Sur ces mots, Vidocq se mit en marche. Personne le suivit ; non sans difficulté au début, puisque son corps peinait à trouver l’équilibre. Mais après quelques pas, ses jambes prirent la mesure de son poids et le firent avancer à une allure constante.

Ils marchèrent durant de longs et silencieux instants, à travers des couloirs jonchés de câbles électriques et de machines inactives. Personne trébucha dans des obstacles à plusieurs reprises ; fort heureusement, son réseau de neurones synthétiques relayait les informations vers son unité centrale à une vitesse telle que ses réflexes l’aidaient à se rattraper en toutes circonstances. Il eut alors tout le loisir d’observer les environs : du peu qu’il voyait, ils se situaient dans une base cachée, peut-être souterraine. C’est du moins ce que lui indiquait la pression atmosphérique relevée par le baromètre de son système.

Personne nota aussi, à partir des notions de vie en société dont il disposait, que celui qui vivait ici n’accordait que peu d’importance à la propreté et l’organisation. D’où Personne tenait-il seulement ces données ? Lui-même l’ignorait.

Il en était là de ces réflexions quand il surprit un drone, petit robot à chenilles équipé de deux grosses caméras et de bras articulés. Alors occupée à ranger une série de boîtes en métal, la bestiole mécanique s’en fut aussitôt.

« Qu’est-ce que c’était que ça ? » s’étonna Personne. Le timbre et l’intonation de sa voix reproduisaient celles d’une voix humaine à s’y méprendre, aussi était-il toujours surpris de s’entendre parler.

« Un des serviteurs de notre maître, répondit Vidocq. Vous n’avez rien à craindre.

— Où est-il parti ?

— Vaquer à ses activités. Vous rencontrerez de nombreux drones, dans les environs. Ils servent le maître de diverses façons.

— D’accord. Et nous, où allons-nous comme ça ?

— Je vous l’ai dit. Retrouver le maître.

— Mais qui est le maître ?

— Je vous l’ai dit, également. Celui qui nous a créés.

— Pourquoi nous a-t-il créés ?

— Ça aussi, je l’ai mentionné. Le maître a besoin de serviteurs pour l’assister dans sa tâche. Telle est notre raison d’exister.

— Quelle est la tâche du maître ?

— Il vous l’enseignera bien assez tôt, j’imagine… »

Le son de basses étouffées monta jusqu’à eux. Personne s’interrogea sur l’origine de ce bruit. Il avait cependant relevé le ton las de Vidocq, sans toutefois pouvoir s’empêcher de demander :

« Quel genre de personne est le maître ?

— Vous avez de ces questions, mon ami. Ne vous a-t-on pas appris la retenue ?

— Pas encore, admit Personne.

— C’est vrai. Je ne voudrais pas influencer votre vision. Vous serez libre de votre opinion sur le maître quand vous le rencontrerez. Et l’affaire est imminente : nous arrivons… »

Une porte à double battant s’ouvrit devant eux et libéra un flot de musique exagérément agressive, ainsi qu’un bien curieux spectacle. En effet, le couloir débouchait sur un vaste espace aménagé comme un auditorium, avec une scène centrale et des rangées de sièges face à lui. À la différence qu’en lieu et place des sièges se trouvait tout un fatras d’appareils mécaniques, de machines démontées, de pièces récupérées, de trucs inidentifiables, de bidules divers, de machins dangereux, de canons lasers, de portails dimensionnels, d’exosquelettes expérimentaux, de bombes à retardement et de missiles nucléaires encore chauds. Dans les airs bourdonnaient une nuée de drones similaires à celui que Personne et Vidocq avaient entr’aperçu dans le couloir, sauf qu’ils étaient équipés de rotors : ils soulevaient des objets, en déposaient d’autre, les réarrangeaient sur la scène et s’enfuyaient à travers un vaste conduit au plafond, tandis qu’une nuée d’autres se déversait par une ouverture non moins large. Cet essaim s’autogérait non sans couacs : à l’occasion, deux drones se heurtaient dans les airs et couinaient quelques invectives avant d’en retourner à leur tâche.

Vidocq se hissa depuis l’escalier sur la scène. Personne le suivit. Au centre, au beau milieu d’un bazar d’outils, de panneaux de contrôle et de robots éteints s’affairait une silhouette aux gestes aussi nerveux qu’enthousiastes.

« Maître, lâcha Vidocq d’une voix dix fois amplifiée, je vous présente le résultat du dernier test. »

La silhouette tressaillit avec un cri aigu avant de se redresser. Elle était grande, mince et portait un curieux masque de tête de mort décoré de fleurs aux vives couleurs. D’un geste, le maître baissa le son de la musique à un niveau acceptable et pointa Personne du doigt.

« Laisse-moi deviner, résonna une voix dans le masque. C’est encore un échec, pas vrai ?

— C’est à dire, maître…

— Pour la trouzième fois, vieux ! Arrête avec ces conneries de maîîîître. J’ai un nom, je te rappelle. »

Vidocq pencha sa tête sur le côté. Par réflexe, Personne l’imita.

« Certes, maître. Eh bien, figurez-vous que…

— J’ai compris, la synchronisation qui a foiré, voui ? C’est pas grave. J’ai enfin trouvé le meilleur assistant possible. Le mercenaire ultime qui m’aidera dans mes missions… Attends deux secondes. »

Sur ces mots, le maître se détourna pour fouiller dans sa poche arrière. Personne remarqua qu’il s’exprimait d’une voix plus jeune qu’il ne l’aurait imaginé, bien que son masque empêchait d’évaluer son âge. Il parlait également avec hâte, et de grands gestes des mains comme si les mots sortant de sa bouche ne suffisaient pas à contenir le volume de ses pensées.

« Maître, je vous…

Tadam ! s’écria le maître. Il est pas beau gosse ? »

Vidocq écarquilla les paupières. Personne l’imita. Sur sa main droite, le maître avait enfilé une chaussette affublée d’yeux et d’une langue pendante.

« Je te présente Joe la Chaussette déclara le maître, solennel. Mon nouveau partenaire. Si quelqu’un peut me couvrir mes arrières, c’est bien lui.

— C’est une chaussette, maître, fit judicieusement remarquer Vidocq.

— Et la plus qualifiée du marché, mon vieux. Te fie pas aux apparences. Joe la Chaussette est bien plus balaise qu’il n’en a l’air. Hé, Joe, comment ça va ? »

Le jeune homme s’empressa de mouvoir la bouche de la chaussette et de déclarer d’une voix de fausset :

« Ben écoute, ça va pas trop mal, espèce de gros gland. Et toi ?

— Nickel ! s’extasia le maître de sa voix véritable. Toi et moi, on va faire des merveilles.

— Ouais. J’ai hâte de faire des gros trous dans les gens avec un gros flingue.

— Maître… soupira Vidocq. Ceci est un pantin animé de votre main…

— Je le sais bien, mon vieux ! je suis un peu attardé, mais quand même. Simplement, fais un effort de visualisation et ouvre tes chakras.

— Mes chakras sont béants, maître.

— C’est bien. À partir d’aujourd’hui, c’est Joe la Chaussette et moi qu’on va travailler ensemble. Tu peux emmener ce tas de ferraille à la casse et en faire des dés à coudre.

— La casse ? Qu’est-ce que c’est ? » s’enquit alors Personne.

Le maître se figea. Sous son masque, on devinait ses yeux ronds comme des billes. Il demeura ainsi figé dans la surprise, pareille à une statue vêtue.

« Ça alors, s’écria Joe la Chaussette, cette grosse merde en métal a parlé ! »