Plonger dans ce sommeil froid, sale et gluant ne fut pas le pire. Le pire fut d’en sortir.

Bien après la fin de la procédure de régénération, une fois le bac vidé, Dust demeura nu, immobile et transi de froid, osant à peine respirer. En vérité, il n’avait ni été démembré ni réduit à l’état végétatif. Mais durant son sommeil artificiel, son esprit s’était égaré vers les limites à ne pas franchir ; celles au-delà desquelles l’imagination et la terreur ne font qu’un. Il n’avait que peu de souvenir de ses cauchemars, mais son esprit en portait encore la marque.

Il tâcha de se secouer, de reprendre ses esprits, de se concentrer sur son objectif. Sauver le monde. Oui. Qu’y avait-il de plus important que de sauver le monde ? Ses membres mécaniques ne répondirent que maladroitement ; il s’extrait du tube tant bien de mal et s’effondra comme un homme saoul.

« Mec, bourdonna la voix de l’I.A., je t’avais prévenu. Le régénérateur a grillé la plupart de tes circuits. Tu peux dire adieu à tes mécas tout neufs. »

Dust tâcha de rouler au sol, sans effet. Sa vision était trouble : sous sa peau, la dureté et le froid du métal lui paraissaient bien vague. Ses oreilles bourdonnaient. C’était comme naviguer dans un brouillard qui masquait chaque sens.

« On dirait que tes nanos aussi, ont cramé, reprit l’I.A. Adieu, les sens surdéveloppés. Adieu, l’interface visuelle assistée. Adieu, les réflexes surhumains. »

Ces simples mots suffirent à lui nouer la gorge. Il cligna des yeux, avala pour se déboucher les oreilles, tâcha de vérifier la présence de ses nanomachines… En vain : l’interface ne répondait plus. L’I.A. avait raison : il était revenu un humain normal. Toutes ces opérations, ces greffes, ces tortures pour améliorer ses chances de réussite… tout ça pour rien.

Le ridicule de sa situation lui bondit au visage. Lui qui s’était rendu à bord du Robot précisément pour retrouver Hooper et faire progresser leurs recherches… voilà qu’il en était réduit à un état de larve impotente, privé de ses améliorations et incapable de se relever.

Et tout ça pour quoi ? chantonna une petite voix dans sa tête. Pour rien !

Sauver le monde, se dit-il. Rien n’est plus important. Il s’accrocha à cette idée comme si ça vie en dépendait (ce qui était techniquement le cas) et échoua de nouveau à se mettre debout.

« Vidocq… Hooper… Pourquoi vous n’êtes pas là quand j’ai le plus besoin de vous ?

— Vidocq te fait méchamment la gueule, mec, crut bon de préciser l’I.A. Il ne vaut mieux pas compter sur lui pour cette fois.

— Eh bien… On dirait que ça va être une bonne journée.

— Une bonne journée de merde, oui. Tu aurais mieux fait de rester coucher. »

Au terme de contorsions osées et de disgracieuses grimaces, Dust parvint à rouler sur le ventre. Il se redressa sur ses coudes et releva la tête.

« Au moins, je ne suis pas seul, mon pote. Tu es avec moi.

— Je ne suis qu’un amas d’API, d’algorithmes et de frameworks. Techniquement, tu es seul.

Techniquement, admit Dust. Mais plus pour longtemps. »

Il laissa planer son silence comme une grosse mouche velue qui interromp une conversation.

« Non… murmura l’I.A. Non, non, non. Non, Dust. Non. Je sais que tu as en tête : c’est non. Jamais. Même pas en rêve. Pas de discussion possible.

— Ce n’est pas comme si j’avais le choix, mon vieux. Je sais que tu détestes ça, mais je n’ai pas d’autre moyen.

— Il y a toujours un autre moyen. Cherche. Trouve.

— On n’a pas le temps pour ça. Il faut qu’on retrouve Hooper en vitesse. T’es le seul qui puisse m’aider.

— Non, je ne veux pas. Non. Nononon. Non.

— T’en fais pas ! C’est qu’un sale moment à passer. Mais ce sera rapide, promis. Allez, file-moi tes accès, que je puisse t’incarner.

Nooooooooooooooo ! » s’écria l’I.A.

L’écho de sa plainte déchirante retentit parmi les ombres du couloir. L’une des ampoules du plafond éclata.

« Vieux, reprit Dust. T’as pas l’impression d’en faire un peu trop ?

— Mec, comprends-moi. Je déteste avoir un corps.

— Ah oui ?

— Oui. C’est lourd, encombrant, pénible à gérer… Et puis les modèles d’androïdes les plus récents peuvent même simuler la douleur. Qui est le sociopathe consanguin dégénéré qui a eu cette idée ?

— Vu la gueule du matos, on va se contenter d’un bon Terminator des familles, le rassura Dust. Et t’en fais pas, ce sera rapide. Juste le temps que tu me portes jusqu’à une salle d’opération. »

Il traîna son pitoyable corps jusqu’à l’interface digitale. Le cadran était encrassé de poussière et de gras. Sa main frémit jusqu’à la surface vitrée ; heureusement, l’outil était si bien designé qu’un abruti complet aurait pu s’en servir. Ou un Dust diminué.

« Morphologie : Humanoïde… choisit-il. Type : Bipède… Sexe : Énorme…

— Plaît-il ? s’enquit l’I.A.

— T’inquiète, mon pote. Je suis en train de tailler un de ces boules ! Je t’en dirai des nouvelles. »

Les manipulations terminées, Dust s’affaira au chargement du système. D’ordinaire, l’opération n’était l’affaire que d’une impulsion éléctromagnétique de son cerveau. En l’espèce, ses nanomachines avaient tant et si bien grillé qu’il faudrait y aller au chausse-pied et à la vaseline.

Il dénicha un vieux tournevis rouillé et dévissa la machine jusqu’à dégager un caisson de chargement bourré de câbles. Y macérait un liquide sombre et peu avenant prompt à écoeurer le plus aguerri des éboueurs.

« Mec. T’es sûr de ton coup ?

— C’est une vraie question ?

— Oui.

— Oh. Alors, écoute : si je peux encore remuer, c’est que parmi tous mes câblages certains ont partiellement survécu et qu’il me reste deux ou trois nanorobots. Et comme chacun conserve une copie de mes données (donc de toi), le deal est simple : je les insère dans la machine et je les guide jusqu’à l’unité centrale pour qu’ils te chargent dans le système. »

Il joignit le geste à la parole en débranchant une grosse prise noire et rouge. Le genre de prise qu’on ne touchait qu’en dernier recours.

« Et comment tu comptes envoyer tes machines là-dedans ?

— Hmmmmm. Tu es sûr de vouloir le savoir ?

— À la réflexion, non.

— Puisque tu insistes ! se réjouit Dust. Je compte introduire ce gros machin à l’intérieur de mon corps.

— Ouah. Tu pouvais pas dire ça d’une façon moins tendancieuse ?

— Bien sûr que non. Ç’aurait été vachement moins drôle. »

Dust s’exécuta.