction du laboratoire. Vidocq prêta une dernière oreille aux protestations et aux coups venant de l’intérieur du placard avant de le suivre.